City Of Exiles – Honest Thief
Abattoir Blues
2026
Fred Natuzzi
City Of Exiles – Honest Thief (+ interview)

De temps en temps, il est bon de partir s’exiler pour se ressourcer, se renouveler, se redécouvrir également. Partir chercher des trésors qui vont nous installer dans un moment de grâce. Ce qui caractérise les œuvres de City Of Exiles, c’est justement la grâce. Alors cet exil-là, je peux vous dire qu’il est toujours attendu avec impatience. Dès que l’on écoute les premières notes de n’importe lequel de leurs disques, on est immédiatement transporté. Honest Thief ne fait pas exception. Quatrième album de ce groupe à géométrie variable, toujours chercheur de pépites musicales, c’est un enchantement, même s’il a fallu attendre deux ans et demi avant cette dernière livraison. Cette fois-ci, City Of Exiles resserre son noyau dur. Guillaume Lebouis au chant et aux guitares, Matthieu Forest (Radiosofa) à la basse et aux guitares, David Fontaine (Moonya) aux claviers, batterie, production, et Sébastien Miel (La Maison Tellier, Animal Triste) aux guitares. On retrouve Mathieu Pigné à la batterie sur un seul titre, ainsi que quelques invités comme Louise P, une habituée, Michael J. Sheehy (Miraculous Mule), Elli De Mon et Duke Garwood (Drink The Sea, connu aussi pour ses collaborations avec Mark Lanegan). Du beau monde pour ce « voleur honnête », référence à Dostoïevski ou au film avec Liam Neeson, ou rien à voir avec tout cela ? À vous de vous faire une opinion (ou de lire l’interview qui suit)!
« Hummingbird » démarre tout en douceur avec cette belle guitare acoustique, comme si les ténèbres du précédent disque, Sleeper Hunter, s’étaient dissipées. La voix de Guillaume étincelle dans les beaux arpèges de guitare. Une chanson d’amour folk, ravissante, rêveuse, parfaite. Mais c’est de courte durée car les ambiances tristes reviennent avec « Ride Away », sur un poème d’Emily Dickinson. Guitare mélancolique, textures éthérées, voix claire mais qui finit perdue dans ses pensées, l’esprit de Nick Cave n’est pas loin. C’est beau, tranquille, un peu l’antithèse thématique du morceau précédent. Cela s’agite sur « To See The Rise » avec une superbe basse qui sous-tend l’ensemble. Une merveilleuse construction qui nous emporte dans un tourbillon de poussière de désert américain grâce (et c’est le mot clé) à la pedal steel guitare. Revenons à quelque chose de plus lumineusement mélancolique, « 4 A.M. You’ve Gone », très cinématographique, poursuit l’ambiance américaine avec un splendide travail à la guitare. Le morceau se déroule comme un film, amenant de plus en plus de finesse musicale, comme on polirait un diamant. C’est la voix de Michael J. Sheehy qui intensifie l’acoustique de Sébastien sur « No Mercy ». Elle est magnifiquement posée et fixe l’instant. Soulignons encore une fois ce prenant jeu de guitare acoustique et les notes pesées de l’électrique qui parachèvent ce tableau saisissant.

Plus douce, la chanson « Let Him Have His Fun » confirme un tournant vers plus d’éclat dans cet opus. « Free Hearted Woman », par contre, est dirigée par une batterie pressante sur un riff de guitare électrique entêtant, tandis que le duo Guillaume – Elli De Mon tente de se frayer un chemin, coupé prestement à la fin. La folk de « Dirty Colors » possède une magnifique construction, avec d’abord cette guitare acoustique toujours fascinante, puis le rythme imposé par le morceau et ces quelques notes de banjo, enfin l’apparition de la superbe voix aérienne de Louise P. qui, comme à son habitude, ajoute une dimension supplémentaire au titre. Un bijou. Ce n’est pas la même ambiance sur « (It’s Been A Long Time) Johnny » ! Le titre commence comme une narration, puis monte crescendo, imparable, avec une batterie de plus en plus présente, les chœurs et interventions d‘Amandine et d‘Ida Fontaine-Rebière élèvent en tourbillon le morceau, et la guitare de plus en plus acérée, achève l’ensemble. Pour clôturer Honest Thief, c’est « Sleeper Hunter » (qui possède le titre du précédent album). Un morceau qui ne ressemble à aucun autre. Il navigue entre plusieurs genres, avec son rythme chaloupé et son cor joué par Duke Garwood, totalement inattendu ! C’est curieux, intrigant, et ouvre de multiples possibilités pour la suite.

En effet, City Of Exiles semble avoir encore beaucoup de territoires à explorer. Le groupe pourra compter sur nous pour les suivre, tant leurs recherches musicales sont passionnantes. Nul ne peut prédire ce à quoi le titre suivant ressemblera et c’est là où se trouve la force de ces musiciens. Honest Thief nous embarque dans un voyage à la fois folk et rock, entre douceur et puissance, fait de contrastes. On est constamment surpris. La richesse des morceaux se découvre au fil des écoutes, et celui qui tombera sur City Of Exiles pourra dire, oui : j’ai trouvé une nouvelle pépite. Des « unsung heroes » de la musique en somme.
https://cityofexiles.bandcamp.com/
Interview de Guillaume Lebouis
Frédéric Natuzzi: Bonjour Guillaume, merci pour le temps consacré à ces questions ! Deux ans et demi séparent Honest Thief de Sleeper Hunter. Pourquoi avoir attendu aussi longtemps ? Dans notre dernier entretien, tu l’annonçais pour 2025 !
Guillaume Lebouis: Tu as entièrement raison, nous avons pris plus de temps que prévu pour sortir Honest Thief. Sortir un album après Sleeper Hunter était pour nous un challenge que nous pensions indépassable. On s’est sans doute mis un peu de pression pour agencer ce nouvel album car nous souhaitions en être pleinement satisfaits, que cela soit dans le fond et la forme, et dans la résistance des chansons au temps et aux écoutes. Dans chacun des albums précédents, il y a une ou deux chansons que je ne peux plus du tout écouter. C’est très souvent dû à mon interprétation, à un mot qui ne me plaît plus ou à un problème de direction artistique. Et puis pour revenir au délai qui sépare ce nouvel album du précédent, il est vrai nous avons connu pas mal de déconvenues avec la vie. Honest Thief est dédié à la mémoire de nos parents.
Peux-tu nous expliquer le titre de l’album ?
Honest Thief : « Voleur honnête », pourrait-être une définition honnête de l’acte de création. Quand nous essayons de créer, nous ne sommes pas de simples feuilles blanches. Ne serions-nous pas tous un peu voleur, un peu buvard, un peu à l’affut de l’humeur du temps ? Dans son essai le « Mythe de l’entrepreneur – Défaire l’imaginaire de la Silicon Valley » (Éditions Zones, 2023), le sociologue Anthony Galluzo remettait en question le concept du « self made man » – soit cette utopie capitaliste de « l’homme providentiel » – qui envers et contre tout, révolutionne et conquiert les marchés et finit par devenir millionnaire. Cette fable capitaliste aurait pour berceau le garage familial et pour Rois Mages, le prêt d’un oncle ou de maigres subsides. Le tout au service du génie de l’entrepreneur qui seul contre tous imposerait au monde ses convictions et son intuition. La théorie de Anthony Galluzo pourrait sans problème être transposée au monde artistique. C’est en tout cas ce qu’on peut lire en creux dans bon nombre de biographies consacrées aux artistes ou aux compositeurs dit essentiels, comme dans les mémoires d’une grande honnêteté de Bob Dylan ou dans le très documenté « Gainsbook – En studio avec Serge Gainsbourg » (Seghers, 2019), sous la direction de Sébastien Merlet qui bouscule l’image du génie solitaire – verre de whisky et pages noircies – au profit d’un foisonnement artistique fruit d’un collectif, et non d’un seul individu. La création se nourrit de l’addition de tout ce qui a été et de toutes celles et de tous ceux qui gravitent dans le volcan créatif: des musiciens de sessions, en passant par les arrangeurs, sans oublier les producteurs et autres collaborateurs qui sont malheureusement rarement crédités. Tout comme Steve Jobs, le génie de Gainsbourg était surtout d’avoir compris que les droits d’auteurs assuraient renommée et fortune et qu’il était donc important d’être le seul auteur-compositeur à signer les feuillets SACEM. Sans faire de mauvais procès à Serge Gainsbourg, on peut généraliser la problématique et se poser la question suivante: inspiration, emprunt, plagiat pourraient-être d’autres mots pour définir ce qu’est la création ?
Pourquoi cette pochette ? D’où est-elle tirée et a-t-elle une signification particulière à tes yeux ?
J’adore cette photographie. J’aime le mystère qu’elle véhicule. Avant même de débuter les sessions, l’idée de l’utiliser pour notre pochette s’est imposée. C’est une photographie prise par Léa Mysius sur le plateau de son film initiatique « Ava ». Léa Mysius nous a gracieusement offerte cette photo pour notre album. Dans un jeu de correspondance, Ben Todd du groupe « Lonesome Shack » s’est quant à lui chargé des magnifiques dessins qui ornent la pochette intérieure.
Il semble que pour Honest Thief, le collectif est plus resserré autour d’un noyau dur avec quelques invités. Cherchais-tu une forme d’intimité pour ces chansons ?
Ce sont surtout les circonstances qui nous ont amené à ce côté épuré, car peu d’amis musiciens étaient disponibles quand nous pouvions enregistrer. En amont de chaque session, j’ai beaucoup travaillé avec Sébastien Miel de La Maison Tellier, qui par son enthousiasme et ses incroyables qualités musicales a proposé énormément de choses pour cet album. Les sessions dans le studio de Brionne se sont déroulées à trois, soit avec David Fontaine, Matthieu Forest et moi-même.
Y avait-il une direction spécifique vers laquelle tu voulais aller avec cet album ? Je le trouve beaucoup plus « folk » que les autres. La guitare acoustique est très présente !
C’est sans doute dû au fait que je voulais que les chansons puissent être chantées en s’accompagnant d’une guitare acoustique. Je suis obsédé par des albums comme Blood On The Tracks de Bob Dylan, par les disques de Willis Earl Beal ou par l’album Wild Life des Wings. Je voulais que nos chansons sonnent de façon intemporelle.

Comment as-tu travaillé avec Sébastien Miel (et en général) pour le son des guitares ? La pedal steel sur « 4 A.M. You’ve Gone » est fabuleuse, sur « No Mercy » la guitare est omniprésente, il y a même du banjo sur « Dirty Colors » !
Sébastien a été terriblement efficace. Il a tout enregistré à distance. Pour certains titres, on était en studio avec Matthieu (Forest) et David et on lui envoyait nos sessions en lui donnant quelques consignes. Des indications un peu frustrantes pour un musicien de la trempe de Sébastien. Du genre « Tu n’as le droit qu’à une seule piste de guitare » ou encore « Peux-tu ajouter une piste de pedal steel en n’écoutant le titre qu’une seule fois avant de t’enregistrer ou en suivant la musique tout en la découvrant ». Il a fait un travail formidable. Il joue toutes les guitares de « Hummingbrid » et toutes celles de « No Mercy ». Pour ce titre il s’agit d’une véritable performance car Sébastien a réécrit l’arrangement autour de la voix de Michael J. Sheehy. C’est un musicien exceptionnel qui possède une assise rythmique phénoménale.
Parle-nous de tes invités Elli De Mon, Michael J. Sheehy et Duke Garwood. Qu’ont-il apporté au son de City Of Exiles ?
Le plus grand artisan du son de City Of Exiles et de cet album en particulier est David Fontaine. Il a joué la quasi totalité des batteries, a passé un temps infini à peaufiner le mix et à équilibrer chaque titre. Il m’a conseillé de me tourner vers Alexis pour le mastering. Il a également eu l’intuition que le titre « No Mercy » chanté par Michael trouverait toute sa profondeur en étant réarrangé par Sébastien. Il est sorti de sa réserve pour me conseiller de mettre de coté des titres non aboutis ou qui étaient partis dans une mauvaise direction voir dans une impasse. Il a produit le disque. C’est avant tout le sien.
Pour répondre à ta question, Elli de Mon, Michael J. Sheehy et Duke Garwood sont des artistes que j’ai programmé ou pour lesquels j’ai booké quelques dates. Je l’ai fait car j’aime leur musique et que j’apprécie la manière qu’ils ont de la défendre. Ce sont tous les trois de grands artistes qui ont une très grande musicalité. Je suis honoré par le fait qu’ils jouent ou chantent sur notre album. C’est une chance immense.
L’album commence par une chanson d’amour ! C’est assez inattendu je trouve. Surtout le contraste que cela crée avec la chanson qui la suit ! Je trouve d’ailleurs que l’album joue beaucoup sur les contrastes.
« Hummingbird » est en effet une chanson d’amour dédiée à mon fils Joseph. Je suis certain que l’amour véritable se cache derrière les petits actes du quotidien. Avec mon petit garçon, cela prend plusieurs formes : les mains qui se serrent quand on se brosse les dents, les rires et les mimes. « La joie du simple fait de vivre » comme le chante joliment La Maison Tellier.
Emily Dickinson est une nouvelle fois présente avec « Ride Away ». Pourquoi ce court poème-ci ?
« Ride Away » est une des premières chansons écrites pour l’album. J’ai usé de la même méthode pour la composer que pour « Innermost Door », « Dearie » ou « The Days Of Youth » que l’on trouve sur Sleeper Hunter, l’album précédent. J’ai ouvert un livre de poésie de Emily Dickinson au hasard et j’ai composé une mélodie comme on récite un poème. Tout est venu naturellement. L’agencement du morceau a pris un peu plus de temps. Mathieu (Pigné) nous a aidé à agencer la rythmique en nous incitant à décomposer les accords de la guitare acoustique ce qui laisse place au silence. Puis nous avons arrangé le titre en une matinée de studio avec David et Matthieu (Forest).
J’adore le développement de « (It’s Been A Long Time) Johnny » qui monte crescendo. Comment a été créé ce morceau ?
C’est mon morceau préféré de l’album. J’ai adoré la session où on a enregistré les chœurs avec David, Matthieu (Forest), Ida et Amandine. C’était un moment de joie immense. Pour la rythmique, on a repris une recette de Mathieu (Pigné) en accélérant le clic de façon aléatoire tout au long du morceau. C’est une belle réussite.

Le dernier titre s’appelle comme l’album précédent ! Devait-il y figurer ? Pour le coup, ce titre ne ressemble à aucun autre ! Comment a-t-il été conçu ?
Le titre « Sleeper Hunter » est issu des sessions du dernier album. On n’était pas entièrement satisfait du résultat. Duke Garwood n’y avait pas encore posé sa griffe. Ce type dégage une musicalité de dingue. Il a ajouté un petit grain de folie au titre. Et puis je trouvais important que Mathieu figure sur l’album. Avec tout ce qu’il a apporté au projet durant toutes ces années, il était juste qu’on puisse l’entendre sur ce que je considère comme notre meilleur disque.
City Of Exiles a donné (et va donner) quelques concerts. Quel est ton ressenti sur cette expérience ?
On a eu la chance de jouer à quatre en novembre 2025 mais il faut que les calendriers et les envies soient au diapason pour que cela puisse se reproduire. Aussi, on joue essentiellement en duo avec Sébastien. J’ai cette chance inouïe qu’il continue a accepter de m’accompagner. C’est un partenaire précieux.
Où pouvons-nous trouver et sous quelle forme ce nouvel album ?
Le disque existe en CD et en vinyle que l’on peut commander sur notre bandcamp. On peut aussi l’écouter sur toutes les plateformes comme tous nos albums.
Envisages-tu déjà un cinquième opus pour City Of Exiles ?
Nous avons déjà beaucoup de matériel de côté. Il faut que l’on trouve le temps de faire du tri, d’enregistrer de nouvelles chansons et de continuer à se surprendre pour trouver de nouvelles choses et explorer de nouvelles contrées.
Propos recueillis par Fred Natuzzi (Octobre 2026)