Hackett & Rothery – The Roaring Waves
Inside Out Music
2026
Thierry Folcher
Hackett & Rothery – The Roaring Waves

Je vous avoue que lors de ma première écoute de The Roaring Waves du duo Hackett & Rothery, je me suis demandé : « Mais qu’est-ce que je vais bien pouvoir raconter ? ». Accumuler des banalités sur leur carrière ou leur capacité à jouer de la guitare comme personne n’était ni envisageable, ni intéressant. Tout le monde connaît ça. Il restait le disque lui-même et l’amitié qui unit deux artistes d’exception. C’est déjà pas mal, me direz-vous ! Eh bien, je vais commencer par là, par cette admiration mutuelle qui devait tôt ou tard aboutir à la réalisation d’un tel projet (un peu ce qui s’est passé entre l’élève Keb’Mo’ et le maître bluesman Taj Mahal). The Roaring Waves ne date pas d’hier, l’idée d’un travail en commun remonte à dix ans en arrière et fait suite à une volonté tenace chez deux musiciens parlant quasiment le même langage. Un rêve éveillé pour le jeune Rothery, qui, du haut de ses quinze ans, se passionnait pour la musique de Genesis et le jeu d’un guitariste qui allait bouleverser sa vie. La gestation de cet album fut longue, c’est certain, mais elle subissait de plein fouet des agendas particulièrement bien remplis. Entre deux tournées et quelques passages en studio, l’enregistrement a pu enfin débuter et amener notre duo du côté de Whitby, une petite ville portuaire du Nord-Est de l’Angleterre où Steve Rothery a grandi. Hackett raconte que le premier soir, une tempête énorme a secoué la bourgade et, sans le vouloir, a plus ou moins crédibilisé la teneur maritime de The Roaring Waves (les vagues rugissantes). La couleur des sept titres sera donc tournée vers la mer et le plus souvent de façon cinématographique. Pas de paroles, que de la musique, mais des titres aux libellés explicites à prendre au sens littéral. Le premier, « The Storm » (la Tempête), nous plonge directement dans le sujet et met en scène deux musiciens prêts à en découdre face aux éléments déchaînés.
Tous ceux qui connaissent bien ces deux guitaristes se plairont à rechercher chacune de leurs interventions, même si cela n’est pas toujours évident. Certains passages sont facilement identifiables, mais d’autres paraissent beaucoup plus délicats à départager. Les effets de pédale sont nombreux et pour plusieurs d’entre eux, presque inédits. Bref, ce petit jeu est malgré tout amusant et sans trop m’avancer sur la réussite ou non de The Roaring Waves, je peux d’ores et déjà affirmer que les deux instruments ont parfaitement cohabité. Steve Hackett n’en est pas à son coup d’essai. On se rappelle ses aventures avec Steve Howe (GTR en 1987) et Chris Squire (Squackett en 2012) qui semblaient revêtir (surtout pour la première) une forme d’opportunité commerciale qui avait plus ou moins atteint sa cible. Ici, rien de tel, pas de compétition ni de sous-entendus, juste l’amitié qui a guidé la performance et rendu ce nouveau disque très attachant. Je crois savoir que le célèbre label progressif Inside Out Music n’était même pas prévu au départ. C’est donc « The Storm » qui nous plonge en premier dans la fureur aquatique en partageant la partition entre symphonie et rock musclé. Quelques bruitages maritimes pour commencer, un petit boléro pour donner la cadence (à ce sujet, je pense que beaucoup d’artistes prog peuvent dire merci à Maurice Ravel) et une envolée guitare/claviers pour simuler un orage grandissant. La rythmique italienne (Riccardo Romano de Nine Skies à la basse et Daniele Pomo de RanestRane à la batterie) se chargeant pour sa part de créer un ouragan capable de servir au mieux les deux guitares. C’est musclé, mais très mélodique et sans doute parfaitement pensé pour ouvrir un album de ce calibre.

Ni démonstration, ni concurrence, juste une conversation entre amis. Je trouve le terme de « conversation » (employé par les deux protagonistes) absolument délicieux. Et si d’aventure l’auditeur se prend à adopter cette indication, cela devient presque une évidence. Il n’y a qu’à suivre la trame de « Sandsend » pour se dire : « Mais oui, c’est vrai ! ». Les phrases de guitare semblent se répondre dans un dialogue apaisé ne manquant pas d’arguments. Les deux musiciens sont entrés en studio avec quelques idées, mais rien de très précis. Ils ont laissé parler leur talent tout en s’adressant des pistes à emprunter et à embellir. Le résultat est bluffant et paraît tellement évident que la beauté qui en ressort n’est le fait d’aucun calcul préalable. Juste un plaisir d’écoute immédiat chez celles et ceux qui acceptent de vivre cette musique comme une thérapie à la noirceur ambiante. L’avantage pour le chroniqueur, c’est que les deux Steve se sont longuement exprimés sur cet album. Il en ressort toute une série d’anecdotes qui valent la peine d’être connues, mais qu’il serait trop pesant de reproduire ici. Je vous invite donc à filer chez ce cher YouTube pour en prendre connaissance et ressentir les émotions dégagées lors de ces interviews. Cela dit, je ne vais pas me priver de préciser que le titre « Red Dragon » fait référence au navire de la Compagnie des Indes Orientales qui a établi la première route commerciale avec l’Asie et que « K-129 » rappelle l’histoire de ce sous-marin russe dont le mystérieux naufrage n’a toujours pas été élucidé. Voilà deux exemples de faits historiques qui ont servi de base cinématographique à The Roaring Waves. Une mise en sons bien soutenue par le claviériste/bassiste Riccardo Romano (membre attitré du Steve Rothery Band) et par la paire de batteurs Leon Parr, Daniele Pomo.
Comme tout bon album qui se respecte, il faut du temps pour en prendre pleinement possession. Et ce n’est qu’au fil d’écoutes répétées que la toute puissance de ce projet se manifeste. Bien entendu, il y a des moments remarquables comme les dernières notes apaisées de « The Storm », la vielle à roue qui intervient au début et à la fin de « Red Dragon », les vagues acoustiques de « The Roaring Waves » ou l’atmosphère angoissante de « K-129 », mais pour moi, c’est l’ensemble qui prévaut et qui doit être retenu. Cela ne m’empêche pas non plus de mettre en évidence « The Black Sea », véritable joyau du disque et peut-être LA pièce maîtresse du projet. L’écriture est sensible, ultra-mélodique et possède un souffle dévastateur. Chaque séquence est travaillée à la perfection, les enchaînements se succèdent avec une facilité déconcertante et j’y ai même perçu quelques accents de « Kayleigh ». Pour terminer, ne boudons pas notre plaisir avec la surprise « Pacific Coast Highway », qui dénote un peu, mais qui finit par gagner un pari blues complètement imprévu. L’harmonica de Steve Hackett (son instrument de jeunesse) se lançant dans un grand moment de fougue très réussi. Et puis, en guise de coup de grâce, les dernières notes du morceau tombent sur nos pauvres carcasses abasourdies comme autant de sourires angéliques.

Au mieux, The Roaring Waves du couple Hackett/Rothery pouvait prétendre à un joli succès d’estime. Mais c’était sans connaître la grande amitié qui les unissait et leur capacité à offrir le meilleur d’eux-mêmes. Ils voulaient surtout que ce projet réussisse. Une entreprise qui, pour moi, s’est transformée en véritable coup de cœur. Et pourtant, Genesis, Marillion et leurs carrières solos respectives avaient fourni de grands moments difficilement atteignables de nouveau. Se surpasser après ça semblait presque perdu d’avance. Ce qu’il y a d’extraordinaire, c’est qu’en écoutant ces quarante-cinq minutes de pur bonheur, le passé s’est effacé de lui-même. Je pense que nos deux éminents guitaristes l’ont compris et la volonté de continuer à travailler ensemble s’est vite imposée. Une tournée et un deuxième album sont même envisagés, c’est dire la détermination de pousser l’aventure plus loin. Souhaitons seulement que messieurs Hackett (76 ans) et Rothery (66 ans) tiennent le coup pour aller au bout de leurs intentions.

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