Soft Machine – Thirteen

Thirteen
Soft Machine
Dyad Records
2026
Thierry Folcher

Soft Machine – Thirteen

Soft Machine Thirteen

Le nouvel album de Soft Machine s’appelle Thirteen (treize) et pourtant, moi j’en compte quatorze. Le titre venant du groupe lui-même, je pense qu’on peut leur faire confiance et qu’il est fort probable qu’un intrus se soit glissé dans ma propre liste. Mais quel est-il précisément ? Un petit jeu pour commencer, cela change des habituelles formules d’introduction et ça fait du bien. Bon, ce n’était pas compliqué, car le très controversé Karl Jenkins : Rubber Riff enregistré live en 1976 et paru en 1994 a toujours divisé les fans. Une sortie marginale qui n’est pas toujours mentionnée dans la discographie officielle du groupe. Le coupable, a priori démasqué, me voilà donc en capacité de vous faire découvrir ce fort honorable Thirteen (maintenant, on en est sûr). Soft Machine (ou The Soft Machine si l’on se réfère au roman de William Burroughs) est originaire de Canterbury, ce fameux patelin qui a donné son nom à un courant musical absolument merveilleux. Une aventure psychédélique qui repose principalement sur une totale liberté d’expression. Avec Soft Machine, des groupes comme Caravan, Gong, National Health ou Hatfield And The North en seront les plus dignes représentants. Autant vous dire que si vous aimez les choses rassurantes et bien codifiées, ce monde-là n’est pas fait pour vous. Et encore moins ce Thirteen qui donne un bel aperçu de ce que peuvent être des créations avant-gardistes, hypnotiques et même délirantes. Les choses sont dites, il n’y aura pas de réclamations et ceux qui vont me suivre à la découverte des treize titres du disque le feront sciemment en totale connaissance de cause.

Bon, pas de discrimination, tout le monde est bienvenu et surtout les néophytes qui veulent écouter autre chose que les sempiternelles resucées indigestes du mainstream ambiant. Attention, Soft Machine, c’est du rock et rien de plus. Certes joué comme du free jazz, mais du rock quand même. Prenons par exemple « Lemon Poem Song », le premier morceau du disque. Les tambours d’Asaf Sirkis sont annonciateurs de puissance et d’énergie et la guitare de l’inusable John Etheridge se distingue en pourvoyeuse de jongleries inspirées. Un peu plus de trois minutes pour mettre l’auditeur en appétit et projeter Thirteen vers toutes sortes de péripéties aussi surprenantes qu’espérées. « Open Road », qui suit juste après, ravira les fans de rock progressif avec des claviers et un saxo (Theo Travis) proches de King Crimson. Déjà, deux ambiances différentes et un premier constat : c’est de très haut niveau et parfaitement interprété. À ce moment-là, celui qui s’installe avec la sensation d’avoir tout compris risque fort de déchanter, car « Seven Hours » va brouiller les cartes et laisser pantois. Theo Travis a travaillé avec Robert Fripp et ça s’entend. Les codes de la bienséance sont effacés et il faut accepter de passer dans un registre plus intuitif, voire plus épidermique. Ici, la musique est à fleur de peau et ne se dévoile jamais pleinement. Des écoutes répétées sont nécessaires et demandent de visualiser les interprètes pour en apprécier toute la saveur. Un travail personnel, inhabituel, mais qui fera son chemin dans la recherche de frissonnantes sensations.

Soft Machine Thirteen Band 1

De l’ombre à la lumière, il n’y a qu’un pas et du passage des expérimentations sonores de « Seven Hours » aux élans énamourés de « Waltz For Robert », cela ne prend que quelques minutes. Le temps de laisser la basse de Fred « Thelonious » Baker se montrer câline, la guitare devenir féline et la flûte rêveuse. Sur ce nouveau morceau, Theo Travis et le regretté Ian McDonald semblent s’être réunis. Ils parlent le même langage et font fusionner des époques où les connivences musicales sont presque inévitables. Magie de la transmission et de la reconnaissance. Même si l’écriture de Thirteen fut collégiale, le grand personnage de cet album est sans conteste John Etheridge. Ce légendaire guitariste est le seul aujourd’hui qui peut être rattaché aux glorieuses années du groupe (c’est lui qui remplaça Alan Holdsworth en 1976 pour l’enregistrement de Softs). Comme pour me faire mentir, c’est Theo Travis qui est à l’origine des treize minutes de « The Longest Night », une aventure progressive proche de Yes par moments. La partie de saxo soprano est superbe et l’orgue de l’invité Pete Wittaker rappelle Rick Wakeman. Mais, c’est bien John Etheridge qui nous fait la plus grosse impression. Son jeu de la main gauche est exceptionnel et comblera d’aise les amateurs de solos énergiques. Tout le monde s’investit sur ce morceau très inspiré des années 70 et qui voit défiler une belle cohorte de souvenirs de jeunesse. L’album est varié et le très atmosphérique « Disappear » écrit par Asaf Sirkis servira de respiration salutaire avant que « Green Book » ne remette la gomme dans un jazz rock à donner des frissons. C’est classique, terriblement efficace et presque entièrement dédié à un duel guitare/saxo de très haut niveau.

La guitare de John Etheridge est quasiment maîtresse des lieux sur « Baledo Balado », ne laissant que quelques instants de gloire à la basse fretless de Fred Baker. Puis, « Pens To The Foal Mode » ne sera qu’un prétexte pour libérer tout ce beau monde dans une courte et belle improvisation à faire naître des sourires chez des musiciens au sommet de leur art. Dans la continuité, « Time Station » donne libre-cours aux saxos très animés de Theo Travis et « Which Bridge Did You Cross » se consacre à une autre évocation des parties sombres du rock progressif d’antan. Succession de courtes séquences qui, mises bout à bout, s’imbriquent parfaitement dans un contexte très ouvert à l’expérimentation. Thirteen arrive à son terme et « Turmoil » met de l’intensité dans un « vacarme presque déjanté » (c’est le groupe qui le dit) à ne pas mettre entre toutes les oreilles. Le temps de récupérer, « Daevid’s Special Cuppa » repose et fait renaître la famille Gong, bien plus précisément que n’arrive à le faire l’album Bright Spirit du Gong 2026. Faut dire que sur ce dernier titre, la guitare de Daevid Allen, enregistrée des années plus tôt, restitue une couleur oubliée et un son inimitable. Le toucher de Daevid aussi, qui manque cruellement dans le monde psychédélique d’aujourd’hui.

Soft Machine Thirteen Band 2

Grâce à Thirteen, Soft Machine restitue à merveille tout ce que la musique psychédélique du Canterbury Sound des années 70 avait la capacité d’offrir. De l’invention, de l’énergie, du souffle rock, de l’improvisation jazz, tout ça joué avec une étonnante maîtrise instrumentale. Soft Machine a souvent changé de line-up, mais à chaque fois, les nouveaux venus ont su s’intégrer et comprendre les attentes et les enjeux d’une famille à nulle autre pareille. Si la présentation de Thirteen ressemble à celle de Third (1970), ce n’est pas par hasard. Le nouveau quatuor l’a bien compris et, sans pour autant tomber dans le plagiat, les treize nouveaux titres de 2026 ne trahissent pas l’esprit conquérant des œuvres d’autrefois. Sans rougir, ils peuvent porter bien haut la bannière d’un groupe qui avait marqué les esprits, voilà plus d’un demi-siècle. Mais le plus fort, c’est que l’histoire de Soft Machine ne semble pas près de s’éteindre. Vous vous doutez bien que Clair & Obscur sera là pour la suivre avec attention.

https://softmachine.org/

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