Gentle Giant – In A Glass House
Vertigo
1973
Thierry Folcher
Gentle Giant – In A Glass House

Choisir Gentle Giant comme Oldies but Goldies est une sacrée prise de risque. Je ne dis pas que les fans n’existent pas, mais il faut bien reconnaître que peu de gens les citent en exemple. En revanche, celui qui adhère à leurs constructions alambiquées ne tarira pas d’éloges à leur sujet. Je pense faire partie de ce cercle restreint et ne me défausserai jamais face à n’importe quelle bouderie injustifiée. Chez Clair & Obscur, la part sombre existe et ne manque pas d’intérêt. Alors, poussé par un certain Palabras, je viens (enfin) inscrire le nom de Gentle Giant à notre grand livre des artistes méritants et indispensables. À présent, quel album choisir ? Si j’ai opté pour In A Glass House, c’est pour plusieurs raisons. Tout d’abord, l’année 1973, qui est, à mon sens, une des plus riches en matière de musiques progressives. Ensuite, pour son accessibilité. Les six morceaux qui le composent sont parmi les plus mélodieux que je connaisse et les vocalises de Derek Shulman sont ici dans un registre relativement sobre. Enfin, tout simplement parce que c’est le disque de Gentle Giant que je préfère. À titre d’exemple, je ne peux m’empêcher de citer le morceau « The Runaway » qui installe à chaque fois un sourire béat sur ma figure en manque de sensations jubilatoires. Mais j’y reviendrai plus loin. Les bios de Gentle Giant pullulent sur le net et je ne vais pas les recopier bêtement ici. J’aimerais seulement revenir sur ce qui m’avait marqué lorsque je les ai découverts et incité à m’intéresser à leur incroyable parcours artistique.
In A Glass House n’est pas l’album le plus plébiscité du fantasque groupe londonien. Octopus (1972), qui le précède, est souvent considéré comme leur meilleur et celui qui ouvrit les portes du succès. Néanmoins, In A Glass House se positionnera de façon remarquable aux États-Unis et élargira l’auditoire de façon spectaculaire. Je me rappelle qu’à l’époque, je fantasmais pas mal sur l’aspect super-héros de certains musiciens (du genre Rick Wakeman, Keith Emerson ou Steve Howe). Ils poussaient les limites de la fonction bien au-delà du raisonnable et se démarquaient ainsi du commun des mortels (même dans leur propre univers musical). Alors, lorsque la famille Shulman a pointé le bout de son nez, je me suis retrouvé en compagnie de drôles de zigotos. Trois frangins multi-instrumentistes rodés à l’apprentissage de la musique depuis l’enfance et bien décidés à révolutionner les codes de l’écriture musicale. Si l’on ajoute à cela un certain Kerry Minnear, tout droit sorti du Royal College of Music, il fallait s’attendre à écouter du lourd. Tout ce que détesteront, plus tard, les futures hordes de punks et leurs trois accords basiques. À chacun sa came, comme on dit. Tout ça pour prendre conscience que ma collection de virtuoses allait sacrément s’agrandir. C’est avec l’album Three Friends que mon premier contact avec GG s’est opéré. La superbe pochette dépliante mettait en scène un géant au grand cœur qui allait se révéler pas si gentil que ça. J’avoue humblement que pour quelqu’un qui était biberonné à Genesis, Pink Floyd et Camel, ce ne fut pas le coup de foudre. Il m’a fallu du temps, mais au fond de moi, je savais que j’y reviendrais un jour.

Et ça n’a pas loupé. Je me rappelle que lors de ma période « complexe », je me partageais souvent entre Can, Zappa, Magma et … Gentle Giant. Autant dire que j’abordais d’autres rivages et arpentais des territoires presque inhospitaliers. Je n’avais aucune raison de me forcer, c’était un choix délibéré et terriblement porteur de nouvelles sensations. Lorsque les premières notes de « The Runaway » se sont offertes à mes oreilles, j’ai vite compris que ce voyage dans « la maison de verre » recèlerait des trésors qu’il allait falloir mériter. Un peu à l’image de Pink Floyd et ses pendules, ce premier titre commence par une rythmique assez improbable de verre cassé. Puis, sans prévenir, le groupe se lance dans un mouvement endiablé fait de ruptures et de passages cocasses particulièrement périlleux à assembler. Et pourtant ça fonctionne et se crédibilise peut-être grâce à la voix de Derek Shulman (proche de celle de Richard Sinclair de Caravan) qui agit comme un ciment prompt à lier tout ça. La panoplie instrumentale est d’une richesse incroyable et « An Inmates Lullaby » en profite pour se changer aussitôt en boîte à musique rêveuse. Mais pas question de dormir, car s’installer dans la durabilité ne fait pas partie des habitudes de la maison. Les arrêts percussifs sont nombreux et secouent le dormeur trop confiant. Mais, sans rire, si on s’attarde, ne serait-ce qu’un instant, sur la mise en place des parties vocales, on prend vite une leçon de composition et d’harmonie. En fait, à chaque instant quelque chose d’inattendu apparaît et fait dire que nulle part ailleurs on a entendu ce genre de musique. Si vous aussi vous en êtes arrivé à ce constat, je suis persuadé que vous voyez Gentle Giant comme un prodige rarement égalé.
Ce groupe était avant-gardiste et je me demande si Robert Fripp ne s’en est pas inspiré chez King Crimson (à moins que ce ne soit l’inverse). Notamment sur « Way Of Life » qui est parsemé de quelques boucles, bien trop belles pour être là par hasard. Qui pompe qui ? Difficile de se prononcer et cela n’a pas d’importance. Le saupoudrage « crimsonien » est très léger, mais incite à augmenter la cadence et à partir dans un registre plus musclé. Il faut savoir qu’à l’époque, Gentle Giant faisait les premières parties de groupes comme Black Sabbath (pas vraiment une réussite) ou Jethro Tull. Et ce petit coup d’énergie se concrétisait au mieux sur scène. La suite de In A Glass House est tout aussi fantastique. Avec tout d’abord « Experience » qui inaugure la face B du vinyle. Un joli titre introspectif qui donne à la musique la capacité de partir dans de nombreuses directions pas forcément compatibles. Le baroque, le jazz, le hard-rock et même la prière ne se marchent pas dessus, je dirais plutôt qu’ils se grandissent mutuellement. Sur ce cinquième album, Gentle Giant, réduit à un quintet depuis le départ du frère aîné Phil Shulman, semble faire preuve de plus de cohésion et de modernité. La touchante et courte ballade intitulée « A Reunion » en est le reflet. Elle précède et prépare le morceau titre « In A Glass House », véritable pièce maîtresse de plus de huit minutes, mise en apothéose pour conclure le disque. C’est un peu de l’école de Canterbury que l’on perçoit grâce aux claviers de Kerry Minnear et à la basse millimétrée de Ray Shulman. Par ailleurs, il serait criminel de ne pas mettre en valeur les prouesses techniques de la guitare de Gary Green et les percussions épileptiques de John Weathers sur ce dernier titre comme sur tout l’album.

Lorsqu’on termine l’écoute de In A Glass House ou de n’importe quel autre disque de Gentle Giant, la première impression qui vient à l’esprit est de se dire qu’on n’a pas tout retenu. Les écoutes répétées sont indispensables et toujours porteuses d’éléments nouveaux. On rejoint en ce sens les grandes pièces classiques qui demandent à l’auditeur de s’investir en concentration. Je me dépêche d’ajouter qu’il n’y a rien d’élitiste là-dedans, il s’agit juste d’une musique différente à appréhender en connaissance de cause. Je ne sais pas si cette chronique fera son chemin vers ceux qui ne connaissent pas encore ce groupe, mais si le nom de Gentle Giant arrive à leurs oreilles, qu’ils sachent qu’une page de C&O leur est désormais consacrée. Dernièrement, je vous avais présenté Legs On Wheels, ce jeune groupe mancunien que l’on présente comme le Gentle Giant du 21e siècle. À n’en pas douter, leurs fans voudront tout naturellement se tourner vers des choses comme In A Glass House. Alors bienvenue à nos côtés en compagnie du géant bienveillant.