Seven Eyed Crow – Emerge
M&O Music
2026
Palabras De Oro
Seven Eyed Crow – Emerge

Pour paraphraser Michel Polnareff, coucou, les revoilou ! Les Bordelais de Seven Eyed Crow, dont j’avais chroniqué l’excellent Organized Chaos en 2017, sont de retour avec le remarquable Emerge. Que de superlatifs pour le corbeau à sept yeux, imageant, non pas un plateau des sept meilleurs fromages français (cf La Fontaine), mais les sept dimensions passé, présent, futur, enfer, purgatoire, paradis et rêve. Notre quintet girondin pilote ce vaisseau interdimensionnel afin de nous transmettre leur traduction musicale ambitieuse de l’évolution négative du monde qui nous entoure ou plutôt, devrais-je dire, qui nous oppresse.
Abandonnant toute quête de reconnaissance et de succès, il avait sorti le très personnel EP Icarus, il y a quatre ans. Fort de cette base, Emerge est en fait le résultat (oserais-je dire l’apothéose ?) d’une décennie de métissage musical entre groove, technique et émotions, tous genres confondus, avec pour toile de fond, les références que sont Meshuggah, Leprous, Karnivool et Oceansize (j’en ai même trouvé d’autres). Loin d’un gonflage de chevilles et/ou de melon (ils ont évité ces pièges), je dois avouer que Seven Eyed Crow a totalement atteint ses objectifs tout en faisant honneur à ces références emblématiques.

C’est qu’ils en avaient des choses à dire, témoin leur copieux dossier de presse avec notamment une interview fleuve de 17 pages. Si j’y ai piqué quelques infos à partager avec vous, je dois dire que je me suis surtout attaché à vérifier la pertinence de tout ce qui y figure et l’adéquation avec mon propre ressenti à l’écoute de Emerge. D’office, j’avais fait le choix de l’écouter et de poser quelques idées sur une page blanche avant de m’immerger (me noyer?) dans la consistante prose traitant du groupe. Pour une fois, celle-ci n’était pas exagérément flatteuse, prétentieuse, aux superlatifs délirants comme il nous arrive souvent d’en recevoir. J’y ai trouvé le pendant à mon ressenti et même mieux, des explications lucides et concordantes avec le propos musical de l’album. J’ai rapidement noté un paradoxe entre une simplicité apparente des constructions des morceaux et leur complexité technique élaborée. La confirmation m’est venue du groupe avec cette volonté de superposer des couches harmoniques sans jamais perdre de vue le groove, un exercice périlleux et difficile s’il en est. Elle a donné naissance à des itérations multiples entre les voix et les mélodies. Les dix titres ont été travaillés et retravaillés pendant six longues années. Seven Eyed Crow a eu recours à la fine fleur de la technique instrumentale : les guitares Variax (Line 6) hybrides. Elles combinent guitare traditionnelle et technologie de modélisation numérique. Sans perdre complètement le côté analogique, elles permettent d’émuler le son de dizaines d’instruments différents et de le combiner à une bibliothèque de guitares célèbres (Fender Stratocaster, Gibson Les Paul etc.), voire d’appliquer des effets (reverb, delay, amp simulators) sans passer par un pédalier externe. Le rêve pour tout guitariste perfectionniste. Étonnamment, il n’en résulte pas un album surproduit, même si son mixage est forcément bien léché. Certes, le matos est à la pointe de la technique, mais qu’en est-il de l’émotion et des sentiments que Emerge est censé susciter ? Mon impression fut celle d’une violence maîtrisée avec une large part laissée aux textes. En fait, ceux-ci sont anti-manipulation numérique et anti-cynisme politique face aux menaces totalitaires, ultra-économiques et écologiques qui nous oppressent. Dixit S.E.C. il en résulte un « sentiment croissant d’instabilité mondiale renforcé par un comportement politique que beaucoup croyaient appartenir au passé et dont les algorithmes numériques sont l’arme principale ». Ainsi, on nous parle de « Bullshit economy, it needs you online », « I always choose knowledge over ignorance, Look at the cold facts over sophisticated lies », « How the price is always paid by descendants » etc. L’album colle à l’actualité avec « Eyed Wide Shut » qui ne nous conte pas les démêlés conjugales entre Nicole Kidman et Tom Cruise (« Eyed » et non « Eyes »), mais traite de « l’affaire Epstein ». Ces textes engagés et fleuves (quoique que non surabondants) sont, tour à tour, directs ou imagés. Dans tous les cas, ils ne laissent pas insensibles. Le groupe parle d’une violence viscérale intérieure retenue que l’on ressent sous forme d’une tension permanente sur l’album. Celui-ci est pourtant émaillé de nombreuses et jolies parties acoustiques, souvent en introduction de titres (« Eyed Wide Shut », « To My Old Man », « Visions »)
D’un point de vue purement musical, Seven Eyed Crow nous offre des compositions qui mixent le metal prog, le stoner, le rock alternatif, le grunge et même le rap, un style vocal qu’apprécie particulièrement son chanteur Jérôme Kloeckner (Jay). Je ne vais pas me renier, car je déteste toujours autant le rap. Cependant, lorsqu’il n’apparaît qu’épisodiquement, parfois genre Rage Against The Machine (« Mind Blowing Signs »), ça passe bien… un peu comme le jazz (désolé de te décevoir Thierry Folcher) ou les growls dans le prog. À petites doses, c’est sympa. Dès la première écoute, j’ai furieusement ressenti ce millefeuille harmonique précité plus haut. On dirait que, comme dans certains films complexes, tout est scénarisé pour qu’il soit impossible de tout découvrir dès la première séance afin que l’on succombe au désir de les revoir pour assouvir la frustration de ne pas avoir pu saisir toutes les subtilités du scénario. Bien que l’on soit majoritairement ancré dans le prog, les morceaux sont conçus autour du groove, de la mélodie et de l’émotion avec des constructions faussement accessibles facilement. Pourtant, la tension constante transpire sous la forme de ce foisonnement de multiples couches instrumentales et asymétriques qui rendent le produit fini nettement moins évident qu’il n’y paraît… contrairement au réflexe d’appuyer sur la touche “play” dès la dernière note afin d’effacer cette insidieuse frustration d’une écoute finalement incomplète. Le groupe a pleinement réussi à ce que « La musique refuse de se libérer complètement. L’album n’est pas destiné à écraser l’auditeur instantanément, mais à rester enfoui sous la peau et à continuer d’agir sur son système nerveux longtemps après sa fin. »
J’ai parlé de géniales parties acoustiques, telles que sur l’épatant « To My Old Man ». Bien évidemment, les riffs plombés fourmillent aussi sur l’album. Ils sont l’œuvre d‘Alex Pouzioux et d’Aurélien Boileau (Oreye) qui ont dû plancher assidûment sur le son de Leprous pour obtenir ces accords infernaux si sombres et vibrants dont le groupe suédois a le secret. Pourtant, c’est véritablement l’excitant jeu de basse de Yoann Roy qui enlève la palme de mon plaisir sublimé. Façon Oceansize sur « Eyed Wide Shut », il se montre irrésistiblement aventureux et slappé sur la ballade caméléon « Weird Boy ». Du grand art ! Frédéric Lagorce n’est pas en reste avec cette étonnante rythmique asynchrone impulsant « Until », un morceau complexe qui justifie à lui seul la nécessité de réécouter l’album pour en saisir tous les détails. Je craque aussi sur le chant de Jay (le rap est pardonné), qui me rappelle d’autres vocalistes français comme Yann Ligner (Klone), Mathieu Madani (anasazi) ou Nicolas Chapel (Demians). Il s’y entend pour faire passer les émotions et habille régulièrement l’ensemble d’une riche atmosphère grunge, un peu à la façon d’O.R.k. Nos Bordelais ont fait appel à quelques invités, dont on retiendra surtout la performance très floydienne au saxo de Pierre Maury, avec le renfort de Christophe Ithurritze (Jimmy Cliff, Bernard Lavilliers) aux claviers pour un superbe « Hello Stranger » faussement alangui.

C’est dit, pas de liste à la Prévert pour les invités ou pour les titres, mais plutôt une chronique qui s’est attachée à faire passer des émotions, à l’instar de Seven Eyed Crow. Ces derniers démontrent avec Emerge qu’ils le font bien mieux que moi. La meilleure façon de le vérifier est de vous précipiter à l’écoute de cette subtile galette, mêlant habilement atmosphères et textes sombres avec un chant lumineux et de nombreuses parties acoustiques originales. Rappelez-vous cependant que cet album devra se réécouter plusieurs fois pour s’imprégner de toute sa quintessence.
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