Gérard Manset – Je Ne Veux Pas
Verycords
2026
Thierry Folcher
Gérard Manset – Je Ne Veux Pas

Des monuments de la chanson française toujours en vie, il n’en reste pas beaucoup. Gérard Manset est de ceux-là et fait désormais partie des exceptions. Sans vouloir polémiquer, je suis au regret de dire que la relève n’est pas assurée et qu’elle risque de ne l’être jamais. Se situer au niveau des Gainsbourg, Bashung, Higelin ou Murat n’est certainement pas à la portée du premier venu. Et sans parler des plus anciens dont l’ombre imposante couvre encore le monde formaté de nos créateurs actuels. Alors, bien sûr, on me citera un tel (ou une telle) qui se distingue et qui n’a pas à rougir face à ses illustres aînés. Oui, c’est possible, c’est sûrement vrai, je ne connais pas tout. Seulement voilà, Manset vient d’avoir quatre-vingts ans, son pédigré se calcule en décennies et Je Ne Veux Pas est son vingt-sixième album ! Des chiffres à faire tourner la tête et à rendre modeste. Lorsque j’écris ces lignes, le hasard veut que j’écoute « Le Paradis Perdu », une des très belles chansons de L’Algue Bleue, le disque précédent sorti il y a deux ans. Le paradis n’est perdu que si on l’a connu. Et la tristesse est infinie. Maintenant que l’IA vient se vautrer dans la création musicale, quels seront les motifs de satisfaction de la future scène française ? Écouter Manset, c’est accepter de se perdre dans une poésie qu’aucune IA, trop bien élevée, ne pourra jamais comprendre. Écouter Manset, c’est aussi se résigner à ne pas l’aimer tout en acceptant le poids de sa notoriété. Le pire, c’est l’indifférence et permettez-moi de dire qu’aujourd’hui je suis souvent indifférent.
Ma chronique de Je Ne Veux Pas a pris un tour inattendu, mais tout ce que je viens de partager me tenait plus à cœur que de réciter une bio archiconnue. J’oserais juste un focus sur le Manset du 21ième siècle commencé en 2004 avec Le Langage Oublié. Un Manset en pleine forme créatrice qui n’a jamais sacrifié les mots au profit de la musique et réciproquement. Pour l’amateur de belles histoires, bien racontées et bien mises en sons, le plaisir est complet. Si l’adhésion est sincère, l’ennui n’existe pas et chaque chanson devient une aventure à vivre et à se repasser à l’envie. Je Ne Veux Pas propose neuf nouvelles étapes à franchir et à déguster goulûment. Des chansons venant s’ajouter aux nombreux succès écrits pour lui-même ou pour les autres (Raphaël, Julien Clerc, Jane Birkin, etc.). Je me souviens notamment de sa remarquable participation sur l’album Bleu Pétrole (2008) de Bashung. L’image d’un Manset solitaire, introverti et peu ouvert aux autres est à bannir. Il fait partie des valeurs sûres, de ces noms qu’on aime ajouter aux crédits et gonfler ainsi le potentiel d’un disque. Si vous êtes un habitué de l’artiste, il y a des chances pour que vous ne soyez pas dépaysé avec son dernier opus. La voix résiste, le langage reste unique et les orchestrations reposent sur les habituelles bases pop, rock, funk ou prog. Et c’est tout ce que demandent les fans : de la nouveauté bâtie sur un incomparable savoir-faire.

Je Ne Veux Pas ne surprendra donc personne et fera le bonheur des insatiables adorateurs des plongées incertaines et des discours torturés. Du haut de ses onze minutes et de son rock acide, la chanson-titre « Je Ne Veux Pas » est édifiante de douleur et de mystère. Une prise directe, unique, fragile. Véritable aventure risquée que seul Manset peut se permettre. Ici, l’auditeur médusé, mais compatissant, ne peut rien faire, il ne fait que constater les dégâts. Par instants, la voix chavire et se rattrape comme elle peut. Mais alors, quelle sincérité dans le propos ! Seul bémol, le clip, plutôt tape-à-l’œil et à contre-emploi (je dois faire une fixation sur l’IA). Dans les crédits, Manset souligne que tous les musiciens présents ont participé aux sessions précédentes et pour certains, depuis très longtemps (1974 pour Didier Batard à la basse et à la batterie, 1981 pour Serge Perathoner aux claviers et 1989 pour Patrice Marzin à la guitare). Cela ressemble à une affaire de famille soudée capable de répondre avec « assiduité et dextérité » (ce sont les mots employés par Manset lui-même). Si j’ai commencé en plein milieu avec « Je Ne Veux Pas », c’est qu’il faut considérer cette chanson comme une montagne rock sans rivale. Et surtout prévenir que l’ascension est difficile, mais gratifiante. Une fois au sommet, regarder autour de soi est étourdissant. La plaine est loin d’être morne, car on aperçoit « Petit Prince », un premier volet aux guitares acoustiques acérées et à l’allure country tendue. Il fallait s’y attendre, le discours est pessimiste, mais bon, Saint-Exupéry posait, lui aussi, un regard critique sur le monde. Dans la même veine, l’éprouvant « Comme Une Mère S’en Va » et sa diatribe, hélas, bien réelle accentuent cette vision sismique. Alors, pourquoi se faire autant de mal en écoutant Manset ? Tout simplement parce que les mots, aussi sombres soient-ils, sont d’une extrême justesse et d’une poésie renversante. Résister ou combattre est voué à l’échec, seule l’acceptation est gratifiante.
La production élaborée en compagnie de Jacques Ehrhart n’est pas en reste. Elle ne fait pas dans la dentelle et possède un côté brut (voire brutal) qui fait claquer les percussions et rendre parfois les guitares glaçantes. Il faut attendre « Le Cèdre Bleu » et son romantisme appuyé pour entrevoir l’éclaircie et donner quelques couleurs chatoyantes à la vie. Le mystérieux et le sensible sont dans les mots, mais aussi dans la musique. Le Manset cajoleur possède des atouts, c’est indéniable, et les ambiances changeantes ne lui font pas peur. C’est tout à fait ce que l’on aperçoit de l’autre côté de la montagne avec « Un Papillon Volait », une jolie bluette champêtre sans prétention et sans conséquence. Juste un contrepoids à la tortueuse dérive flamenco de « Il Suffit Parfois » ou aux introspections nostalgiques de « Ô Ma Jeunesse ». « Mais Qui Croyez-Vous Que Nous Sommes ? », la question est posée et pendant dix minutes Manset nous narre sa réponse. Le socle musical est restreint et la poésie se situe au-dessus. Suivre cette confession dans le dédale du cerveau du poète n’est pas simple et la compréhension aléatoire. Juste se laisser porter par des images fugaces, difficiles à assembler, mais que l’on perçoit comme essentielles. La gorge est sèche, l’attention au maximum et lorsque le rock insistant de « Amour À Dit » vient terminer l’album, c’est pour nous délivrer d’un monde étrange et peu fréquentable. Moi, j’y retourne, sans masochisme aucun, mais avec jubilation.

Écouter Manset n’est pas chose aisée. C’est une démarche personnelle qui n’est pas la conséquence d’un encouragement médiatique. Celui qui aime son univers ne pourra compter que sur lui-même et sera limité dans le partage. Aujourd’hui, le monde des arts est de plus en plus lisse et souvent inscrit dans le politiquement correct. Il faut faire attention à tout. Aimer Manset, c’est comme le détester, cela se fait avec conviction et force. Mais le rejet n’est pas forcément bien argumenté alors que l’adhésion vient tout droit du cœur. Je Ne Veux Pas est un beau recueil de poésie qui demande du temps pour être décortiqué. Cela ressemble à un assemblage hétéroclite de paroles et de musiques qu’il faut assimiler pour y revenir sans cesse. Tout l’inverse du vite consommé, vite oublié. Les œuvres de Manset ne sont certes pas rassembleuses, mais feront toujours l’unanimité auprès des amateurs de mondes à la fois incertains et merveilleux.
https://manset.bandcamp.com/album/je-ne-veux-pas-24-bit-hd-audio