Almost Random – Fragments From The Waning World
Cyclical Dreams
2026
Lucas Biela
Almost Random – Fragments From The Waning World

Quand il s’est adressé à la rédaction de Clair & Obscur pour nous présenter sa nouvelle offrande, Gwen, alias Almost Random, était un parfait inconnu pour moi. Voyant que son album Fragments From The Waning World était édité sur le label argentin Cyclical Dreams, nouvelle référence dans le domaine des musiques électroniques progressives et de l’ambient, je me suis empressé d’y jeter une oreille. Quelques secondes ont suffi à me convaincre de poursuivre l’écoute et d’en partager mon ressenti avec vous.
À l’aide de synthétiseurs modulaires, notre ami crée de vastes paysages dépouillés et sinistres, typiques de « La Mer des Ténèbres » de la scène finale de L’Au-Delà de Lucio Fulci. Il faut dire que chacune des six pistes enregistrées s’inspire de nouvelles d’Howard Phillips Lovecraft, le maître de l’horreur « cosmique ». Dès lors, on comprend mieux le parti pris funeste dans les ambiances choisies. On savait l’auteur de La Musique d’Erich Zann une source d’inspiration intarissable dans le metal, et en particulier le metal extrême (lire à ce sujet la chronique du premier album d’Abyssal Ascendant). En revanche, dans les musiques générées par synthétiseur, il semblerait que le mythe de Cthulhu soit beaucoup moins mis à l’honneur. Peut-être faut-il noter une exception avec le dark ambient ? Et par un heureux hasard, c’est le genre auquel Fragments From The Waning World peut prétendre. Comme je vais m’efforcer de vous le montrer, l’univers dépeint est un monde dévasté auquel quelques rares éléments donnent une âme.

La désolation est suggérée par les nappes sombres qui tantôt recouvrent les terres désolées, tantôt se déplacent dans les airs. Ainsi, les vapeurs noires qui émanent de « What Answers In Darkness » ne se dissipent jamais. De même, la brume qui recouvre « An Open Door Above The Mists » semble s’épaissir et se répandre toujours plus loin au fur et à mesure que l’on avance. Avec « It Reached Everything », nous voilà en apesanteur, prisonniers de nuages menaçants qui nous transportent sans jamais nous déposer nulle part. Les percussions languissantes accentuent le sentiment d’inconfort, comme si l’on redoutait un désastre mais que l’on ne pouvait pas prévoir sa survenue. En revanche, dans « I Walk Whilst The World Unravelled », les effets suscitant l’abandon sont plus mobiles et apportent un degré de tension supplémentaire. Tournoyant ou s’estompant avant de resurgir, leurs mouvements sont aussi imprévisibles que ceux de l’avion qui pourchasse Roger Thornhill dans La Mort Aux Trousses d’Alfred Hitchcock. Il en va de même avec « Night At The Nameless City », où des portes imaginaires nous feraient passer d’une pièce lugubre à l’autre.
Même si la mort rôde à travers les vastes espaces sinistres, un cœur bat dans la musique d’Almost Random. Ainsi, dans « Dreams Moor At That Dock », les appels printaniers associés à des signaux en éveil suggèrent la présence de vie. Les échos soyeux de « An Open Door Above The Mists » vont aussi dans le sens d’un combat contre les forces destructrices. Plus circonspectes, on a du mal à savoir si les résonances troublées de « Night At The Nameless City » participent à la défaite ou à la victoire. Voilà un déroulement aussi prenant que la trame d’un film à énigmes. Le doute est également permis à l’écoute de « It Reached Everything » où les signaux épars semblent revêtir un caractère autant surpris qu’amusé. La dualité de ces interventions sonores laisse place au scepticisme et retourne notre esprit. « What Answers In Darkness » joue également la carte de la perplexité. Des voix plaintives et déformées suggèrent l’affliction mais les bruits sporadiques pourraient tout aussi bien souligner un soulagement libérateur qu’une peine immense. Enfin, dans « I Walk Whilst The World Unravelled », le tic-tac obsédant marque un cycle de vie, dont la fin se rapproche à mesure que les aiguilles de l’horloge accélèrent la cadence.

À travers ses plages inspirées de l’œuvre de Lovecraft, Fragments From The Waning World d’Almost Random nous plonge dans un monde de conflits perpétuels entre la détresse et l’espoir, entre la vie et la mort. Même si l’influence est à chercher dans des récits fictifs, les ambiances créées nous font réfléchir sur la marche du monde qui, elle, est bien réelle.