Moron Police – Pachinko
Mighty Jam Music Group AS
2025
Palabras De Oro
Moron Police – Pachinko

Quand ton pote Pierrot t’écrit : « As-tu écouté Pachinko de Moron Police ? », tu te sens un peu « con » du fait que t’avais rédigé une chronique enthousiaste de A Boat On The Sea en 2019, que t’as raté The Stranger And The Hightide sorti en 2021 (ok, ça n’était qu’un EP exploratoire) et que Pachinko a déjà presque une année d’existence. Bon, tu t’exécutes de bon gré, car il n’est jamais trop tard pour bien faire (et Pierrot est toujours de bon conseil). En plus, les premières mesures m’ont immédiatement rappelé tout ce que j’avais écrit il y a déjà sept ans… c’est dingue comme le temps passe vite !
Je vais quand même essayer de ne pas faire de redites, ce qui n’est pas évident tellement Moron Police me rappelle l’excellent groupe A.C.T (oups ! Désolé, en voilà une belle !) Pachinko est le quatrième album des Norvégiens. Ce qui n’est pas une redite, c’est la composition de la formation. En effet, les MoPo (comme ils aiment se faire appeler) ont dû affronter la perte brutale de leur batteur fondateur, Thore Omland Pettersen, en 2022, décédé dans un accident de la circulation. Ce coup du sort a très affecté le groupe et a profondément réorienté le propos et même le ton de Pachinko, qui était déjà sur les fonts baptismaux au moment du drame. Oh rassurez-vous, la musique des Norvégiens est restée aussi pétillante qu’à leurs débuts. Ce qui ressemblait à une vaste blague musicale avait déjà commencé à prendre un ton plus sombre avec certains textes engagés sur A Boat On The Sea dont la profondeur était relativement masquée par l’aspect guilleret de leurs compositions. Le thème de leur concept album Pachinko, décidé avant ce tragique évènement, peut apparaître prémonitoire. En fait, le pachinko est un jeu mécano-électronique, une sorte d’hybride entre le flipper et une machine à sous qui est extrêmement populaire au Japon. Les joueurs insèrent des petites billes en métal avec pour seul contrôle la vitesse à laquelle les billes sortent pour déclencher les trois roues d’une machine à sous. MoPo a imaginé les sensations d’un être humain qui se retrouverait consciemment incarné en pachinko, avec une vie plus ballotée par le hasard que par les choix qu’il fait. On ne peut manquer d’imaginer que la disparition subite de leur batteur donne dans le même registre. Plutôt que de se morfondre dans des mélodies larmoyantes, la formation a préféré ne pas renier son registre musical pétillant et joyeux tout en lui adjoignant des textes dans lesquels, régulièrement, leur tristesse refait surface. Cet exercice contradictoire a été réalisé haut la main tellement cet album est remarquablement équilibré entre ces deux sentiments opposés.

À l’instar d’un Riverside (pour le successeur du regretté Piotr Grudziński), bien qu’étant une priorité, le recrutement d’un nouveau batteur a également été une longue épreuve. Le choix s’est arrêté sur Billy Rymer (ex-The Dillinger Escape Plan, puis réintégré quand TDEP s’est reformé), dont Thore était un admirateur. Il faut noter que leur page Bandcamp précise que le groupe est formé de Sondre Skollevoll (guitares, composition et vocaux), Lars Christian Bjørknes (claviers), Christian Fredrik Holtsteen (basse) et… « forever » Thore Omland Pettersen, Billy Rymer étant qualifié de batteur invité (là encore, le parallèle avec Riverside et Maciej Meller est tout tracé). Mais revenons à ce bijou qu’est Pachinko. Bien que sa durée soit le double de celle de A Boat On The Sea, il se montre tout aussi percutant. Passée une intro monumentale, « Nothing Breaks (A Port Of Call) » donne immédiatement le ton, rythmé et nimbé d’arpèges de piano avec cet alliage jamais démenti entre la pop et le prog. Si Sondre, fort de responsabilités très étendues dans le quatuor, survole tout l’album, on remarque très vite la richesse du jeu de batterie de Billy, confirmant aisément que le choix du groupe était le bon. « Alfredo And The Afterlife » déboule comme un lévrier et déballe ses illusions religieuses. L’intro démonstrative de « Waiting Around For You », sur laquelle Bjørknes fait surchauffer ses claviers, nous plonge dans les schémas progressifs auxquels MoPo a plus recours que sur A Boat On The Sea avant que la basse de Holtsteen ne cravache jusqu’à la délivrance finale adoubée par le sax de l’invité Morten Norheim. « Cormorant » est porté par une astucieuse rythmique syncopée sur laquelle se greffe étonnamment bien le chant faussement entraînant de Sondre. J’écris « faussement », car il s’agit d’un titre hommage au défunt batteur dont les paroles du refrain sont déchirantes et qui se termine par un blast beat incongru et interminable de Billy, une sorte de message en morse adressé au désormais éternel absent du groupe. Le temps de la courte, mais fraîche et bienvenue ballade acoustique « Make Things Easier », on entre dans le cœur de Pachinko avec ses deux parties éponymes. La première délivre plus de onze minutes endiablées d’un rock lorgnant régulièrement du côté du metal. La performance de Sondre au chant et surtout à la guitare est saisissante. Sa six cordes omniprésente. Elle alterne entre assurer sa propre rythmique, suivre celle du chant ou encore balancer des furieux soli exorcisant toute la colère accumulée contre le mauvais sort. Le pont, un tantinet oriental, n’est qu’un interlude classieux permettant de relancer le galop de cette machine infernale aux vocaux surdimensionnés. La seconde partie se montre bicéphale, partagée entre des couplets au chant bien barré et des refrains ainsi qu’un court solo de clavier très pop. Pas facile de se remettre de ce quart d’heure de folie. Sans doute est-ce pour faire passer ce plat de consistance que MoPo enchaîne avec la doublette très pop « King Among Kittens » où la basse fretless d’Holsteen prend des airs de disco et « Take Me To The City » et ses textes ironiques comme « Oh, take me down, down to the city, We all wear masks, but we feel real pretty » (« Oh, emmène-moi en ville, on porte tous des masques, mais on se trouve vraiment beaux. »), une interprétation teintée d’un humour sarcastique de l’époque pas si lointaine de la Covid. Il manquait au tableau un titre progressif ambitieux, « The Apathy Of Kings » comble ce vide avec ses sympathiques et complexes arpèges de piano qui me rappellent Isbjörg, une alternance entre ballade et accélérations récurrentes sur laquelle la batterie s’éclate à coups de breaks, de frisés et de shuffles très techniques. « Okinawa Sky » redonne un coup de barre vers une pop indolente rappelant le meilleur d’Alan Parsons Project pour le rythme, les effets vocaux artificiels ainsi que la mélancolie générée par le désarroi et une douleur qui ne s’estompe pas (« What am I supposed to do now that my friend is gone ? », « Que suis-je censé faire maintenant que mon ami est parti ? »). La pause respiratoire « The Sentient Dreamer » permet de secouer ces tristes pensées pour un ultime morceau dynamique, joyeux et accrocheur afin de terminer sur une bonne note. C’est « Giving Up the Ghost » qui clos très joliment ce magnifique opus, ou plus exactement, le fantôme de Thore Omland Pettersen, auteur posthume de la partie de batterie de ce dernier titre.

Je dois dire que si l’on écoute cet album sans connaître le drame qui a largement créé le climat dans lequel il évolue, on ne percevra principalement que son côté joyeux et enlevé. C’est toute la performance de Moron Police que d’avoir su y glisser subrepticement toute sa tristesse et un hommage dédié à son emblématique batteur disparu. Sans cette information, on ressent quand même, surtout dans le chant, des accents très mélancoliques. Pour l’auditeur averti, ces sentiments éclatent en pleine figure sur Pachinko au point que l’on ne sait plus si le deuil et la défiance envers la religion faisaient déjà partie du concept de l’album dès le début de sa conception ou s’ils s’y sont greffés après la disparition de Thore Omland Pettersen. C’est également là que s’exprime tout le talent du groupe, dans sa capacité à adapter sa production pour y délivrer les messages qu’il souhaite faire passer, tout en restant fidèle à ses racines, même si son insouciance semble s’être définitivement envolée.

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