Emmanuel Saint-Bonnet – Klaus Schulze, le rêve éveillé
Le Mot et le Reste
2024
Jean-Michel Calvez
Emmanuel Saint-Bonnet – Klaus Schulze, le rêve éveillé
Après le décès en 2015 d’Edgar Froese, leader de Tangerine Dream, Emmanuel Saint-Bonnet s’est fait à nouveau surprendre par le décès de l’artiste objet de son second opus, avant de pouvoir lui rendre hommage. Klaus Schulze (aka KS), l’un des pionniers, et artiste majeur du genre Berlin school, est en effet décédé en 2022. Et le musicien méritait qu’un ouvrage en français s’intéresse à son parcours, après le Klaus Schulze, un saut dans l’inconnu, de Dominique Roux, assez confidentiel et désormais quasiment introuvable.
Comme dans le précédent, ce livre est « séquencé » par les jalons que sont les LP, puis les CD importants de KS, même si sa production prolifique justifie assez vite d’en regrouper de la même période créatrice. Le fan de détails techniques et d’anecdotes sur les sixties et seventies, années pionnières de ce genre musical, sera comblé par le premier tiers de l’ouvrage couvrant les années analogiques jusqu’en 1980, année de sortie de Dig it au titre-jeu de mots explicite (il l’est plus encore sur « Death Of An Analogue », l’un des morceaux de ce LP). On sera notamment captivé par les détails sur la création d’albums fondateurs de KS : Irrlicht en 1972, puis le magnifique Timewind (qui obtient en France le prix Charles Cros), ou sur la difficulté d’utiliser, jusque sur scène, des monstres comme le puissant et rare synthétiseur analogiques Moog IIIP.
La suite de l’ouvrage, hélas, est moins passionnante, à mesure que s’empilent albums et coffrets, jusqu’aux anthologies Historic Edition (10 CD). Jubilee Edition (25 CD, 1997) et Silver Edition, coiffés en janvier 2000 par le monumental Ultimate Edition : 50 CD d’archives, live ou non, regroupant et « nettoyant » le contenu des trois coffrets précédents. Ce type de maxi-compilation était jusqu’alors rare, sauf en classique (on pense aux intégrales Mozart et Bach dans les années 2000). L’intérêt du lecteur diminue en effet, car la narration, bien que toujours chronologique, décrit avant tout le contenu des (trop ?) nombreux albums, live ou pas, d’un Schulze en mal d’inspiration, mal dans sa peau aussi du fait de ses addictions, tabac et alcool, qui finiront par avoir sa peau. Malgré la passion visible de l’auteur pour la musique de Schulze, on atteint ici les limites de toute chronique musicale, lorsqu’il s’agit d’évoquer des musiques électroniques basées sur des nappes de synthé et boucles de séquenceurs, bref l’ambient en général, genre sans voix ni paroles (ou presque), pour lequel mots et adjectifs sont souvent inaptes à décrire une œuvre cent pour cent instrumentale. D’autant plus que le schéma de progression schulzien est bien souvent le même qu’une enveloppe ADSR de synthé : intro ambient (Attack), climax avec séquence rythmée (Sustain), puis decrescendo (Release).
Malgré ces limites, on y lit en filigrane la profonde transformation que vit ce type de musique au fil des ans, du fait du passage de l’analogique au numérique (évoqué ci-dessus avec Dig It), à la norme MIDI, puis à l’ordinateur et aux samples. Schulze les a acceptées et digérées, ces révolutions, il s’y est jeté sans états d’âme, se lassant et reniant même cette technologie analogique qui l’avait pourtant propulsé au rang de leader de la Berlin school. Cela dit, malgré une nette tendance à l’hagiographie, l’auteur laisse entendre que sur certains albums ou morceaux de cette ère de transitions technologiques permanentes, la qualité n’est pas toujours au rendez-vous. Ceci, que ce soit par manque d’inspiration, ou le résultat d’expérimentations, comme l’usage immodéré de samples d’instruments ou de voix, ou les BPM qui s’affolent jusqu’à 200 BPM, préfigurant la techno. Cependant, même en usant de banques de sons désormais numérisés, Kontinuum en 2007, ou Big In Japan (un double live de 2010) offrent encore un clin d’œil appuyé au passé glorieux des seventies, tout comme le coffret Historic Edition déjà cité, qui inclut extraits live, raretés et chutes de studio inédites des seventies.
Le parti-pris systématique d’évoquer en quelques phrases chacun des « mille et un » (ou presque !) albums de KS laisse donc un peu rêveur, cet excès frôlant l’indigestion (le lecteur n’en demandait pas tant), alors que la vie de KS est parfois un peu oubliée, en comparaison. Le langage n’y aide pas, les mêmes termes et formules descriptives se retrouvant donc souvent à l’identique ; certes, comment faire autrement puisque les musiques de KS sont elles-mêmes… disons, répétitives. Ce qui ne semble pas perturber Emmanuel Saint-Bonnet, fan absolu de KS et qui, dans l’ensemble, lui pardonne avec indulgence ses quelques ratés. Malgré tout, le ressenti de lecture est très différent entre l’ouvrage précédent sur Tangerine Dream, qui se limitait à la période 1967-1987, objectivement la plus riche et passionnante du groupe avec des albums tous différents et offrant une authentique progression créatrice, et cet ouvrage sur Schulze, où l’accumulation d’albums décortiqués un à un et/ou par paquets de 10 (voire 50 !) a, tout comme la musique, un côté répétitif, jusqu’à saturation.
On aurait aimé trouver en annexe la liste des albums sous forme de tableau. Il aurait occupé plus d’une page, mais offert aussi une vision d’ensemble de la pléthorique production schulzienne, l’une des plus vastes des musiques pop/rock/ambient… avec Steve Roach ! Cela dit, ce recensement est disponible en ligne, sur le site officiel de Klaus Schulze et quelques autres sites, tel Discogs.
Eclaircie notable dans la période trouble des années 90 pour un Schulze fatigué, affaibli par ses addictions, sa rencontre avec Lisa Gerrard (du duo Dead Can Dance), dont la « voix-instrument » magique semble avoir ressourcé KS le temps de quelques albums et concerts. Car, selon l’auteur, le meilleur de cette collaboration inattendue est dans les sessions live, le temps que les deux artistes s’accordent l’un et l’autre, malgré leurs univers artistiques très différents, le miracle s’étant produit avant tout sur scène. De même, au-delà de l’image bien connue d’un KS solitaire et taiseux face à ses machines et tournant le dos au public, l’auteur évoque les nombreuses collaborations qui ont jalonné (et souvent transformé pour le meilleur) la carrière de KS. Comme avec le batteur Harald Grosskopf, Stomu Yamashta (au sein du super groupe Go), Michael Shrieve, Pete Namlook, Hans Zimmer et bien d’autres, sans oublier son roadie, assistant, secrétaire, biographe et fidèle ami KDM (Klaus-Dietrich Müller), qui entretient encore la mémoire de KS via le site officiel.
On rêverait qu’après Tangerine Dream (qui survit, bien que privé de son leader historique), puis Schulze, Emmanuel Saint-Bonnet aborde un autre pionnier historique de la Berlin school (au sens large de la formule). Par exemple, Vangelis, dont les fans attendent désespérément une biographie. Ou peut-être Florian Fricke (aka Popol Vuh), Manuel Göttsching (leader d’Ashra, ex-Ash Ra Tempel), compagnon de Schulze à ses débuts et lors de quelques sessions live ou studio, tous décédés. JM Jarre, Kraftwerk ou Can ayant trouvé leur biographe en français (sans oublier une autobiographie pour le premier cité), d’autres pionniers de l’électronique attendent encore leur tour et, qui sait, Emmanuel Saint-Bonnet pourrait combler bientôt ces oublis et s’y atteler ?
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