Robin Trower – Bridge Of Sighs
Chrysalis
1974
Thierry Folcher
Robin Trower – Bridge Of Sighs

Y a-t-il un album que vous auriez aimé connaître à sa sortie ? Un disque et une musique qui seraient devenus indissociables d’une période de votre vie ? En ce qui me concerne, le premier qui me vient à l’esprit est le monumental Bridge Of Sighs de Robin Trower que j’ai complètement loupé lorsqu’il est parvenu aux oreilles du monde entier au mois d’avril 1974. Manque de discernement évident, car ce projet solo de l’ex-guitariste de Procol Harum fut loin d’être anecdotique. En effet, l’album a rapidement squatté les charts et a été certifié or en septembre de la même année. Pour ma défense, il faut savoir qu’à cette époque les médias n’étaient pas ce qu’ils sont aujourd’hui, que mon argent de poche était plus que limité et que cela coïncidait avec les parutions de Tales From Topographic Oceans de Yes et de The Lamb Lies Down On Broadway de Genesis. Il restait donc peu de place à ce talentueux musicien pour venir m’éblouir avec son blues-rock tonique et sa Stratocaster en fusion. La musique est importante, c’est sûr, mais la qualité de l’enregistrement l’est tout autant. Le travail de Matthew Fisher (c’est lui qui joue de l’orgue sur « A Whiter Shade Of Pale », l’inusable tube de Procol Harum) et de Geoff Emerick (l’ingé son des Beatles) sur cet album est monstrueux et les versions remasterisées sont pour une fois dignes d’éloges. Le punch d’origine est bien présent tout en prenant une dimension spectrale assez fabuleuse. L’importance du premier titre est souvent primordiale et « Day Of The Eagle » est un véritable modèle du genre. Le choc est instantané, le son est énorme et l’expression même du power trio trouve ici une forme d’exemplarité.
Effectivement, à l’instar de ce que faisaient Hendrix, Cream ou Rory Gallagher, cette façon de jouer à trois ne s’embarrasse pas de fioritures. La musique va à l’essentiel et l’osmose entre les musiciens est incomparable. Sur Bridge Of Sighs, James Dewar à la basse et Reg Isidore à la batterie assurent comme des malades, faisant de « Day Of The Eagle » un grand moment rock à citer en exemple. J’aime particulièrement ce lien solide entre la basse et la guitare qui donne l’impression de ne jamais devoir se rompre. Le chant très rock de James Dewar est à l’avenant et peu importe les paroles, c’est l’énergie qui compte. La disposition des micros voulue par Geoff Emerick a façonné un son psychédélique ultra-moelleux qui donne à la musique l’impression de se déplacer dans le studio. C’est cette respiration vivante du son qui a fait toute la différence et qui a permis à Bridge Of Sighs d’atteindre le public et les premières places des charts (7e place aux États-Unis et 31 semaines de présence au Billboard). Il n’y a aucun temps mort sur ce disque, les alternances sont judicieuses et l’ensemble est rehaussé par quelques fulgurances qui ont marqué les esprits. « Day Of The Eagle » en fait partie, mais « Bridge Of Sighs », « Too Rolling Stoned » et « Little Bit Of Sympathy » sont devenus eux aussi des classiques. Je vais commencer ma revue d’effectifs par « Too Rolling Stoned », assurément le morceau qui me transcende le plus. La basse funky est très en avant et la guitare donne une cadence de dingue à presque huit minutes de groove assassin. À souligner, une deuxième partie d’anthologie jouée en mode live et qui est considérée aujourd’hui comme un modèle du genre. Celui qui me soutiendrait ne rien ressentir en écoutant ça est soit sourd, soit obsédé par la mère Céline. Le problème à chaque fois avec ce type de plongée entêtante, c’est que l’on est toujours frustré lorsque la musique s’arrête.

La compensation, on peut l’avoir grâce aux nombreux témoignages sur scène. Mais comme peu d’entre nous étaient présents en février 1975 au fameux concert de Stockholm, le Robin Trower Live ! sorti un an plus tard fera largement l’affaire. Et quel coup de poing ce classique live qui vient de ressortir cette année en version cinquantième anniversaire. Une édition luxueuse qui présente pour la première fois l’intégralité de la setlist telle qu’elle a été jouée en Suède à l’époque. Cet album, issu de la tournée promotionnelle de Bridge Of Sighs, s’avère comme le complément idéal aux versions studio. Parenthèse utile, mais fermée pour revenir à l’évocation du morceau titre « Bridge Of Sighs ». Un deuxième brûlot dont l’intro est devenue légendaire. Cette façon d’amener la musique à pas de loup est spéciale, mais drôlement efficace. Elle n’est pas sans rappeler le hard rock pachydermique de Black Sabbath qui pouvait vous assommer sans devoir débouler à toute allure. Outre la guitare et son statut de leader, il est important de souligner la qualité du chant de James Dewar, véritable pépite sous-exploitée et presque oubliée. Paix à son âme (12 octobre 1942/16 mai 2002). Il suffit d’écouter son interprétation de « In This Place », touchante de vérité, pour s’en convaincre. Trois premières chansons, trois registres différents et trois aventures passionnantes. La suivante, intitulée « The Fool And Me », s’orientera vers une irrésistible musique funky qui trouvera son apothéose avec le groove démoniaque de « Too Rolling Stoned ». Jusqu’à présent, j’ai été assez discret sur les prouesses de Robin à la guitare. Peut-être parce que je voulais donner beaucoup de crédit à l’album dans son ensemble. Mais que serait Bridge Of Sighs sans la Fender de monsieur Trower ? Sans doute pas grand-chose. Son jeu, énergique et sensible à la fois, est un pur bonheur de blues-rock vitaminé. Son accordage particulier lui donne une signature à part et ses envolées procurent d’incroyables frissons. Cette période du milieu des années 70 est de loin sa meilleure. Comme je l’écrivais dans ma chronique de Come And Find Me (2025), je trouve qu’aujourd’hui, il prend moins de risques et utilise moins d’espace pour prolonger ses idées. Aller à l’essentiel, c’est bien, mais un guitariste de la trempe de Robin Trower a le droit de se projeter plus loin et de se lâcher, même en studio. Chose qu’il faisait autrefois sans calculs ni retenues.
La courte ballade « About To Begin » est certes concise, mais la clarté du son est si remarquable que cet instantané moment de charme se transforme en pur concentré d’émotions. James Dewar est éloquent de vérité pendant que Robin récite une gamme blues éternelle. Même chose pour « Lady Love » qui, malgré son propos passe-partout, brille par la qualité de son interprétation. Deux morceaux assez courts annonçant le tonitruant « Little Bit Of Sympathy » qui termine l’album comme il a commencé : en mitraillage en règle. Si un jour vous croisez une âme candide et qu’elle vous demande de lui expliquer le rock, pas besoin de longs discours, faites-lui écouter Bridge Of Sighs.

En loupant Bridge Of Sighs j’ai, non seulement manqué un album extraordinaire, mais je suis également passé à côté d’une carrière hors du commun. Si Twice Removed From Yesterday, sorti un an plus tôt, semble se chercher un petit peu, For Earth Below (1975), Long Misty Day (1976) et In City Dreams (1977) sont quant à eux indispensables et utilisent les mêmes ingrédients atomiques que Bridge Of Sighs. La suite de la carrière de Robin Trower sera confrontée aux évolutions musicales punk et disco absolument dévastatrices pour l’ancien monde. Un arrêt brutal, mais pas fatal qui, tant bien que mal, maintiendra notre bonhomme sur scène et dans les bacs. Une suite de carrière plus compliquée avant de retrouver ces dernières années son lustre d’antan. Et de rééditions luxueuses en nouvelles productions studio, tout un pan de retardataires (dont je fais partie) viendra s’accrocher aux vrais fans, ceux qui ont eu le nez creux au printemps 1974 en allant se promener sur ce robuste Pont Des Soupirs.