Case/Lang/Veirs – Case/Lang/Veirs

Case/Lang/Veirs
Case/Lang/Veirs
ANTI- Records
2016
Thierry Folcher

Case/Lang/Veirs – Case/Lang/Veirs

Case Land Veirs Neko Case, K.D.Lang, Laura Veirs

Trois talents forts, trois portes d’entrée. Trois fois plus de bonheur à part égale car l’ordre des noms est purement alphabétique. Pas de hiérarchie certes, mais seulement la volonté de Kathryn Dawn Lang de créer un groupe qu’elle verrait bien comme une des dernières expériences de sa longue carrière. Sur cet album, on est assez loin des assemblages plus ou moins commerciaux de « stars » en manque d’idées et qui tentent le copinage pour rester sous les projecteurs. Quelquefois ça marche et bien souvent on oublie très vite. Non, nos trois amazones sont ici uniquement pour transporter leur musique vers des sommets de sensibilité et de beauté rare. Les trois voix, pourtant différentes, s’assemblent avec beaucoup de charme, un peu comme celles de leurs compères masculins Crosby, Stills & Nash. Ma principale porte d’entrée est la voix profonde de K.D. Lang dont la carrière internationale fut véritablement lancée en 1992 grâce à son remarquable Ingénue. Et puis, il y a aussi la délicieuse chanteuse folk Laura Veirs que j’ai découverte en 2005 avec Year Of Meteors, un disque sur lequel figurait son ex-mari Tucker Martine et que l’on retrouve ici derrière la console. C’est la porte de Neko Case que j’ai à peine poussée et qui m’offre pour l’occasion, une belle séance de rattrapage. A sa sortie en 2016, Case/Lang/Veirs a rappelé le fameux Trio de 1987 qui réunissait Dolly Parton, Linda Rondstadt et Emmylou Harris. La comparaison va s’arrêter uniquement au trio féminin car d’un côté comme de l’autre les intentions n’étaient pas les mêmes. Pour ce nouveau défi, l’histoire est toute simple. En 2013, K.D. Lang, nouvellement installée à Portland dans l’Oregon, a rameuté ses copines pour travailler sur divers projets qui vont peu à peu se se transformer en magnifiques témoignages musicaux et humains. De la magie de ces réunions va naître une œuvre puissance trois où les qualités s’additionnent et se complètent.

Vocalement, on est vraiment dans la complémentarité. La voix chaude et sensuelle de K.D. (prononcez Kédi) va servir de contrepoids à celles haut-perchées de Laura et de Neko. Et c’est de cette association, pas vraiment évidente, que le miracle va s’accomplir et faire de Case/Lang/Veirs une pièce incontournable pour tout bon consommateur de country alternative nord-américaine. Autant vous le dire tout de suite, ce que je ressens en écoutant « Honey And Smoke » est de l’ordre du divin. Une poésie douloureuse qui me prend aux tripes et me fait chavirer. K.D. est d’une sincérité bouleversante sur cette histoire d’amour impossible qu’elle a dû, semble-t-il, déjà vivre. Mais là où l’on atteint le sublime, c’est avec les « backings » de Laura et de Neko qui envoient des « i know, i know, i know » compatissants et pleins de tendresse. On sent les trois filles impliquées et solidaires sur ce drame d’un réalisme bluffant. Juste avant et pour lancer l’album, « Atomic Number » présente le trio sous la forme de laïus bien sentis. « Je ne suis pas la servante aux taches de rousseurs » chante K.D., « Je ne suis pas la belle blonde » nous envoie Laura et « Je ne suis pas du lait à gâter » nous déclame gentiment Neko. Voilà, les présentations sont faites et vous savez à quoi vous en tenir. Les trois noms sur la pochette sont bien serrés et liés par des slashs, on sait maintenant pourquoi. Musicalement, c’est carré et bien en place. Qu’elles soient en solo ou en harmonie, les phrases chantées tombent pile poil avec un étrange parfum de variété et d’unité. De leur côté les musiciens agissent avec sobriété et professionnalisme. Rien à dire, on se régale. L’album va réussir ce bel équilibre ne permettant à personne de prendre le pouvoir tout en laissant chaque chanteuse passer du « lead » aux « backings » sans que cela semble calculé. Certains textes seront plus en relation avec la sensibilité du personnage comme par exemple sur le vibrant hommage à Judee Sill que va s’approprier Laura et son très beau « Song For Judee ». Là aussi, il n’y a qu’à fermer les yeux et se laisser porter par la mélodie et les arrangements sobres et stylés.

Case Lang Veirs Neko Case, K.D.Lang, Laura Veirs Band 1

Comme je le disait au début, c’est Tucker Martine (R.E.M., Grandaddy, Sufjan Stevens…) qui va produire ce bel objet dans son fameux Flora Recording & Playback de Portland, celui-là même où Alela Diane a enregistré Cusp en 2018. Case/Lang/Veirs est une visite de la musique sans barrières qui peut passer du gospel/crooner « Blue Fires » au popisant « Delirium » sans aucune difficulté. Sur le premier, K.D. se rappelle au bon souvenir de son duo avec Roy Orbison et sur le second, Neko envoie du lourd avec une facilité déconcertante. Des pièces de solistes d’un côté et des combinaisons vocales de l’autre. « Greens Of June » est un bel exemple où les voix se superposent et se séparent dans une ronde aérienne qui ne peut laisser indifférent. Les cordes du Tosca String Quartet enveloppent les trois sirènes de leur voile léger sur cet hymne à la vie retrouvée : « All the greens of june…make me wanna live like i never have before » (tous les verts de juin…me donnent envie de vivre comme je ne l’ai jamais fait avant). Ces paroles reflètent un peu l’état d’esprit qui a certainement animé la création de ces quatorze chansons et la version live, disponible sur le Net, en est un reflet éloquent. Il n’y a qu’à regarder les sourires, les œillades et la complicité manifeste pour se convaincre des bons moments qu’elles ont dû passer ensemble. C’est beaucoup d’amour qui jaillit des mots (« Behind The Armory », « 1,000 Miles Away ») et qui se répend dans tout notre organisme comme une onde bienfaitrice. La plupart des rythmes sont mid-tempo mais très variés pour ne pas laisser s’installer une sorte de nonchalance déplaisante. Les mélodies sont accrocheuses portées par des voix hors du commun et qui deviennent divines en arrière plan (« Down 1-5 »). Vous l’aurez compris, j’ai une sensibilité particulière pour les voix féminines et il faut bien reconnaître qu’avec Case/Lang/Veirs je suis bien servi, trois fois bien servi. « Georgia Stars » va clore cet indispensable monument en accélérant l’allure sur cette poétique déclaration d’amour, encore et toujours.

Case Lang Veirs Neko Case, K.D.Lang, Laura Veirs Band 2

On ne peut pas prendre qu’un seul disque sur une île déserte, le choix est trop difficile et il dépend de l’humeur du moment. Mais si on me permet une petite valise, à coup sûr j’y glisserai ce superbe Case/Lang/Veirs. Une œuvre accomplie, bourrée de feeling et proposant trois des plus belles voix actuelles capturées hors de leur registre habituel. Une prise de risque qui valait la peine d’être essayée et qu’on aimerait voir se renouveler. Pour l’instant, rien à l’horizon. Mais le résultat serait-il aussi spontané et réussi que ce premier volet ? Ce n’est pas sûr. Conservons donc cet objet unique comme le passage d’une comète merveilleuse qui pousse à la contemplation et se retire en laissant derrière elle un souvenir impérissable.

https://caselangveirs.bandcamp.com/album/case-lang-veirs

 

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