Léon Phal – Bodies & Ideas
Heavenly Sweetness
2026
Thierry Folcher
Léon Phal – Bodies & Ideas

La musique de Léon Phal fait du bien et ce serait vraiment dommage de s’en passer. « Hey, Léon, musique ensoleillée comme un rayon… » ces quelques mots de Jungle Jack, extraits de « Pleine Forêt », sont juste là pour nous rappeler à quel point la musique de ce saxophoniste franco-suisse est porteuse de lumière. Alors, ne boudons pas notre plaisir et plongeons corps et âme au cœur de ce revigorant Bodies & Ideas. Il y a trois ans, ma rencontre avec Léon Phal et le bien nommé Stress Killer fut un grand moment de jazz très fusionnel. Une partition qui se réinventait sans cesse et permettait à l’auditeur de ressentir un réel sentiment d’abandon et de bien-être. Bien sûr, certains diront que face aux tribulations actuelles, pratiquer la politique de l’autruche n’est pas forcément une bonne chose. Pour ma part, je dirais que le bon équilibre est nécessaire et se défaire de temps en temps des mauvaises ondes ambiantes est plus que recommandé. Pour cela, ce nouveau disque tombe à pic et ne demande qu’à être le compagnon réparateur de nos moments d’inquiétude. Parmi les dix titres de Bodies & Ideas, certains parlent d’eux-mêmes. « Les Vacances », « Gimme A Smile » ou encore « Love Beats Hate » sont assez évocateurs pour nous faire espérer une musique au contenu agréable, pour ne pas dire joyeux. Et c’est vraiment le cas. Les images suscitées sont faites de sourires, de corps en émoi et de lumières d’été. Pour en arriver là, on prend les mêmes et on recommence. Autour de Léon Phal, on retrouve Gauthier Toux aux claviers, Zacharie Ksyk à la trompette, Rémi Bouyssière à la contrebasse et Arthur Alard à la batterie. Cinq potes qui forment une solide équipe, bien armée pour porter les séquences de Bodies & Ideas au sommet de l’émotion.
C’est un clavier très « Supertramp » qui inaugure le disque avec un côté sautillant qui colle parfaitement à une rythmique bien cadencée pour nous faire dodeliner de la tête. « Walk And Swing », c’est le nom de ce premier titre et il me fait penser à une revue d’effectif ainsi qu’à un vrai prolongement de Stress Killer. Personnellement je n’y vois pas d’inconvénient, bien au contraire. Pourquoi choisir l’aventure alors que ce jazz-rock, certes classique, est vraiment efficace dans sa conception et sa réalisation ? Cela dit, on le verra plus loin, les surprises sont nombreuses et l’intérêt ne faiblit jamais. Par ailleurs, l’illustration de la pochette, inspirée par la Divine Comédie de Dante, est éloquente de symboles. Le groupe emmené par son leader se trouve au sommet du paradis, tandis que l’humanité essaie tant bien que mal de se sortir d’une ronde infernale et de gravir les marches de la félicité. On l’aura compris, tout est fait pour suivre Léon Phal dans son périple et peu inspiré sera celui qui résiste. D’autant plus que le titre « Les Vacances », qui suit juste après, déploie une énergie absolument irrésistible. Les notes espiègles s’accumulent dans une construction savante où les instruments se répondent et s’arrangent pour être en harmonie. Les phrases mélodiques se précisent et l’envolée finale du saxo frise l’extase. Cette musique est faite pour la scène, cela ne fait aucun doute, et l’auditeur assis dans son fauteuil aura beaucoup de mal à rester en place. Et ce n’est pas fini, car on passe un cran au-dessus avec « Gimme A Smile » où ce même auditeur ne pourra s’empêcher de taper dans ses mains.

Trois premiers morceaux réunis dans un même état d’esprit pour donner à Léon Phal et ses amis la garantie de se sentir suivis. L’accroche est désormais solide, il ne reste plus qu’à séduire. Et c’est la chanteuse Fabiana Martone qui s’y colle de la plus belle des façons. J’ai une attraction particulière pour la langue italienne et il faut bien reconnaître que « Murmulea » ajoute encore plus de soleil dans un décor déjà très lumineux. Pourtant, il s’agit d’une lumière vespérale, d’une fin d’été et d’un moment de recueillement que la voix de Fabiana transcende à merveille. Musicalement, la chanson est loin d’être linéaire et lorsque Zacharie Ksyk rompt la narration avec sa trompette inspirée, cela ressemble à une salve tirée en hommage à la belle Napolitaine. En écoutant ce disque, c’est un sentiment de liberté qui prédomine. Rien ne semble dicter sa loi et lorsque « Imutat » mélange hip-hop, groove et jazz éternel, c’est pour élargir encore plus une palette sonore déjà bien fournie. Petit morceau de transition qui prépare un « Love Beats Hate » à inscrire au rayon des choses peu communes. C’est la contrebasse de Rémi Bouyssière qui ouvre les hostilités grâce à un joli motif de quelques notes dont il sera difficile de se défaire. Le piano, la trompette et le saxo vont le reproduire à tour de rôle et se transformer en embellisseurs de premier plan. L’autre invité de Bodies & Ideas s’appelle Jungle Jack, désigné comme la figure montante du rap français (« Le rappeur qu’il faut connaître, si l’on prétend s’y connaître », ainsi que cela a été écrit) et maître d’œuvre de « Pleine Forêt ». Une drôle de joute musicale entre deux écoles pas si éloignées l’une de l’autre. Ici, le jazz et le rap cohabitent parfaitement et semblent se répondre avec des arguments propres à chacun d’eux. Une réussite qui fera son nid dans nos neurones et fera plier quelques idées reçues.
On arrive bientôt au terme du voyage et l’intro de « Bless The Mad » me renvoie aux Doors. Arthur Alard fait de la dentelle, le saxo et la trompette bavardent gentiment et la contrebasse propose un groove que n’aurait pas renié Jerry Scheff, le bassiste invité sur « Riders On The Storm ». Ensuite, on ne s’éloigne pas trop des sentiers psychés/groovy sur « UK Rain », véritable course frénétique bien mise en sons par la trompette de Zacharie Ksyk et les claviers de Gauthier Toux. Désormais à l’abri, le quintet peut se consacrer à un « Past Dinner Time » très détendu et parfaitement situé pour terminer ces quarante-deux minutes de pur bonheur.

Léon Phal, en vrai gentleman, a laissé beaucoup de place aux autres instruments et a permis la réalisation d’un album de groupe où chacun écrit, participe et mérite d’être cité. Ce maestro du saxophone fait parler de lui et sa musique attire de plus en plus d’oreilles conquises. Ses prestations sur scène sont éloquentes et ses collaborations nombreuses. Seule déception pour lui, celle de n’avoir pas pu travailler avec Catherine Ringer pour qui il vouait une grande admiration. Je me répète peut-être, mais un des remèdes au « blues » actuel s’appelle Bodies & Ideas et, plus généralement, Léon Phal. Si certains hésitent encore à venir se perdre dans le vaste monde du jazz et toutes ses déclinaisons, le petit coup de pouce viendra peut-être de cet album fédérateur. Les dix titres qui le composent ne manquent pas d’idées pour séduire n’importe quel amateur de musiques charnelles garanties 100 % intelligence humaine.