Ken Hensley – Blood On The Highway
Cherry Red Records
2007
Palabras De Oro
Ken Hensley – Blood On The Highway

Dans la famille « hommages zappés par C&O », je demande Ken Hensley. L’âme créatrice de la première décennie d’Uriah Heep s’en est allée en 2020 à l’âge de 75 ans après une courte maladie qui a complètement pris de court ses proches, le monde du rock… et votre webzine préféré, resté silencieux concernant ce tragique évènement. Si son nom ne vous dit rien, sachez que ce claviériste hors pair a écrit la plupart des chansons d’Uriah Heep (« Lady In Black », « Easy Livin’ », « Look At Yourself » etc.) jusqu’en1980, où il quitta définitivement le groupe pour divergences musicales. Sa carrière solo, entrecoupée par l’intermède marquant de Blackfoot, fut prolifique. Sans compter ses nombreuses participations à d’autres projets, ce ne sont pas moins de dix LP, quatre compilations, un live et, en 2021, l’album posthume My Book Of Answers qui virent le jour, parallèlement à une carrière aboutie de producteur.
C’est bien connu, le talent appelle le talent. Ken n’y fit pas exception, ayant toujours très bien su s’entourer. Outre son compère John Wetton, je citerais pêle-mêle Lee Kerslake et Paul Newton (Uriah Heep) Paul Kossoff, Simon Kirke (Free), Ian Paice (Deep Purple), Dave Kilminster (Roger Waters), John Young (Lifesigns), Jan Dumée (Focus), Mick Ralphs (Bad Company), etc. N’en jetez plus, la coupe est pleine ! En 1975, je me souviens avoir tout particulièrement apprécié l’excellent Eager To Please. En 2007, il sort l’opéra rock Blood on the Highway, un concept album qui relate un scénario autobiographique assez classique : l’ascension et la chute d’une star du rock’n’roll. C’est encore une belle brochette d’invités qui y contribue, surtout en matière de vocalistes. Hensley lui-même ainsi que Glenn Hughes (Deep Purple, Trapeze et Black Sabbath) se partagent le rôle du héros. On a le plaisir d’y entendre d’autres grands noms comme Jorn Lande (Masterplan), John Lawton (Lucifer’s Friend, Uriah Heep) et Eve Gallagher (produite par Boy George).

Parlons donc de ce Blood On The Highway qui aurait pu tout aussi bien s’intituler « Drugs On The Highway » ou « Alcohol On … » ou citant toute autre substance addictive puisque il illustre la période « sexe, drogue, rock’n roll » de Ken dans les 70’s. Ah dieu sait que c’était une époque formidable où tout était permis mais aussi une décennie particulièrement dangereuse dont certains ne sont jamais sortis indemnes, voire pire pour le club des 27 (https://fr.wikipedia.org/wiki/Club_des_27). Ken a fait le choix d’exposer au grand jour les bonnes mais surtout les mauvaises expériences dont la plupart ont été impulsées par un gonflage de chevilles, le truc qui fait fuir la famille, les amis, enfin bref tout ceux qui disaient « je t’aime ! » surtout quand t’avais du fric plein les poches. Tout cela donne un CD très poignant jusque dans les morceaux rocky, car on sent des émotions très diverses transpirer à partir des tripes de Ken sur chaque titre, avec en filigrane une certaine culpabilité. Cette galette ne tombe pas dans le piège de l’album concept vampirisé par les textes bien que les vocalistes y soient particulièrement à l’honneur. Ken ne l’a pas non plus gavé de parties de claviers tous azimuts pour se mettre outrancièrement en valeur. Musicalement, c’est donc très équilibré et rationnel. Vocalement, il est intéressant d’entendre Jorn Land un peu à contre-emploi avec un chant bluesy sur un « Blood On The Highway » très mélo. L’ensemble n’est pas très musclé car les riffs de guitare sont très doux (« You’Ve Got It ») ce qui donne plus un côté AOR à ce CD que hard rock, sauf peut-être sur « Okay », car il fallait quand même un titre un peu plus costaud pour porter la voix d’airain de Jorn Land.
Après quatre titres qui plantent le décor de l’ « American Dream » et font la part belle à Jorn, « It Won’t Last » nous livre John Lawton sur un plateau. On le retrouve sur un « It Won’t Last » délicieusement bluesy. Nul doute que si le regretté et emblématique chanteur du Heep, David Byron, avait encore été des nôtres, il aurait figuré en bonne place sur cette galette. Ensuite, Eve Gallagher donne beaucoup d’âme à la ballade « Think Twice », qui, avec des discrètes nappes de clavier Hammond et le piano au second plan, rappelle les plus belles ballades de Bob Seger. En chantant sa tristesse coupable sur « There Comes A Time » et « I Did It All », Ken Hensley montre qu’il est bien plus qu’un claviériste surdoué car l’émotion et la sensibilité qu’il donne à ces titres n’émanent pas seulement de son implication personnelle dans les textes, mais aussi parce qu’il a, à l’évidence, des cordes vocales magiques qui méritaient d’être mises en valeur. Et puisque l’on parle d’émotion, Glenn Hughes s’y colle également avec beaucoup de bonheur pour un « What You Gonna Do » que l’on croirait chanté par un chanteur de soul music signé Tamla Motown. Le dernier titre aussi vocalisé par GH déverse ses effluves progressives tout au long de son trip de plus de huit minutes. L’intro acoustique sur laquelle est posé le chant de Glenn s’électrise petit à petit jusqu’à un break de piano magique. De celui-ci jaillit une partie de guitare sur fond de violons joués par l’orchestre symphonique d’Alicante (Espagne) qui donne les frissons. Il faut dire que Ken avait élu domicile là-bas, où il passera des jours heureux jusqu’à sa disparition subite. Autant pour les chanteurs, il a ratissé large, autant pour la musique et le mixage, il s’est contenté de faire appel aux ressources locales avec, cependant, beaucoup de réussite.

Ainsi, Blood On The Highway est une superbe création nostalgique et autobiographique de Ken Hensley qui se termine en apothéose avec « The Last Dance », un titre bourré d’intensité mélodramatique. Il n’est jamais trop tard pour se faire du bien et ce témoignage laissé par un artiste à la créativité ensorceleuse méritait assurément d’être rappelé au souvenir des connaisseurs et découvert par les profanes avides de plongées dans les méandres tortueux de l’histoire du rock.