Live report L’Antidote + Adèle Viret Quartet, au Théâtre de l’Alliance Française, Paris, le 19 mai 2026
2026
Lucas Biela
Live report L’Antidote + Adèle Viret Quartet, au Théâtre de l’Alliance Française, Paris, le 19 mai 2026

Dans le cadre de la 25ème édition du festival Jazz à Saint-Germain-des-Prés se produisait le 19 mai le trio L’Antidote. Mais avant que leur musique défiant tout classement n’imprègne le théâtre de l’Alliance Française, c’est un quartet mêlant ambiances éthérées et saccades enivrantes qui investit la scène. Adèle Viret est violoncelliste et pour donner vie à ses compositions, son frère Oscar l’accompagne à la trompette. Les parties de piano sont assurées par Wajdi Riahi, tandis que Pierre Hurty se tient derrière la batterie. Dans un premier temps, les pensées de nos quatre musiciens se trouvent libres de toute contrainte. En effet, trompette élégante, batterie embrumée et violoncelle serein nous plongent dans le calme de l’aube naissante. Mais le doute s’installe quand, d’une part, les cordes se retrouvent en proie aux tourments et, d’autre part, lorsque les touches noires et blanches résonnent avec prudence. Il faudra attendre que la batterie prenne des airs guillerets pour que l’ensemble se tourne vers la lumière. La trompette exulte alors, le piano sautille et l’archet s’éclipse pour que glissent entre les doigts d’Adèle des notes au groove irrésistible.
Par la suite, Pierre reste d’un naturel jovial. L’enthousiasme a ainsi à nouveau raison de la perplexité du duo Oscar-Adèle. Plus loin encore, ce tandem vacille entre peines et joies, sentiments contradictoires qu’un thème de valse va néanmoins concilier. Dans cette ambiance contrastée, même si le désarroi tente d’affecter notre maître des temps, celui-ci continue à nous enivrer de ses rythmes hypnotiques. Avec ses partenaires de jeu, il rentre d’ailleurs dans une jam abasourdissante tellement cathartique, avant de se tourner à son tour vers la danse. À la manière des marins séduits par le chant des sirènes, violoncelle, piano et trompette suivent alors le mouvement. Pour terminer un set dominé par l’émotion et l’énergie, à la gravité du binôme violoncelle-trompette vient répondre la liberté du duo batterie-piano, comme une ode à l’association des contraires. Adèle Viret et son quartet ont ainsi livré une prestation de haut vol au carrefour des reflets troubles et éclatants.

L’Antidote se présente sous forme de trio. Le violoncelliste albanais Redi Hasa et le pianiste franco-libanais Rami Khalifé y côtoient le percussionniste iranien Bijan Chemirani, le frère de Keyvan, que j’ai déjà eu l’occasion de voir à deux reprises (https://clairetobscur.fr/live-report-sacre-sound-festival-premiere-edition-paris-et-les-lilas-du-2-au-18-mai-2024/ et https://clairetobscur.fr/live-report-ariana-vafadari-pierre-cussac-au-cafe-de-la-danse-de-paris-le-7-fevrier-2025/). La musique abordée est aussi diverse que l’origine des auteurs. D’emblée, entre Moyen-Orient, Asie du Sud, et avant-garde, la richesse du canevas sonore réveille en nous l’émerveillement d’un enfant curieux du monde qui l’entoure. Quand les percussions jubilent et que le piano reste interloqué, le violoncelle se tord de douleur. Nous voilà alors autant saisis que mus par un sentiment de compassion. Autour d’un piano alarmé, de percussions sur leurs gardes, et d’un violoncelle louvoyant avec précaution, c’est toute une ambiance de fin du monde qui se met en place. On retrouve cette noirceur quand une conversation s’établit avec l’infini effrayant du cosmos. Impliquant un piano menaçant, des effets bouillonnants, un violoncelle dubitatif et des rythmes aléatoires, ce dialogue met tous nos sens en émoi.
Mais ce n’est pas uniquement vers des univers sombres que le trio nous entraîne. En effet, l’ambiance se veut décontractée quand le clavier rêvasse devant un rythme trépidant. Les improvisations du piano et du violoncelle apportent même un peu de piment à une pièce qui fait dodeliner la salle de la tête. Quand le rappel propose une version encore plus libre de cette composition, ferveur et complicité travaillent de concert et forcent l’admiration. Dans un autre contexte cependant, c’est le temps qui s’arrête. L’association de la douceur romantique et de l’enivrement oriental du piano ouvre en effet la porte à des mondes lumineux et mystiques. Et cet instant magique où le violoncelle suspend l’envol de ses notes est réellement à couper le souffle. À un autre moment dans la soirée, c’est également avec l’énergie et la fougue des fanfares des Balkans que notre trio s’exprime. Et à la table de cette grande fête s’invitent aussi bien l’humour, marqué par les notes galopantes du piano, que l’émotion, caractérisée par la peine du violoncelle. Ailleurs encore, entre réserve et assurance, le clavier développe seul et avec passion un thème qui s’apparente à un entretien de plus en plus enflammé entre deux personnes qui hésitaient initialement à s’adresser la parole.

L’Antidote, c’est un trio qui s’affranchit de toute frontière pour créer des paysages sonores tout aussi fascinants qu’intrigants. Jusqu’à l’automne, il sera possible de se laisser envoûter par leur univers unique. En effet, ils seront à l’affiche de nombreux festivals d’été avant de revenir à Paris en octobre au Théâtre des Bouffes du Nord.