Versa – A Voyage / A Destination – Round Trip Special Edition
Autoproduction
2026
Palabras De Oro
Versa – A Voyage / A Destination – Round Trip Special Edition

Je vis en Touraine, la région des mythiques héros rabelaisiens, pourtant, telle une oie périgourdine, je n’avais jamais été autant gavé de musique à l’occasion d’une sortie. Avec A Voyage / A Destination – Round Trip Special Edition, les Canadiens de Versa nous proposent un fabuleux périple de près de trois heures d’une riche création progressive développée sur une trentaine de titres. Imaginez le temps qu’il m’a fallu pour poser une oreille sur ce festin audio avec, bien entendu, l’impossibilité de l’écouter d’une traite, sous peine de faire une overdose. Cette chronique est donc une synthèse de ces longues heures de découvertes et d’annotations.
Avant d’en arriver là, il m’a fallu comprendre le processus et la démarche qui ont amené Versa à publier cette sortie gargantuesque. En fait, il s’agissait de marquer le vingtième anniversaire de la formation aujourd’hui composée de deux membres fondateurs, le multi-instrumentiste Matthew Dolmage et le violoniste Hollas Longton, ainsi que du batteur également multi-instrumentiste Jesse Bell et de la claviériste et guitariste Janelle Wrona. Rien ne laissait présager d’une telle profusion musicale en si peu de temps. Le groupe sortit seulement trois albums en six ans, au début du siècle présent, puis plus rien avant A Voyage / A Destination part 1 en 2021, la covid-19 n’expliquant pas tout. Qui dit part 1 laissait présager une part 2. Celle-ci a été publiée en 2024. Au moment de fêter la seconde décade, la tentation était très forte de ressortir l’ensemble sous l’évocateur nom de Round Trip Special Edition. Versa lui adjoignit des bonus de prises vocales alternatives d’invités prestigieux pour les chansons « Pool Of The Naiads » (Eric Gillette, Jim Grey, Marjana Semkina), « Flew The Coop » (Ross Jennings), « Artemis » (Sam Vallen de Caligula’s Horse, Michael Trew de Moon Letters), etc. En termes d’invités, ils ne sont pas venus pour faire de la figuration, témoin Lars Fredrik Frøislie (Wobbler) qui exécute une affriolante partie d’orgue Hammond sur « Pool of the Naiads ». Pas en reste non plus, le furieux batteur Nick D’Virgilio (Big Big Train) contribue sévèrement à éroder l’enthousiasme du « Voyage », alors que Sam Vallen (guitare) et Michael Trew (chant) donnent toute sa profondeur à « Artemis ». Une quinzaine d’autres guests apportent une précieuse contribution acoustique et électrique.

Je m’aperçois que je suis déjà entré malgré moi dans le vif du sujet sans avoir donné quelques pistes concernant le propos du groupe. Le thème de l’aventure spatiale sous un angle poétique est prédominant. Musicalement, Versa marie avec bonheur des thèmes progressifs avec d’autres à tendance folk ou ambient où les décibels sont rarement les bienvenus. L’accent est largement mis sur les instruments acoustiques comme le piano, les instruments à cordes très, très présents, mais aussi les cuivres et même la flûte, avec un clin d’œil à ce sujet dans leur clip d’« Artemis », mais j’y reviendrai. L’ensemble est supporté par une section rythmique toute en retenue. Les chants masculins et féminins s’alternent ou s’associent jusqu’à générer des chœurs d’une ampleur majestueuse (une dizaine de choristes sont à l’ouvrage). Les vocalistes ne sombrent pas dans une surenchère en noyant l’espace sonore de vocaux et d’envolées lyriques superflues. La profusion d’invités ne rend pas la copie indigeste. On navigue en mer calme avec des tonalités résolument positives dont l’objectif est, incontestablement, de nous transporter dans un univers de beauté et de délicatesse. Ajoutez à cette production un côté très vintage inspiré des 70’s et même des 60’s pour certaines parties pop et vous aurez une meilleure idée du rendu final. C’est remarquablement réussi. Pourtant, on n’a pas cette impression de platitude qui peut ressortir quand un album est trop lisse et se confine dans des atmosphères éthérées. Comme me le faisait remarquer mon collègue Thierry Folcher, on pense souvent à Harmonium, un groupe similairement droit dans ses bottes qui a traversé toutes les modes pour rester fidèle à ce progressif antédiluvien.
A Voyage / A Destination – Round Trip Special Edition comporte trois titres épiques aux tableaux très différents, bien qu’on y retrouve tous les styles et instruments qui sont l’ADN du groupe. « Pool Of The Naiads » propose des rythmes sautillants, un solo d’Hammond au groove irrésistible et met l’accent sur la qualité des chœurs lyriques et symphoniques au possible. Mon préféré est ce « Voyage » envoûtant et syncopé où ambient, jazz et rock prog charpenté se succèdent avec un bonheur indicible. La répétition d’une unique touche de piano m’a rappelé la B.O. de la série Battlestar Galactica, quand elle était utilisée pour renforcer l’action pour la rendre inquiétante et mystérieuse. Le résultat est similaire ici et génère un stress donnant à penser que l’enthousiasme de ce « Voyage » fait place au doute puis à une peur de l’inconnu insidieuse. Le ton se muscle quand Nick D’Virgilio prend les commandes avec son jeu de batterie si charismatique avant de laisser une atmosphère ambient revenir s’installer pour une fin de pièce apaisée. C’est encore à un voyage qu’« Artemis » nous convie avec ce clip délicieusement vintage (concocté par l’artiste visuelle Amy Winter, également créatrice de la pochette). Il est largement inspiré des jeux vidéo de type « Point and click » (un genre que je connais bien) et en particulier de Space Quest 5. Bonjour les pixels typiques des 90’s et ce côté « geek candide à l’humour décalé » des scenarii des quêtes que l’on retrouve dans ce clip. Versa donne dans l’autodérision quand le clip, mettant en scène le quatuor canadien, pose de façon hilarante la question de l’utilité de la flûte dans un groupe de rock. Musicalement, « Artemis » affirme plus fermement les penchants symphonique et classique de la formation qu’on peut percevoir sur l’intro et dans un étonnant solo de violon ainsi que cette ambiance rétro qui lui colle à la peau. On y remarquera la large contribution de Dennis Atlas, l’un des claviéristes de Toto. Évidemment, l’album de nos Colombiens-Britanniques (la province canadienne dont ils sont originaires) ne se résume pas à ces trois pièces épiques. Les autres titres sont d’ailleurs plus largement empreints d’arrangements acoustiques dont la richesse et la beauté sont le fil rouge. Je serais redondant et lassant si je vous livrais mes impressions sur chacun d’entre eux, alors je me bornerai à ne ressortir que quelques points saillants, vous laissant toute la latitude d’en découvrir beaucoup plus en vous plongeant dans ce foisonnement musical. Dès lors, je vous recommande le pop/folk « Breaking & Entering » avec un parfait ensemble de guitare/violon/piano/trompette. La ballade « Flew the Coop » montre le vocaliste Ross Jennings un peu à contre -emploi de ce qu’il fait chez Haken, alors que la partie de violon de « Lake of Luxury » diffuse un parfum que n’aurait pas renié Kansas. La courte ballade « Bury Me at Sea », dotée d’un clip vidéo, sonne très 60’s avec ce chant indolent qui renvoie au Pink Floyd des débuts.
The Witch Of Edmonton (La Sorcière d’Edmonton), une B.O. expérimentale composée et enregistrée par Matthew et Hollas pour le film éponyme d’Alistair Newton (2022), prolonge le rêve éveillé de l’écoute du recueil. Il serait inspiré de faits réels qui se seraient déroulés dans ce village, lorsqu’une vieille femme, mise à l’écart par ses voisins et accusée de sorcellerie, se venge d’eux. Je ne l’ai pas vu, mais force est de reconnaître que la quinzaine de minutes répartie sur huit courtes plages d’une longueur digne d’un 45 tours de mon enfance suscite une ambiance malsaine, tribale et mélancolique où le violon revêt une grande importance. Même la gigue « A Devlish Jig » ne rassure pas. Versa démontre sa capacité à transmettre des émotions à partir de compositions courtes, classiques et simples portées parfois par un instrument unique. Le tout est de choisir les notes idéales qui seront les vecteurs des sentiments générés, un domaine dans lequel la formation excelle.

Difficile d’être exhaustif pour caractériser une telle œuvre compilée. Le moins que l’on puisse dire est qu’il faut du temps… beaucoup de temps pour appréhender A Voyage / A Destination – Round Trip Special Edition. Je recommande une écoute en plusieurs étapes afin d’éviter tout phénomène de lassitude, bien que son éclectisme en soit le remède parfait. Il faut dire que l’urgence n’est pas le credo de Versa. Ses créations s’étirent sans limites et même quand il effectue un découpage en courtes chansons, on a l’impression que ce sont des titres épiques auxquels on a accordé des moments de respiration à chaque changement de tableau. Le quatuor canadien a parfaitement réalisé ce flash-back progressif et fêté comme il se doit son vingtième anniversaire en lançant des invitations tous azimuts. Ses guests le lui ont bien rendu avec leur contribution classieuse et éclairée. Il ne s’agit pas du seul évènement programmé cette année. Versa prévoit prochainement la sortie d’un album de reprises, une tournée et l’enregistrement de son sixième album, dont la sortie est prévue en 2027. Pour une fois que quantité rime avec qualité, on ne se plaindra pas.
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