Legs On Wheels – Gobble
Dismembers Club Records
2026
Thierry Folcher
Legs On Wheels – Gobble

Si Gobble de Legs On Wheels était sorti dans les années 70, il est certain qu’il aurait trouvé un auditoire beaucoup plus réceptif. C’était une époque bénie où l’on prenait le temps d’écouter un album, religieusement assis, pochette en main et sans la mauvaise habitude de sauter de pistes en pistes, si ce n’est d’artistes en artistes. C’est grâce à ce genre d’attention qu’un groupe comme Gentle Giant a pu se frayer un passage parmi les grands du rock progressif et devenir une référence musicale toujours citée de nos jours. Cette allusion au groupe des frères Schulman n’est pas anodine car l’analogie avec Legs On Wheel est troublante pour ne pas dire évidente. Alors, si la complexité de Gentle Giant vous refroidit, il y a de grandes chances pour que Legs On Wheels en fasse de même. En revanche, si vous n’êtes pas contre un petit voyage au pays des compositions un poil alambiquées (pour ne pas dire compliquées), vous êtes au bon endroit. Et de surcroît, j’ajouterais que si vous voulez briller en société, inutile de brandir le nom des affreux d’Angine de Poitrine, vous aurez beaucoup plus d’arguments à faire valoir avec nos amis mancuniens de Legs On Wheels. Les premiers retours médias sont élogieux et n’hésitent pas à parler d’un changement radical de perception de la musique. Vous êtes prévenus et de mon côté, je vais en rajouter une couche. Regardez bien la pochette, tout est là ! Entre fascination, crainte et incompréhension, tout semble dirigé pour attirer l’attention. Et la musique de Gobble suivra ce même principe avec, c’est sûr, quelques défections en chemin, mais aussi, une véritable accroche pour celui (ou celle) qui veut bien se laisser faire.
J’en suis à ma deuxième écoute d’affilée et croyez-moi, j’ai le sentiment de n’avoir qu’effleuré le contenu des huit titres du disque. Avant de repartir à la conquête de ce nouvel El Dorado du rock progressif, un petit passage par la case bio s’impose. Legs On Wheels est tout jeune, il est né au début des années 2020 et, en dépit du contexte particulier de l’époque, a réussi à sortir LEGROOM en 2023. Un album étrange, psychédélique, punk, jazz et prog que l’on pouvait déjà qualifier d’expérimental. Un premier palier, assez bien foutu et annonciateur d’un avenir prometteur. L’homme à tout faire du groupe s’appelle Danny Murgatroyd et se présente comme un courageux rassembleur de talents tout acquis à sa cause. Car, jouer cette musique au 21e siècle relève de l’obstination, voire de l’inconscience. Heureusement qu’un public averti est à l’affût pour ce genre de production et fera en sorte d’en faire la promotion. Votre serviteur en tête. Il est temps d’entrer dans le vif du sujet et de remettre en route « Oysters On The Half Shell », première séquence et premières indications. Tout d’abord, je laisse de côté les paroles, car il faudrait des lignes et des lignes pour essayer de comprendre. Cela dit, cette dégustation d’huîtres fait partie des choses les plus abordables, et se concentrer sur les mots peut mettre en lumière une certaine conception de l’univers créatif de Danny Murgatroyd. C’est à vous de voir. Côté musique, c’est plus évident, les premiers accords rappellent King Crimson et la voix de Danny se confond avec celles de David Byrne ou de Peter Hammill. La rythmique (Dean Stoloff à la basse et Ged Hawksworth à la batterie) joue en première division et soutient sans faiblesse des compositions la plupart du temps nerveuses. Pas question de dormir avec Legs On Wheels, d’autant plus que les surprises sont fréquentes et sujettes à étonnement. Restez bien présents, vous ne le regretterez pas.

J’ai lu que certains faisaient référence à l’école de Canterbury pour qualifier la musique de Gobble. Je ne rejoins pas forcément cette analyse et préfère rester sur les virevoltantes structures de Gentle Giant, même si cela n’est pas écrasant et ne masque pas la propre identité du groupe. Les claviers de George Roberts (l’autre tête pensante de Legs On Wheels) impriment une vision prog plus ancienne qui fait penser par instants aux couleurs seventies de VDGG ou de Genesis. Ça fuse dans ma tête et j’essaie tant bien que mal de m’accrocher à la déferlante sonore qui arrive dans mes écouteurs. Le second morceau « A.P.E.S. » suit le mouvement du premier et assomme un peu plus l’auditeur abasourdi. Heureusement que « Winner Winner » arrive à point nommé pour ralentir la cadence et offrir un vrai moment de vertige. Et c’est là qu’il faut intervenir : ce que produit Legs On Wheels n’est jamais définitif. Si vous croyez avoir tout compris sur leur façon de fonctionner, vous risquez de perdre la partie. Les alternances sont nombreuses et les situations changeantes. En général, le public progressif aime ça : être bousculé et sortir de sa zone de confort. Zappa faisait de même et sa notoriété, tout comme les doutes émis à son sujet, s’entrechoquaient, mais ne laissaient jamais indifférents. Je reviens à « Winner Winner », car la frustration a fini par pointer le bout de son nez. La toute dernière partie du morceau prenait un chemin tellement délicieux que la fin brutale est plutôt mal accueillie. Si par bonheur ils avaient pu rallonger cette séquence, le nirvana n’était pas loin. À part les onze minutes de « Masteroid » qui terminent le disque, les formats tournent autour des quatre/cinq minutes et s’inscrivent dans une volonté manifeste de concision. Je rêve presque de laisser ces contraintes de côté et de voir le groupe se lâcher complètement. Ils en ont le potentiel. Jamais content, me direz-vous ? Oui je sais, mais quand je vois avec quelle force « Peekaboo » se saisit de nos neurones ou lorsque j’entends le mellotron sur « Waiting For His Drowning », de drôles de sensations m’envahissent et je me surprends à penser que l’avenir du prog se trouve peut-être ici. Il ne reste plus qu’à briser les chaînes et ceux qui sont sensibles à la musique de Legs On Wheels seront comblés.
« Waiting For His Drowning » est sans doute un des titres les plus accrocheurs du disque. Danny Murtagroyd fait penser à Peter Gabriel dans la diction et la guitare incisive d’Alex Crumbie se dévoile enfin. La mise en place des morceaux est spectaculaire, à l’image de « Centipede », qui aborde plein de styles différents tout en proposant des jongleries peu communes dans le rock actuel. Par ailleurs, j’aimerais souligner la grande qualité des percussions de Ged Hawksworth, qui joue des baguettes comme personne et qui donne au tonitruant « Dinnertime For Rat » une allure guerrière dévastatrice. Et les onze minutes de « Masteroid », alors ? Eh bien, c’est le chemin à emprunter – c’était déjà le cas avec « Arnold The Slime King » sur LEGROOM –, car une fois le chant épuisé, il reste du temps pour se distinguer autrement. Tous les membres de Legs On Wheels sont d’excellents musiciens qui peuvent s’exprimer sans les mots et le dernier tiers de « Masteroid » est là pour le prouver.

La scène musicale actuelle est très riche. En revanche, les majors de l’industrie musicale, les grands médias et les tourneurs de spectacles sont la plupart du temps frileux pour donner un coup de pouce à de jeunes talents dont certains ont la capacité de devenir les stars du rock de demain. Legs On Wheels ne se déguise pas, ne sort pas de tubes tapageurs et finalement ne touche qu’une petite quantité d’oreilles attentives (je vois C&O qui lève la main). Cela dit, en vieux baroudeur que je suis, je peux vous affirmer que ce quintet mancunien possède de solides arguments et que sa musique est un vrai miracle d’inventivité et de prises de risques. Au rayon progressif, ce n’est pas la première fois que je m’emballe pour une formation prometteuse. Malheureusement, la plupart du temps, mes espoirs sont déçus et les nouvelles ne sont pas toujours bonnes (Glass Beach a splitté et silence radio depuis 2019 pour Lucy In Blue). C’est pour cela que je ne m’enflamme pas, mais je serai quand même très curieux de connaître la suite de leurs aventures. S’il y en a une.