Laura Veirs – Temple Songs
Raven Marching Band Records
2026
Thierry Folcher
Laura Veirs – Temple Songs

Si je devais choisir une voix de Portland, je crois que je choisirais Laura Veirs. Et pas seulement la voix, je prendrais aussi l’artiste tout entière. La qualité de ses textes, de sa musique et la mise en scène de ses chansons sont tout simplement le fruit d’un savoir-faire hors du commun. Je connais bien la dame et ce constat ne m’étonne pas, tellement ses sorties portent le sceau des belles choses à savourer. Temple Songs en fait partie bien sûr, et je dirai même qu’il se situe parmi les meilleures. Seul bémol : onze titres pour seulement vingt-neuf minutes de musique. Mais est-ce réellement un mal ? Lorsque certaines choses traînent parfois en longueur, se satisfaire de l’essentiel est un luxe que ce nouvel album (son quatorzième) offre aujourd’hui avec force et talent. Je vois Laura Veirs comme l’héritière de ces chanteuses folk qui ont enchanté toute une génération de babas cool aux yeux pétillants et à l’allure bienveillante. Les noms de Joni Mitchell, Judee Sill ou Emmylou Harris s’imposent immédiatement, tout comme ceux de Vashti Bunyan, Jacqui McShee, Judy Dyble, Sandy Denny, Barbara Gaskin ou encore Celia Humphris, des cousines plus lointaines, mais tout aussi importantes. Une belle brochette de prêtresses qui ont porté le mouvement folk des seventies au plus haut de la chanson populaire. Leurs voix, le plus souvent douces, enrobées de guitares acoustiques et de discours rassembleurs, n’ont pas pris une ride malgré le passage du temps et des modes. Dans ma chronique de Found Light, son album précédent datant de 2022, je parlais de quelle façon Laura revendiquait son indépendance humaine et artistique. Des changements de direction salvateurs que les chansons de Temple Songs ne font qu’accentuer. « C’est la première fois que j’écris, enregistre, arrange, joue et produis un album toute seule », nous dit-elle. Et le résultat est tout bonnement exceptionnel. Le sourire franc affiché sur la pochette reflète l’état d’esprit dans lequel se trouve actuellement une chanteuse libérée, mais toujours autant observatrice du monde qui l’entoure.
Temple Songs a été enregistré dans son jardin, au cœur de son « Temple of Gloom » (temple de la floraison) qu’elle a construit durant ces quatre dernières années où sa vie a pris de nouvelles orientations. Un lieu particulier, pas très grand, mais suffisamment chaleureux pour s’y sentir bien. Les créations portent une marque « DIY » (« Do It Yourself » littéralement « Faites-le vous-même ») vraiment délicieuse et nous sont proposées presque à l’état brut, sans fioritures ni multiples passages à la console. Un peu comme cela se faisait autrefois, du temps où l’intelligence artificielle n’existait pas. Laura nous explique que pour cet album elle n’a utilisé que deux micros (un pour la voix, l’autre pour la guitare), qu’elle n’a fait aucune retouche et qu’à l’exception du saxophone, elle joue de tous les instruments. Elle nous présente donc une œuvre artisanale qui fait du bien et qui relègue l’IA au rayon des choses dispensables pour ne pas dire inutiles. Ce qu’il y a de curieux, c’est qu’en dépit de cette austérité affichée, la richesse de la voix, la manière d’égrener les notes de guitare et les quelques arrangements subtils font de Temple Songs un joli voyage au pays de la beauté sans fards. C’est assez rare pour ne pas être dit de façon insistante. Et puis, il y a ces sorties de route qui finalement deviennent jubilatoires à force de remettre en question les habituels codes de la bienséance. Je prends par exemple la chanson « Pulse », dont le dérapage psyché surprend et désoriente. Mais alors, quel pied ! surtout après deux premières chansons folk beaucoup plus classiques.

Comment se fait-il qu’une chanteuse puisse arriver à nous séduire avec un matériel aussi restreint ? Cela s’explique par le mariage naturel du talent et de la liberté. Mais attention, il y a du travail sur ce disque, beaucoup de travail. Les parties chantées et les backings ne sont pas placés au hasard, tout cela est super bien fait et fonctionne à merveille. Sur « Feeling Returns », on retrouve même quelques échos de voix échappés de l’exceptionnel Case/Lang/Veirs de 2016. Ce qui n’a pas bougé, c’est la qualité de son écriture. Laura a mis ses doutes de côté et a retrouvé toute sa verve. À l’image de « Flying Into Darkness », elle redevient celle qui pose les questions essentielles. « When Can We Rest ? » (« Quand pourrons-nous nous reposer ? ») martèle-t-elle avec insistance. Le monde et ses vicissitudes lui offrent une inspiration sans fin et elle en profite. Et puis, la mise en musique est à la hauteur des mots. Elle se permet même d’enchaîner avec le court instrumental « Color Sing », histoire de bien digérer le texte précédent. Je reviens au tout début du disque avec la douceur fatale de « Arc Still Bends ». J’avoue ne rien pouvoir faire pour celui qui résisterait à ça. Bon, elle a quand même bénéficié d’un peu d’assistance, notamment en ce qui concerne le mixage du fidèle Philip Weinrobe. À titre personnel, « Feeling Returns » me fait littéralement craquer, tout comme le saxophone rêveur de « Out From Undercover » ou le rêve exotique de « Sunlight And Doom ». Certains diront que dénoncer le monde actuel est devenu redondant, mais comment faire autrement ? On peut difficilement se réjouir de l’état actuel de la planète et des hommes qui participent à sa chute. Pour nous, tant que ces messages seront portés par des gens comme Laura Veirs, cela ne souffrira d’aucune critique.

Laura Veirs est capable de tout. Enregistrer un album avec deux micros dans quelques mètres carrés tout comme se produire sur scène accompagnée d’une chorale d’enfants d’Angoulême. La seule logique qui anime cette Américaine de Portland, c’est de vivre son art libéré de toutes contraintes. Lorsque je l’écoute, je ne peux m’empêcher de penser au personnage, à ses engagements et à son sourire espiègle. Ce qu’elle propose ressemble souvent à un défi proche d’un pied de nez. « Regardez ce dont je suis capable ! » semble-t-elle nous dire. Rien n’est commun chez elle et si Temple Songs a mis du temps à nous parvenir, c’est que les circonstances ne s’y prêtaient pas. Il a fallu que les nouveaux éléments de sa vie se mettent en place et que l’inspiration revienne. Et aussitôt, le miracle a pu s’accomplir et nous offrir un des albums les plus étonnants de toute sa carrière. À chaque fois que le parcours de Laura Veirs sera évoqué, je suis certain qu’on parlera de Temple Songs.