Yes – Live At Roosevelt Stadium, Jersey City, 17 June 1976

Live At Roosevelt Stadium, Jersey City, 17 June 1976
Yes
Rhino Records
2026
Thierry Folcher

Yes – Live At Roosevelt Stadium, Jersey City, 17 June 1976

Yes Live At Roosevelt Stadium

L’actualité de Yes n’aura jamais été aussi intense qu’en ce printemps/été 2026. Trois sorties importantes, trois formations différentes et trois expériences à vivre pour bien se rendre compte du fossé qui les sépare. La première fut une bonne surprise malgré le contexte marketing un peu forcé. En effet, le mini-album From A Page de 2019 est ressorti au mois de mai dans une version augmentée et remasterisée qui ne manque pas de piquant. Du réchauffé, me direz-vous ? Pas forcément, car les retardataires ou les frileux d’hier n’auront pas d’excuse cette fois-ci. Déjà, le line-up est plutôt séduisant avec Benoit David au chant et Oliver Wakeman aux claviers. Deux musiciens légitimes qui auraient très bien pu intégrer définitivement Yes sans qu’on crie au scandale. Dans l’ensemble, les titres sont bien ficelés et certains comme « To The Moment » peuvent s’inscrire durablement dans la mémoire du groupe. Et puis, le fait de réentendre Alan White et surtout Chris Squire fait remonter des sensations que l’on ne retrouvera plus jamais. Donc huit titres honnêtes de la période Fly From Here (2011) que les fans peuvent écouter sans avoir les oreilles qui saignent. Ce n’est hélas pas le cas pour Aurora, le tout dernier album officiel arrivé début juin après une attente fébrile assez compréhensible. Les sorties précédentes de l’équipe actuelle n’étant pas forcément les plus stimulantes et la quasi-mainmise de Steve Howe sur la production ne laissant pas beaucoup de place à une notion de groupe aux talents multiples. Pourtant, c’est ce qui faisait la force du grand Yes des seventies. Dans ma chronique de Mirror To The Sky (2023), j’annonçais ne plus vouloir parler de ce Yes-là, et cet Aurora, plutôt décevant, ne me fera pas changer d’avis. À présent, quel est donc ce troisième épisode qui fait aujourd’hui l’objet d’un coup de projecteur digne d’intérêt ?

L’ouvrage en question restitue en totalité l’immense concert enregistré le 17 juin 1976 au Roosevelt Stadium de Jersey City. Un évènement de taille officialisé pour la première fois sous la forme d’un double CD ou d’un triple vinyle. Moment historique donc, car il intervient à une époque charnière qui laissait derrière elle quelques-unes des plus belles pages d’un groupe majeur des années 70. Mais aussi, une formation confrontée à pas mal de tensions et à un réel besoin de souffler. La série des disques solos qui suivit la sortie de Relayer fut l’occasion de passer à autre chose tout en maintenant une pression commerciale largement plébiscitée par les maisons de disques. Live At Roosevelt Stadium, Jersey City, 17 June 1976 se situe donc entre Relayer (1974) et Going For The One (1977) et permet notamment de crédibiliser l’intronisation de Patrick Moraz aux claviers. L’occasion était trop belle pour nous, auditeurs, de le retrouver en pleine forme aux côtés d’un quatuor au sommet de son art. La valse des musiciens était déjà monnaie courante chez Yes, mais en termes d’intégration, ce talentueux musicien suisse a rapidement convaincu ses partenaires et le public grâce à un jeu symphonique d’une brillance remarquable. Son approche tonique de la musique se prêtant à merveille aux percutantes envolées de « The Gates Of Delirium » ou de « Sound Chaser ». Il est important de souligner aussi que cette nouvelle édition, richement habillée par Roger Dean, vient se substituer à l’un des bootlegs les plus populaires et les plus recherchés du groupe.

Yes Live At Roosevelt Stadium Band 1

Le programme du concert est édifiant, car en plus des classiques du groupe déjà bien connus, c’est aux deux tiers de Relayer qu’il nous est permis d’assister. Une restitution épique et nerveuse jouée par la formation originale du disque. Autre événement, et pas des moindres, avec des extraits de « The Story Of I » de Patrick Moraz et de « Olias Of Sunhillow » de Jon Anderson. C’est donc vers l’actualité de l’époque que ce document nous renvoie directement. Alors sans plus attendre, venons-en aux premières constatations. Il serait faux de prétendre que l’on a affaire à une qualité audio irréprochable. Cela dit, lorsqu’on regarde l’alunissage de juillet 1969 (mais oui, il a bien eu lieu !), c’était loin d’être du cinémascope, l’intérêt était ailleurs. Il faut appréhender ce concert de la même façon tout en constatant que la bande son est largement audible pour un live joué en extérieur devant une foule enthousiaste. Voilà, le décor est planté et l’ambiance survoltée se matérialise dès les premiers instants de « Apocalypse », la quatrième partie de « And You And I ». La mèche est allumée et tout naturellement « Siberian Khatru » explose derrière avec intensité et jubilation. Le public acclame et constate la grande homogénéité d’un groupe au sommet de son art. Jon Anderson déroule son discours avec majesté, Chris Squire se sert de sa basse comme lui seul sait le faire, Alan White tape à tout berzingue, Steve Howe s’impose déjà et Patrick Moraz fait naître quelques notes originales propres à sa manière de jouer. Et puis arrive « Sound Chaser », premier brûlot de Relayer et l’éclatante confirmation du parti-pris nerveux de ce début de concert. Dans la foulée, « The Gates Of Delirium » enfonce le clou et célèbre la guitare de Steve Howe en véritable arme de destruction massive.

Comme on pouvait s’y attendre, l’inénarrable « Soon » tombe à pic pour permettre de souffler et de constater que ce quintet ne ressemble en rien à la caricature actuelle. Mais c’est normal, un demi-siècle est passé par là et les blessures sont profondes (RIP Chris et Alan). Donc pas de comparaison et retour à Jersey City pour profiter pleinement de ce moment d’extase rempli de souvenirs lointains. La partie Relayer vient d’assommer l’auditoire et les classiques « I’ve Seen All Good People » puis « Long Distance Runaround » (en version acoustique) brandissent bien haut l’étendard Yes sur cette terre américaine si difficile à conquérir. J’avoue m’être régalé avec ce petit bout de « The Story Of I » directement enchaîné à « Long Distance Runaround » et facilement arrangé aux sonorités Yessiennes. Pour sa part, le nombriliste « Clap » de Steve Howe n’apporte pas grand-chose et les surprises sont à chercher ailleurs. Pourquoi-pas avec l’atmosphère évanescente de « Olias Of Sunhillow » qui fait basculer le concert dans un autre monde. Les torrides envolées du début sont oubliées et le mysticisme de « Ritual » prend le relais. Ce Yes-là est certes plus rassurant, mais n’allez pas croire qu’il a perdu de sa vigueur (la partie de Squire vers la douzième minute devrait suffire à convaincre les plus sceptiques). Quoi qu’on en dise, on a affaire à un groupe de rock qui connaît bien la scène et dont les alternances sont une de ses spécificités les plus appréciées. Les images ne sont pas là, mais j’imagine le public passer en mode psyché pour vivre les vingt-cinq minutes du titre des Tales le plus joué en concert. Je connais ce morceau par cœur, mais le réentendre de cette façon est tout simplement fabuleux.

La suite du show se poursuit dans un climat de partage assez habituel avec deux autres classiques, indispensables mais un peu trop bien restitués à mon goût. Tout d’abord « Heart Of The Sunrise » interprété presque en copier-coller de la version Fragile et ensuite l’incontournable « Roundabout » tout aussi conforme. Jouer des tubes reste un exercice délicat. Soit c’est à la note près et le public est content, soit on s’égare un petit peu et la prise de risque ne convient pas à tout le monde. Cela dit, il faut voir ces deux derniers morceaux comme une fin de set parfaitement calibrée pour faire se lever la foule et emporter l’adhésion. Malheureusement, je me demande encore pourquoi ils ont choisi « I’m Down » des Beatles pour clore leur prestation ? Chanson inutile et à des années-lumière de la musique de Yes. En 1976, le groupe possédait suffisamment de matériel pour proposer autre chose. Alors, même s’il faut voir ça comme une fantaisie, personnellement je trouve cette conclusion un peu gâchée.

Yes Live At Roosevelt Stadium Band 2

Le bilan de tout ça ? Tout d’abord, je dirai que Live At Roosevelt Stadium, Jersey City, 17 June 1976 s’adresse aux fans, et peut-être à ceux de la première heure. Et paradoxalement, il est fort possible que la modernité d’Aurora rencontre une plus large adhésion. Ensuite, sans passer pour un nostalgique un peu trop exclusif, je ne peux m’empêcher de penser que cette exhumation est tout bonnement fantastique. Je ne connaissais pas le fameux bootleg dont tout le monde parle, mais pour moi, cette nouvelle édition est un vrai trésor. J’ai retrouvé des musiciens au meilleur de leur forme et qui ne s’étaient pas encore dispersés (physiquement et mentalement). La qualité audio est certes discutable, mais un polissage un peu trop poussé n’aurait pas restitué ce parfum des années 70 avec autant de vérité. 2026 restera un millésime particulier pour Yes et toutes ses déclinaisons. Ce qu’il y a de formidable, c’est que mises côte à côte, ces trois publications ne se marchent pas dessus et chacune est capable de trouver son auditoire sans pour autant ricaner sur les goûts du voisin. Pour ma part, l’acquisition des trois était obligatoire avec, bien sûr, une préférence qui se détache du lot. Pour terminer, et en dépit du niveau très variable des sorties, je dirai que les fans de Yes sont parmi les plus gâtés de toute la planète rock. Je souhaite bien sûr que cela continue.

https://www.yesworld.com/

 

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