Alabama Shakes – I Must Be Dreaming
Island Records
2026
Thierry Folcher
Alabama Shakes – I Must Be Dreaming

I Must Be Dreaming d’Alabama Shakes fait partie des albums les plus étonnants, les plus dérangeants et les plus séduisants de la rentrée. À moins que je ne sois en train de rêver, me voilà complètement happé par un phénomène musical capable de fissurer les carcasses les plus endurcies. Pour tout vous dire, j’étais en train de me concentrer sur le nouveau Syd Matters, lorsque les ondulations vocales de Brittany Howard m’ont pris par surprise et mis à mal le retour inespéré de ce pauvre Jonathan Morali. La bataille n’aura même pas lieu et tant pis pour A Gospel Of Some Sort (dernier effort studio de Syd Matters) qui devra attendre. Que l’on soit à l’heure du thé ou pas, je préfère entrer directement dans le vif du sujet avec un « Tea Time » qui force le respect et demande de cesser immédiatement toute autre activité. Premier morceau d’une série de onze répartis sur quarante-huit minutes d’un rhythm’n’blues atmosphérique vraiment particulier. « Tea Time » commence par une incursion dans un monde partagé entre la puissance d’un beat pachydermique et la fragilité d’une voix diaphane. Un mariage pas évident du tout, mais qui, contre toute attente, fonctionne à merveille. Sur cette chanson, Brittany dépose les armes, prend l’Humanité à partie et se crée un royaume. Sa voix n’est pas toujours assurée, mais le propos tient bon dans son évocation utopique d’un monde à reconstruire. Superbe entrée en matière qui demande aussitôt à s’intéresser de plus près à cet énigmatique trio venu d’Athens en Alabama. Énigmatique pour qui n’a pas vécu l’entrée fracassante de Boys And Girls en 2012 et surtout la consécration Sound And Color de 2015. Un deuxième opus récompensé en 2016 par trois Grammy Awards, dont celui de meilleur album dans la catégorie musique alternative.
Onze années pour produire I Must Be Dreaming, ce n’est pas vraiment l’idéal chez un groupe qui avait l’occasion de s’imposer rapidement. La raison, ou plutôt les raisons, sont à chercher du côté des divers projets solo et des déboires avec la justice de l’ancien batteur Steve Johnson. Des événements qui ont failli mettre un terme à la courte carrière d’Alabama Shakes avant qu’une réunion surprise en 2024 permette au trio Howard, Fogg, Cockrell d’annoncer leur retour avec de nouvelles chansons. Une réunion, semble-t-il inévitable, mais qui devait se traduire par quelques changements dans l’orientation musicale. « Tea Time » le confirme d’entrée, mais tout l’album repose sur cette volonté d’aller plus loin dans des constructions inédites pour ne pas dire improbables. Et c’est ce qui donne à ce disque une couleur changeante, passionnante et, dans l’ensemble, un peu moins fixée sur les performances vocales de son imposante chanteuse. À mon sens, on l’avait un peu trop vite comparée à Janis Joplin et les quelques excès vocaux de Sound And Colors ne sont pas suffisants pour affirmer cela. On a affaire à deux mondes différents. Surtout que Brittany possède sa propre identité et croyez-moi, elle fait le job à sa manière. Pour en revenir à I Must Be Dreaming, il est important de signaler qu’il n’y a pas non plus de révolution. Les productions se ressemblent, l’écriture est toujours aussi personnelle et seules les ambiances diffèrent. Je dirais presque que cette décade d’écart a apaisé le discours (pas dans les paroles, mais dans la façon de les exprimer) et le shoegaze d’avant a laissé la place à une soul popisante que n’aurait pas reniée Prince. En écoutant « Garden », par exemple, le kid de Minneapolis semble être sorti de sa boîte pour phagocyter les cordes vocales de Brittany.

Bon, cela n’engage que moi et ne porte préjudice à personne. Et si je vous dis que Sade est venu se mirer dans un « I Feel Hope Coming » absolument génial, vous ne trouverez rien à redire, je crois. Juste le fait que les accents soul et funky sont omniprésents et démarquent ce nouveau disque des productions de jeunesse. Les compositions sont hyperléchées et associent à la perfection un rhythm’n’blues classique avec des interventions complètement inattendues. Le titre « Time » s’impose comme le parfait enseignement de ce mariage aventureux. Tout est calme au début avant que la guitare de Heath Fogg ne délivre un post-rock grinçant à glacer le sang. La production de Shawn Everett y est pour beaucoup et assure malgré tout une continuité avec Sound And Colors. Sur ce titre, comme sur la plupart des autres, les paroles ne sont pas très joyeuses et se transforment souvent en confession douloureuse sur certains aspects de la vie. Le temps qui passe à toute allure en fait partie et nous interpelle encore plus violemment quand c’est Brittany qui le déplore. À l’exception de la chanson « Easy », beaucoup de regards sur le passé, le présent et l’avenir sont guère encourageants, un peu à l’image de « Waist Deep » et son discours sans appel : « You roll straight downhill to me, out here in the creek » (Tu roules tout droit en bas vers moi, ici dans le ruisseau). Heureusement que la musique prend le dessus et reste l’attraction principale. Je ne pense pas que les débats vont se focaliser sur les mots, même si la langueur et les remords ont permis à notre trio de se surpasser.
L’album s’écoute religieusement, mais pas dans une attitude figée. Les ondes se propagent partout et mettent le corps à contribution. Malgré la modernité des sons et des constructions, le fond musical reste branché sur des styles qui ont fait leurs preuves. Que ce soit sous l’emprise de la soul, du hip-hop ou du R&B, tout est fabriqué pour faire bouger et lâcher prise. Sans oublier les prouesses musicales des musiciens, parfois difficiles à cerner, mais toujours efficaces. Comme exemples, parmi beaucoup d’autres, j’ai relevé les effets destructeurs de la guitare de Heath Fogg sur « How Love’s Supposed To Go » ou encore la terrible ligne de basse de Zac Cockrell sur « American Dream ». L’album foisonne de trouvailles et son côté presque subversif met l’auditeur dans une position inconfortable. L’impression de se noyer par moments est réelle, mais à chaque fois la tête sort de l’eau et s’enrichit d’éléments nouveaux. Vous l’aurez compris, lorsque je parlais d’un album dérangeant au tout début, ce n’était pas de vaines paroles. Juste un constat qui contraste avec notre univers formaté et peu enclin aux dérives.

Après onze années de silence, Alabama Shakes refait parler de lui avec un I Must Be Dreaming tout bonnement magique. La voix et les prouesses de Brittany Howards y sont pour beaucoup, mais ce nouvel opus semble donner plus de place aux explorations sonores en tous genres. Lorsqu’on aborde ce disque, il ne faut pas le faire en toute confiance. Les chansons ne s’offrent pas facilement et demandent une vraie acceptation. Je ne pense pas me tromper en disant qu’Alabama Shakes ne ressemble à personne et c’est cela qui fait courir les foules. Cette chronique est certes révélatrice, mais si vous voulez une belle présentation du groupe et des chansons de I Must Be Dreaming, je vous conseille d’aller sur YouTube et de visionner le concert filmé le 28 août dernier à Minneapolis. Vous avez là une occasion unique de découvrir une formation très professionnelle et particulièrement bien applaudie.
https://www.alabamashakes.com/