La Maison Tellier – Timidité Des Arbres
Messalina
2026
Fred Natuzzi
La Maison Tellier – Timidité Des Arbres

Des petits chants d’oiseaux ouvrent ce huitième album de La Maison Tellier. Une beauté simple et paisible qui ponctuera l’ensemble de Timidité Des Arbres, et nous fera revenir à un état plus stable, car certaines chansons vont aller remuer les tripes de l’auditeur. La folk qui imprégnait Atlas, leur précédent effort, sert ici de délivrance, alors que les éléments plus rock (voire post rock) servent d’exutoire à un trop plein de sentiment d’incompréhension ou de colère. Après la Covid, la tendance générale était de retourner aux sources, à ses fondamentaux. Les débuts du combo normand remontent à vingt ans, et avec Atlas, il était temps de retrouver l’âme du passé tout en se projetant vers l’avenir. Le monde d’après n’étant pas devenu ce que beaucoup espéraient, il a bien fallu se rendre à l’évidence : le changement, ce n’est pas pour maintenant. Pire, les réseaux sociaux, l’isolement, l’apathie, le quête du toujours plus, les agressions physiques et morales, les guerres et l’embrasement général, tout cela fait que l’on n’ose plus, car on va forcément contre quelque chose, en conflit permanent, y compris avec soi-même. Helmut chante, c’est déjà une liberté. Mais ce qu’il écrit en est une autre. Parfois joyeux, souvent intense, il clame, il réclame une prise de conscience. Une remise à zéro si possible, de regarder à nouveau la beauté, de considérer la joie du simple fait de vivre, d’être au monde, de partager avec les autres. Et d’écouter les petits chants d’oiseaux, comme les petites mélodies de sa guitare acoustique. Ses acolytes qui le suivent, de connivence, accompagnent ses humeurs, les créent aussi, avec cette trompette élégiaque, tragique, chantante, magique, cette section rythmique qui, morceau après morceau, tisse des liens entre les époques, en travaillant la rondeur de la note, le son du battement ou du martèlement. Et enfin, cette guitare, souvent électrique, qui sait parfaitement concrétiser les émotions et les sentiments au travers d’un solo fulgurant ou d’une suite d’accord cristallisant le moment. Tout cela s’intègre magistralement, forme une unité où chaque instrument devient vital.

Timidité Des Arbres n’est pas seulement l’œuvre de ces cinq musiciens, c’est également un album coopératif. Des invités vont venir rajouter leur sensibilité à la plupart des morceaux et là aussi, elle devient indispensable. « Au Vauban » commence cette épopée existentielle, Helmut est ténébreux tandis que l’acoustique et les chœurs soulèvent l’instant avec une trompette mélancolique. Glenn Arzel apporte sa slide et sa mandoline discrètement, tandis que tout s’additionne pour un moment qui nous projette hors du temps. « Damoclès » possède une intro folk majestueuse, avec le renfort des arrangements magnifiques de Ben Lanz, qui officie dans, excusez du peu, The National. Avec un texte qui appelle à sortir de ses habitudes, Helmut est sincère, dénonce une sorte de complaisance et dit que c’est à chacun de faire un effort. Léopold fait une nouvelle fois la démonstration de ses talents à la trompette. Une folk puissante et mâtinée de rock qui force le respect. On prend une respiration avec « Love Again », une chanson à l’origine de Vieux Garçon, autre projet de Yannick Marais, alias Helmut Tellier. Agrémentée de mariachis féminins mexicains, la chanson est un pur bonheur, une bulle de joie sans prétention et mélodiquement parfaite. « En Moi Le Chaos » repasse dans la section intense. Guitare menaçante, basse grondante, batterie qui décompte l’instant orageux, trompette à rebours, le morceau avance tête baissée, nous avec, et le chaos arrive avant d’être interrompu net, pour contempler les dégâts, commentés par le duduk d’Artyom Minasyan tandis que la batterie prolonge ce tohu-bohu mental. Impressionnant de beauté et de maîtrise. Pour contrebalancer ce morceau, rien de mieux qu’un retour aux oiseaux avec « La Chanson De Jean-Louis », magnifique hommage à Murat, construit avec les titres de ses chansons emblématiques. « La Timidité Des Arbres » est une pièce folk qui retrouve une narration typique de l’univers des Tellier. Une histoire d’amour ratée, magnifiée par les arrangements de Ben Lanz, et l’intervention de la chanteuse Karen Lano. Deux voix qui se frôlent, restent à distance, comme la destinée de leurs personnages. Soulignons le travail impressionnant de la section rythmique, le son de la batterie et la rondeur de la basse traversent les époques, comme si Gainsbourg faisait de la folk, rendant cette chanson encore plus singulière, avec en plus, un aspect western donnant une apparence tragique à l’histoire. Une grande chanson.

Retour du groupe de mariachis pour « Tout Le Monde », sur un mode Calexico, avec un texte qui parlera… à tout le monde justement ! « Tout le monde est quelque chose avant de n’être plus rien » chante Helmut. La chanson, au-delà de son rythme lancinant, est habillée par des guitares fantômes, ce qui donne une autre dimension à ce qui semble solaire. Tout peut bien se passer, mais … Incroyable aussi la versatilité des musiciens, parfaits dans tous les styles. Fabuleux. « Low Cost » pour moi est peut-être le titre qui ne tire pas son épingle du jeu, car il ressort de l’ensemble et se disperse dans ses différentes couches de musique. Il faut dire que la qualité de ce qui est proposé ici est de haut niveau, alors ce qui sera moins intense ou moins singulier va forcément détonner. Je salue une nouvelle fois les talents de Frédéric Aubin, alias Léopold Tellier, à la trompette : il propose à chacune de ses interventions une couleur différente, présentant sur cette collection une palette de jeu vraiment impressionnante. Arrivons à un autre petit chef-d’œuvre, « Là Où Je Vis ». Construit crescendo, c’est un modèle de chanson qui vous prend et ne vous lâche pas avant la dernière note. Un texte puissant, une interprétation exemplaire, une atmosphère qui met en exergue tous les musiciens, et un final explosif à la mélodie d’une beauté puissante sur laquelle Sébastien Miel, alias Raoul Tellier, nous gratifie d’un solo épique qui fait forcément penser au grand Neil Young. À part ce fondu très frustrant, il faut bien le dire, « Là Où Je Vis » est un sommet. « Ballade du Vieux Garçon » nous fait faire une pause dans le jardin avec les petits oiseaux et une chanson assez personnelle, accompagnée de la seule guitare acoustique. Charmante et loin d’être anodine. « Veni, Vidi, Vixi » nous emmène vers la fin de cet album. Encore un moment intense que l’on ne voit pas venir. Le début du morceau, atmosphérique à souhait, surprend avec une partie parlée, à mi-chemin entre Florent Marchet et Dominique A, et cette instrumentation hypnotique dont on se doute bien qu’elle va exploser. Lorsque Louis-Jean Cormier, chanteur de Karkwa, commence sa partie, l’émotion qu’il y met fout les poils. C’est déjà tellement beau et émouvant que lorsque les deux voix se rejoignent, on reste ébahi par tant d’intensité. Les petits oiseaux revenant, on atterrit en douceur dans le jardin du début de l’opus. Ce serait trop bête de se quitter comme cela, alors une dernière pour la route. H-Burns chante avec les Tellier sur cette reprise d’une sommité de la folk US, Townes Van Zandt, « Pancho And Lefty », certainement sa chanson la plus célèbre.

Plus les années passent, plus La Maison Tellier évolue en allant dans différentes directions. Cet opus ne ressemble à aucun autre mais il garde la patte Tellier. Assurément, Timidité Des Arbres prend des risques, explore, expérimente et associe des genres. Avec raison. Profond et puissant, cet opus pousse le curseur et nous montre une maison solide sur ses fondations mais qui n’a pas peur de repeindre les murs ou de bouger les meubles. Sur Primitifs Modernes et Atlas, j’avais déjà mis le fameux symbole « Coup De Cœur ». Je ne vais pas me priver de le mettre aussi pour celui-ci, tellement il est marquant. Un des meilleurs albums de l’année (et de leur carrière), assurément.

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Pour éclairer le travail effectué pour cet album, c’est Sébastien Miel, alias Raoul Tellier, qui a répondu avec générosité (et sans timidité) à nos questions.

Frédéric Natuzzi : La Maison Tellier fête ses 20 ans ! A quoi penses-tu en premier quand tu regardes dans le rétro ? Es-tu nostalgique de l’époque de vos débuts ?
Raoul Tellier : C’est une chance formidable d’être encore là vingt ans après, d’avoir toujours l’envie et les moyens de produire notre musique comme on le veut, que cette dernière trouve son public, qu’elle puisse toucher des gens qu’on ne connaît pas, ou peu. C’est tout simplement fabuleux. Je ne pense pas être nostalgique de nos débuts, d’abord parce que ça ne sert pas à grand chose, et puis on doutait beaucoup plus que maintenant. Trop, en tout cas, ce qui n’est jamais une position très confortable. En revanche je sais qu’on a bien fait de persévérer, d’y croire autant qu’on le pouvait, malgré l’adversité et l’effondrement du modèle qu’on a connu quand on a découvert la musique et qu’on a commencé à envisager d’en faire une carrière. La résonance que trouve notre musique aujourd’hui en est la preuve.
FN : Vous êtes passés par une campagne Ulule pour financer le nouvel album. Vous attendiez-vous à un tel engouement ?
RT : On l’espérait, peut-être ! On ne l’avait pas prévu, du moins en ce qui me concerne, mais ce n’est pas non plus une surprise totale, dans le sens où l’on a fait tout ce qui était en notre pouvoir pour réunir les conditions qui ont permis le succès de cette campagne. L’album existait avant qu’on ne lance le Ulule, on savait qu’on en était très contents et qu’on voulait le sortir dans les meilleures conditions possibles, ce qui n’aurait pas été simple sans le Ulule. Les gens ont répondu présent, en explosant les objectifs qu’on s’était fixés au départ, ce pour quoi nous sommes extrêmement reconnaissants. Maintenant que l’album est prêt à sortir (et qu’il sera défendu dans des conditions optimales auprès des médias), à nous de rendre la pareille en proposant la meilleure tournée possible.
FN : Vous étiez un groupe qui n’avait jamais subi de modification de line-up et puis rapidement, votre batteur et votre bassiste changent (même si Morgan Baudry joue sur trois titres). Je note aussi que ce sont vos vrais noms qui apparaissent dans le livret. Peux-tu nous présenter Betty ? Qu’apportent Betty et Jeff à la dynamique de La Maison Tellier ?
RT : Betty, enfin Blandine Champion, est une jeune musicienne talentueuse qu’on a rencontrée à l’occasion des derniers concerts hommage à Harvest, de Neil Young. Elle est venue remplacer Morgan, qui avait déjà changé de carrière, pour les quatre dernières éditions de ce projet. Auparavant on l’avait croisée ici ou là, dans le petit milieu du rock rouennais. On savait qu’elle était très douée et qu’elle destinait sa vie à la musique. Mais je pense qu’on ne mesurait pas vraiment à quel point elle est affûtée. C’est une bassiste accomplie. Je dirais même plus, c’est un monstre de technique, mais elle est plus que ça : son jeu est toujours très pertinent et juste. Le courant est passé tout de suite, notamment avec Jeff/Mathieu Pigné. Tout s’est fait très naturellement, on lui a proposé de nous rejoindre pour concevoir le nouvel album, elle a tout de suite accepté et le reste appartient à l’histoire! Elle et Jeff forment une paire rythmique redoutable, très efficace et instinctive. Leur groove est contagieux et a grandement contribué à l’écriture des nouvelles chansons, il apporte une touche unique et essentielle. Sur scène c’est très confortable et rassurant de jouer avec eux, j’ai l’impression qu’il ne peut rien nous arriver. C’est très libérateur, ça me permet de jouer beaucoup plus en nuances.
FN : Que représente ce nouvel opus pour La Maison Tellier ? Vous êtes-vous lancés de nouveaux défis ou s’est-il fait de manière plus classique ? Il ne ressemble à aucun des précédents même s’il possède une patte Maison Tellier !
RT : Alors d’abord, merci, c’est un beau compliment ! Après vingt ans de carrière, ce n’est pas forcément évident de se renouveler, tout en restant à fidèle à ce que l’on est. Bon, ceci dit, c’est une question qui ne s’est pas vraiment posée non plus : nous écrivons des chansons et nous essayons de les habiller de la meilleure façon possible, c’est tout. Si en plus les habits semblent nouveaux et plaisent, tant mieux, c’est un bonus appréciable ! On voulait enregistrer un album sincère, organique, et qui se fait l’écho le plus fidèle du groupe que nous sommes devenus, au bout de huit albums. J’ai l’impression qu’on a rempli ce contrat, c’est une grande source de satisfaction. La conception s’est faite très naturellement, sans trop de réflexions inutiles ou contreproductives. On a fait le tri dans les bases de chansons qu’on avait, Yannick et moi, début 2024, on les a mises en forme avec le groupe courant 2025, sans pousser trop loin le travail de préproduction (c’est le changement le plus notable par rapport à notre façon « habituelle » de procéder), et on les a enregistrées le plus simplement possible, au début de l’été dernier, en conservant au maximum la fraîcheur et la spontanéité des premières fois. Parmi tous les albums qu’on a enregistrés, c’est sûrement celui qui s’est conçu de la manière la plus simple, dans la joie et la bienveillance !
FN: Le titre « Timidité Des Arbres » est à la fois poétique et mystérieux. Peux-tu nous l’expliquer ?
RT : Je le vois comme une chanson avec plusieurs niveaux de lecture : c’est à la fois une histoire d’amour inaboutie, une allégorie du vide insondable et incomblable qui peut parfois exister entre deux êtres, ainsi qu’une ode aux discrets, à ceux qui ne cherchent pas à s’imposer à tout prix, mais qui continuent d’exister. Les arbres poussent en silence, dans leur coin, sans faire chier personne, en respectant l’espace du voisin, une qualité souvent sous-estimée et qu’on met rarement en valeur…
FN : Ce superbe morceau est d’ailleurs partagé avec Karen Lano. Quelle est l’origine de ce duo ?
RT : Blandine avait déjà travaillé avec elle, on a saisi la balle au bond ! Elle nous a rejoint à la toute fin des sessions et a enregistré le titre en duo avec Yannick, l’une en face de l’autre, à l’ancienne. C’était un chouette moment de studio !
FN : Il y a beaucoup d’autres collaborations sur cet opus. Ben Lanz, de The National, a fait quelques arrangements, comme sur l’EP acoustique de Animal Triste. Comment avez-vous travaillé avec lui ?
RT : On a rencontré Ben à l’occasion d’une invitation sur scène pour fêter les 20 ans de H-Burns. Il vit en France, joue de tous les instruments, ou presque, et possède ce talent rare qui lui permet d’épouser tout de suite l’esthétique du projet auquel il participe. C’est de plus une personne délicieuse, ce qui ne gâche rien ! Il est venu deux jours, pendant les sessions studio, on lui a fait écouter les titres sur lesquels on pensait le faire participer, il a sorti son trombone, son synthé modulaire, deux heures après tout était en boîte. Simple, efficace, chic.
FN : Une trompette ne suffisait pas, vous avez fait appel à des mariachis mexicaines (ce sont des femmes !) sur « Love Again » et « Tout Le Monde » ! D’où vient l’idée ? Comment se sont faits les arrangements avec ce groupe ?
RT : On avait invité Arrieras Somos à nous rejoindre sur quelques morceaux pour le dernier concert de la tournée Atlas, en avril 2024, après les avoir vues en concert à Rouen l’été d’avant. C’était génial de voir ces femmes jouer de la musique traditionnellement plutôt réservée aux hommes. On a toujours lorgné vers des ambiances mexicaines, depuis les débuts du groupe (on était tous fans de Calexico, de Love, de Cake…) Il était temps de faire les choses en plus grand et d’assouvir un de nos fantasmes musicaux de jeunesse ! Pour les arrangements, on s’est partagé le travail. Fred Aubin/Léopold a écrit ceux de « Love Again », et Ana Cecilia Rodriguez (une des violonistes du groupe) a écrit ceux de « Tout Le Monde ». L’idée était, encore une fois, de s’approcher au mieux d’un truc « authentique », tout en se compliquant la tâche le moins possible.
FN : Ces deux chansons aussi solaires contrastent forcément avec « En Moi Le Chaos » ou « Là Où Je Vis », qui sont intenses. Chercher sa place dans le monde, chercher le sens, cela reste une quête d’écriture pour Helmut. Est-ce la même chose pour Yannick ?
RT : C’est marrant parce que je trouve l’interprétation de Yannick particulièrement intense sur « Tout Le Monde ». Je ne l’aurais pas qualifié de « solaire ». Mais tant mieux si c’est cet aspect qui se dégage pour toi ! C’est une chanson qu’on avait écrite et enregistrée pour Atlas, mais qu’on n’a pas réussi à intégrer à l’album, à l’époque. Là où je te rejoins, c’est que notre première version était beaucoup plus sombre que celle-là : on était plus proche de ce que faisait Sixteen Horsepower, par exemple. L’apport des mariachis l’a considérablement illuminée, c’est indéniable, elle est moins solennelle, et certainement plus digeste, ainsi. Il y a forcément une part d’Helmut en Yannick, j’aurais du mal à croire que ce n’est qu’un personnage, et qu’il endosse ce costume seulement quand il est dans la Maison Tellier. Bon, je ne suis pas dans sa tête, évidemment, mais j’imagine qu’Helmut est un moyen pour lui d’exprimer une partie des ses préoccupations. Tout comme Animal Triste et Vieux Garçon sont pour lui l’occasion d’exprimer d’autres parts de lui, qui ne cadreraient pas forcément dans le décor de la Maison Tellier.

FN : Le duduk joué par Artyom Minasyan en fin de « En Moi Le Chaos » est très surprenant. Comment en avez-vous eu l’idée ?
RT : C’est Yannick qui a pensé à lui et l’a contacté, il avait envie d’une sonorité inédite pour le final de ce titre, en tout cas d’une sonorité différente des cuivres qu’on utilise habituellement. C’est là qu’il a dû se souvenir de « Jenny Wren », la chanson de Paul McCartney, et de son superbe solo de duduk. Enfin moi c’est ce que j’aurais fait, en tout cas, haha. Artyom est venu chez Étienne, notre réalisateur pour cet album, et a proposé plusieurs solos, tous plus beaux les uns que les autres. On a fini par choisir celui là.
FN : Louis-Jean Cormier, de Karkwa, participe à l’intensité émotionnelle de « Veni Vidi Vixi ». Sa partie chantée avant le duo final est exceptionnelle de sensibilité. Dans le cas de morceaux comme celui-ci, est-ce que l’on guide l’invité ou est-ce qu’on lui laisse proposer son (ou ses) interprétation(s) ?
RT : Ce duo, c’est un truc de plus que je peux cocher dans ma « to do list » de rêves de musicien. J’adore Karkwa et la voix de Louis Jean depuis longtemps. Je ne sais plus trop comment on en est venu à évoquer son nom pour cette chanson, le fait est que d’un seul coup, il y a environ un an, je l’ai contacté via Instagram, pour lui proposer ce duo. Il m’a répondu très rapidement, puis par la magie des internets, on a avancé sur le titre chacun de notre côté de l’Atlantique. Quelle émotion de recevoir ses prises et de les entendre pour la première fois… On lui avait envoyé le playback du titre, ainsi qu’une voix témoin pour sa partie solo et quelques indications sur la façon dont on envisageait la partie en duo, mais pas grand-chose de plus. Il était assez libre de faire ce qu’il voulait. Au final sa première proposition correspondait complètement à ce que j’avais en tête, un incroyable alignement des planètes, ça aurait été criminel de lui demander autre chose !
FN: Glenn Arzel, lui, amène sa guitare et sa mandoline sur « Au Vauban ». Comment avez-vous collaboré ?
RT : On échange depuis assez longtemps sur les réseaux sociaux, on a quelques connaissances en commun, et on s’était croisés à l’occasion d’une soirée pour laquelle on partageait l’affiche, pendant la tournée Atlas. J’avais envie de pedal steel sur « Au Vauban », Yannick avait envie de mandoline, Glenn excelle dans les deux. J’ai pas réfléchi très longtemps avant de lui proposer la collaboration. Quand on peut faire simple, en plus avec des gens sympathiques en tout point, on ne s’en prive pas! Il amène cette petite touche lumineuse « americana roots » dont le titre avait besoin. Je pensais beaucoup au travail de Sufjan Stevens quand j’ai écrit ce morceau (d’où la petite intervention de banjo sur la fin), les parties de Glenn viennent joliment compléter ce tableau. Il les a enregistrées chez lui et nous les a envoyées par mail, c’était trop compliqué de le faire venir en studio au moment où on y était.
FN : Il y a une chanson hommage à Jean-Louis Murat, elle est simple et émouvante. Que représente t-il pour LMT ? Ta préférée de Murat (je sais, c’est difficile) ?
RT : Pour moi c’était une sorte de gardien du temple, un type intègre et habité par son art, qui ne se reposait jamais sur ses lauriers. Un exemple artistique à suivre. L’œuvre est colossale et chaque album comporte son lot de titres assez fous. Et puis avec LMT, il y a évidemment cette filiation avec Mustango, album qu’il a enregistré avec Calexico et John Parish. Des cuivres, du désert et de la chanson française remarquablement écrite. On l’a tous beaucoup écouté. Je sais aussi que Yannick est très attaché au Moujik Et Sa Femme ainsi que Bird On A Poire. Pour ma part j’adore « Nu Dans La Crevasse » et « Et Le Désert Avance », qui sont à ranger dans son panthéon.
FN : Dans la construction de certaines chansons, l’intensité survient souvent à la fin. Le refrain semble ne plus toujours être l’acmé d’un morceau. Est-ce l’influence de la liberté d’écriture que vous avez eue avec Animal Triste ? Le solo de guitare à la fin de « Là Où Je Vis » est particulièrement jouissif !
RT : Ah merci beaucoup ! Je ne sais pas si c’est une réminiscence de mon travail dans Animal Triste, je dirais que c’est plutôt un reliquat du boulot qu’on a fait pour les concerts hommage à Neil Young. Je pense notamment à « Words » ou « Cortez The Killer », titres sur lesquels j’ai pris beaucoup de plaisir à improviser sur scène. Le solo de « Là Où Je Vis » est comme mon modeste tribut à cet immense musicien, qui m’a beaucoup influencé (ce qui n’est une surprise pour personne, je crois). On a construit pas mal de chansons à partir de boucles harmoniques relativement courtes, avec peu de changements dans les accords, ce qui est assez nouveau pour nous. D’habitude on écrit des chansons plus élaborées, avec des parties bien distinctes, assez clairement identifiables. Il y a un couplet, un refrain, un pont instrumental, tout est bien indiqué, il y a même souvent un ou deux petits accords inattendus pour pimenter le résultat. Cette fois, on a travaillé un peu différemment, on a simplifié le discours harmonique, on a joué beaucoup plus sur les nuances, les intentions, en cherchant à épurer au maximum les ambiances musicales quand ce n’était pas la peine d’en faire trop, pour que les parties plus chargées ressortent encore plus. Ce n’était pas vraiment voulu au départ, mais c’est comme ça que c’est arrivé, on s’est laissé porter par les chansons qui se construisaient devant nous.
FN : « Low Cost », comme « Love Again », est à la base un morceau de Vieux Garçon. Pourquoi l’avoir choisi et comment l’avez-vous retravaillé ?
RT : Alors ma mémoire est peut être défectueuse, mais « Low Cost » est une chanson qu’on avait commencé à bosser pour Atlas et qu’on avait finalement laissée de côté. Je pense que Yannick avait envie qu’elle existe malgré tout et l’avait intégrée au répertoire de Vieux Garçon, comme quelques autres démos qu’on avait écartées en cours de route à cette époque. Elle est revenue assez naturellement dans notre viseur quand on s’est mis au boulot pour Timidité Des Arbres, tout comme « Love Again », qui fait partie des premières chansons totalement neuves sur lesquelles on a bossé quand on s’est retrouvé début 2024 pour entamer le processus d’écriture de l’album. Ce sont deux titres assez immédiats, qui fonctionnent presque tout seuls en guitare-voix. Toute la difficulté résidait dans le fait de ne pas les altérer en les surchargeant d’arrangements ou en les emmenant dans une mauvaise direction. Pour le coup on a pas mal de maquettes avec des versions alternatives de ces deux là, on a un peu cherché avant de trouver le ton juste. Parfois le plus difficile, c’est de savoir où et quand ne pas jouer.
FN : Une reprise de Townes Van Zandt est cachée en fin de disque. Pourquoi cet artiste folk américain et cette chanson-ci, avec votre ami H-Burns ?
RT : C’était l’évidence ! Townes Van Zandt est une de nos idoles depuis longtemps, on partage cette passion avec H-Burns, alors encore une fois, pourquoi se priver de ce plaisir simple ! Aujourd’hui on peut se permettre d’assouvir certains de nos fantasmes de musiciens, et de les partager avec les copains, ce serait vraiment dommage de ne pas profiter de ce luxe. Quand au choix du titre, on n’a pas cherché trop longtemps, d’une part c’est un titre superbe, poignant, et il a ce petit supplément d’âme, ce petit cachet mexicain (sur les refrains, notamment) qui vient s’intégrer parfaitement à l’ambiance de l’album.
FN : Vingt ans se sont écoulés depuis vos débuts. Comment vois-tu la prochaine vingtaine d’années pour La Maison Tellier ?
RT : Wow, n’insultons pas l’avenir, tant qu’on peut jouer on joue et c’est déjà pas mal. Je pense qu’on a encore pas mal de titres en nous, et quelques albums, sûrement. J’aimerais aussi qu’on collabore avec d’autres artistes, qu’on s’essaye à d’autres formes d’écriture (musique de films, pourquoi pas…) mais bon, je ne suis pas devin, on verra bien ce qui se présente! Et si ça dure vingt ans de plus, et bien… tant mieux ! Cela dit, pour la tournée des quarante ans, faudra peut être prévoir quelques pauses pendant les concerts, pour qu’on reprenne notre souffle, haha !
Propos recueillis par Fred Natuzzi (Mars 2026)
Crédits photos:
1 – Mélanie Lhote
2 à 5 – Sandra Benyachou
Quelle chronique avec des mots à l’unisson d’un disque qui nous élève dans les hauteurs de guitares intenses, nous bouscule avec des questions essentielles et nous apaise avec une omniprésente nature en fond sonore. Qu’il est bon d’écouter LMT en ces temps quelque peu incertains.
Merci beaucoup Eric pour ce beau compliment et merci de nous lire !