L’IA dans la musique : est-ce vendre son âme au diable ?
2026
Palabras De Oro
L’IA dans la musique : est-ce vendre son âme au diable ?


Il y a un mois, nous avons reçu à la rédaction de C&O une demande de chronique qui a fait débat. Il s’agit de l’album d’AOR crossover prog Locked-in du Hollandais saxophoniste compositeur Dick Van Der Heijde. Le hic, c’est qu’il a été entièrement réalisé par une IA, ce qui, d’emblée, le disqualifiait pour une chronique dans nos colonnes. Oui, mais… car il y a un « mais »… en lisant la fiche promotionnelle accompagnant l’album, moi, le geek et gamer de Clair et Obscur (web manager et rédacteur de la chronique de la B.O. du jeu vidéo Cyberpunk 2077) et accessoirement anti IA, je fus immédiatement pris d’une immense vague d’empathie quand j’appris les contraintes et motivations qui ont conduit Dick à faire ce choix… et d’ailleurs avait-il vraiment le choix ? Là est la question.
En effet, voici ce qui figure sur la fiche précitée. « Dick van der Heijde a été victime d’un AVC du tronc cérébral à l’âge de 28 ans, le laissant complètement paralysé et incapable de parler : une affection connue sous le nom de syndrome d’enfermement. Depuis, il communique lettre par lettre, uniquement avec les yeux, un processus remarquable grâce auquel il a écrit plusieurs livres et rédigé de nombreuses critiques de CD. Avant son AVC, la création et la composition musicale (en particulier de rock progressif) étaient sa grande passion. Pendant plus de trente ans, cependant, son lien avec la musique s’est limité à son travail de critique, la composition musicale lui étant devenue physiquement impossible. L’avènement de l’IA a entièrement bouleversé cette réalité. La découverte de ses possibilités créatives a déclenché ce qu’il décrit comme une véritable explosion de créativité, lui permettant de composer une quarantaine de chansons et de renouer avec une part essentielle de son identité. Ceci a finalement abouti à la création d’un album concept centré sur son expérience du syndrome d’enfermement. Puisant directement dans ses pensées et ses émotions, les paroles offrent un aperçu intensément personnel et authentique de son monde intérieur. L’IA n’a pas remplacé l’artiste, elle a rétabli le lien entre imagination et expression. Grâce à la technologie, Dick a pu dépasser les limites de son corps et renouer avec l’essence même de son identité : composer à nouveau de la musique. Ce qui en ressort n’est pas une émotion artificielle, mais un témoignage profondément humain : un album concept façonné par la résilience, la conscience et le refus du silence. Locked-in nous rappelle que l’art n’a jamais résidé dans l’outil lui-même, mais dans la volonté humaine qui l’anime.»

Je connaissais « l’enfermement » au travers de Lock In, l’excellent bouquin de SF de John Scalzi que j’avais dévoré. Certes, ça n’était que de la SF et non un traité médical, mais cette histoire d’un « enfermé » empruntant le corps d’androïdes pour mener des enquêtes criminelles m’avait bluffé. Pour Dick, on pouvait alors considérer que l’IA a été mise au service de l’humain et non utilisée pour occulter l’humain. Pourtant, je ne parvenais pas à totalement « vendre mon âme au diable » en chroniquant son album, car l’IA « c’est sale » ! Conscient de lancer un pavé dans la mare, l’idée me vint de consulter pour la première fois toute l’équipe de C&O. J’avais besoin d’une approche extérieure. Parmi des retours plutôt favorables à une chronique, étant données les circonstances, je reçus un avis complètement négatif et tranché de la part de Lucas Biela qui disait : « L’IA en musique, c’est hors de question. Jason Becker a fait son dernier album sans IA, donc la maladie n’est pas une excuse. » Le manichéen Lucas avait frappé… mais c’est aussi pour ça qu’on l’aime bien… la preuve ci-après, car qui est ce Jason Becker au fond ? Et bien, c’est un guitariste prodige qui était « programmé » (si j’ose dire) pour devenir un des tous grands guitar-heroes. Sa carrière fut fulgurante, car il fut remarqué dès l’âge de cinq ans. Son jeu de guitare dans la veine trash metal neoclassique est très vite comparé au maître qu’est Yngwie Malmsteen qui le snobera lorsque Jason tentera à plusieurs reprises d’approcher son idole. Guitar-hero et mégalomanie vont souvent de pair. Jason collabore rapidement avec Marty Friedman (futur guitariste de Megadeth) pour former le duo Cacophony et sortir les albums instrumentaux Speed Metal Symphony (1987) et Go Off! (1988), puis Perpetual Burn en solo (1988). À même pas vingt ans, il est déjà une star que David Lee Roth (ex Van Halen) recrute dans son groupe en remplacement de Steve Vai, excusez du peu, pour sortir l’album A Little Ain’t Enough (1991) et tourner avec lui. Or, Jason apprend qu’il est atteint de sclérose latérale amyotrophique (la maladie de Charcot). Très vite, il fut incapable de bouger ni de parler. Il continue, encore maintenant, à se battre contre ce syndrome. Il décide alors de composer des morceaux par ordinateur grâce à un système de communication à l’aide de mouvements oculaires mis au point avec son père. Également, il collabore avec d’autres musiciens et des membres de sa famille pour mettre en musique ses compositions. En 1996, sort l’album Perspective. En 2012, il sort le film documentaire biopic Jason Becker: Not Dead Yet que je n’ai malheureusement pas pu visionner. Il remet ça en 2018 pour sortir l’opus Triumphant Hearts grâce à un crowfunding. Et là, c’est une belle brochette de gratteux qui exécutent ses compositions, soit pas moins de 24 branleurs de manche et pas des moindres : Uli Jon Roth, Steve Morse, Trevor Rabin, Steve Vai, Joe Bonamassa, Paul Gilbert, Neal Schon, Marty Friedman (l’ami de toujours bien sûr!), Michael Lee Firkins, Richie Kotzen, Gus G… Bon j’arrête là. Ah, mais, Malmsteen brille toujours par son absence. Qui s’en étonnera ?
Vous l’aurez compris, Jason a choisi une voie sensiblement différente de celle de Dick même s’il faut bien avouer que le numérique a également été son sauveur. Au petit jeu des comparaisons, voici ce qui m’a sauté… aux yeux. En effet, ce sont ces organes que nos deux « enfermés » ont utilisés pour communiquer. On remarquera aussi que, Jason, né en 1969 et Dick né en 1963, sont presque de la même génération. Ils sont tombés gravement malades à peu près à la même époque. L’un raconte sa tragédie dans un documentaire alors que l’autre l’a écrite dans deux livres. Ils ont en eux la même rage de continuer à exister dans le monde de la musique. Leur style est très différent quoique issu de la grande famille du rock. Alors à quel jugement tout cela m’amène t-il?
Eh bien, tout d’abord, à ne pas juger. J’imagine que quand on se retrouve enfermé dans son corps et surtout dans son cerveau, tous les moyens sont bons pour essayer d’en sortir. Je ne sais même pas si j’aurais eu le courage de m’accrocher comme ils le font encore, sans sombrer dans une résignation sans fond et suicidaire. Ensuite les méthodes employées par eux deux ne sont pas si éloignées l’une de l’autre, numérique oblige.
Au chapitre des différences, certes, Jason a privilégié très tôt une exécution organique de ses compositions en ayant recours à des musiciens humains alors que Dick est parti beaucoup plus tard, totalement sur la voie du numérique, franchissant au passage le Rubicon de l’IA. Peut-être que Jason avait et a toujours beaucoup plus d’amis que Dick. N’oublions pas qu’ils n’avaient pas le même statut avant de subir cet enfermement, l’un était une star en devenir alors que l’autre n’avait pas la même aura ni probablement le même avenir devant lui. Ainsi, la mobilisation pour Jason a été totale. D’autre part, j’imagine qu’avec toute la bonne volonté du monde, la kyrielle de musiciens qui a exécuté les compositions de Jason a très certainement dû prendre quelques libertés avec ces dernières. Ce sont des humains avec tous des styles différents, pas des machines. On peut supposer que Jason, en pleine possession de ses capacités, aurait exécuté ces compos un peu différemment. A contrario, Dick a pu être très fidèle envers ses propres compos puisqu’il en a piloté l’exécution, même si la sonorité synthétique finale se ressent en comparaison du côté organique de son alter ego. En écrire tous les textes n’a pas nécessité le recours à l’IA. Probablement que Jason avait aussi plus de facilités à avoir très tôt recours à l’informatique grâce à son père, à une période où internet était balbutiant et la puissance des ordis bien moindre. Dick n’a peut-être pas eu le même support.
J’ai écouté les deux albums et j’ai refusé de chroniquer l’un ou l’autre, préférant traiter les deux méthodes sous forme d’un dossier comparatif. À C&O, nous avons notre conscience pour ne pas franchir ce pas, même si l’un de nos lecteurs a très récemment insinué qu’une de mes chroniques avait été écrite avec l’IA… en 2022 ! car elle ne lui plaisait pas, ha ha ha. Alors le Triumphant Hearts est brillant, auréolé de tous ces talents qui l’ont exécuté et de celui de son concepteur dans son style néo classique si caractéristique. Le Locked-in de Dick Van Der Heijde n’est pas moins étonnant. C’est de l’AOR classieux avec beaucoup de versatilité et des parties chantées très accrocheuses qui rappellent la voix de Marco Glühmann, l’excellent chanteur de Sylvan. J’espère qu’il n’a pas été cloné par l’IA. Et d’ailleurs, cela fait franchement peur de réaliser à quel point l’IA est réellement capable de remplacer l’humain. J’imagine que les « majors » vont tôt ou tard s’engouffrer dans la brèche, elles qui submergent le marché de pop US perfusée de « Millennial Whoop ». Elles n’auront pas de scrupules à laisser sur le carreau les grosses pointures. Exit Taylor Swift, Ariana Grande et autres Beyoncé etc. si elles y trouvent leur compte financièrement, car adieu aux ruineux cachets et aux caprices de stars, donc aux contraintes humaines quoi ! Les prestations live seront holographiques. Finalement, le seul point positif sera que ce sont ces mégastars richissimes qui auront le plus à perdre. Après tout, devenir démodé est un plongeon classique dans une carrière de star. Ceci me rappelle l’incrédulité et même la naïveté des Motley Crüe dans le bouquin The Dirt quand les ventes de leurs albums se sont brutalement effondrées lors de l’avènement du grunge. Je n’aurai aucun état d’âme à ce sujet, me disant que nos stars à nous, qui sont de niche, seront peut-être épargnée du fait de leur relative confidentialité.

Quoiqu’il en soit, je confesse que l’AOR me convient mieux que l’opus d’un guitar-hero. Mais le choix de Dick Van Der Heijde, tout louable qu’il soit, crée une brèche dans le front anti-IA, même dans ces circonstances si particulières. Est-ce ce qui m’a empêché de le chroniquer ? Lucas, toujours lui, m’a fait remarquer que certains webzines ont publié une charte anti-IA, tel metal archives à laquelle je souscris tout à fait, bien que je ne pense pas que nous en publierons une à C&O même si nous ne souhaitons pas déroger à nos convictions. Si je devais acheter Locked-in au titre d’un positionnement philosophique sur ce qui demeure fondamentalement humain à l’ère de l’IA, je pense que je devrais contrebalancer ce geste par l’achat de Triumphant Hearts, ne serait-ce que parce que les deux démarches m’apparaissent respectables et presque comparables. Et tant pis si le diable sera à mon chevet le jour où je partirai. Faites-vous votre propre idée et n’hésitez pas à réagir par vos commentaires : la ligne rouge n’est pas si facilement positionnable et identifiable… et ça n’a rien à voir avec mon daltonisme.