Seabuckthorn – Never The Same River
Lost Tribe Sound
2026
Lucas Biela
Seabuckthorn – Never The Same River

« Seabuckthorn », pseudonyme du citoyen britannique Andy Cartwright, c’est « l’argousier » en français. Dans sa répartition géographique, cette plante se retrouve souvent à une interface, avec l’eau quand elle borde le littoral, avec le ciel dans les montagnes. On comprend alors mieux le choix de ce surnom : il s’agit de faire dialoguer les différents éléments de la nature, à savoir la terre, l’eau et l’air. Et en effet, les sons mouvants de notre Anglais reproduisent l’harmonie qui lie ces derniers. Mais le titre donné à ce nouvel album, Never The Same River, semble également mettre l’accent sur les aléas auxquels la nature est confrontée.
Dans un écrin minimaliste mais avec pléthore d’instruments (banjo, violon, alto, contrebasse, taishōgoto, saz, tuba, trombone, autoharpe, percussions et guitare), nous sommes invités à pénétrer une nature fascinante mais fragile. Le voyage musical qui nous est proposé dépeint fort bien les variations de débit et de parcours que subit la rivière-titre. Pour preuve, sous un ciel ombragé mais à l’écart de tout vent, « The Encompassing » propose un écoulement régulier mais freiné par des dépôts de-ci de-là. Alors que pour ce morceau, l’obscurcissement est signalé par une contrebasse en proie à une détresse viscérale, on est surpris que le relai soit pris par un trombone contrarié dans « Weather En Route ». Les traits sombres qui esquissent un doute profond finissent par se dissiper pour faire place à des lignes graciles et libérées de toute perplexité. Toujours dans les contrastes, « A Voice Of Reason » fait admirablement alterner les échos lumineux de l’autoharpe et les pensées sombres du tuba. En outre, les rythmes chaloupés de « Mumbo Jumbo » mettent bien en évidence le trajet sinueux de la rivière. On note alors que le violon joue à la fois la carte de la désillusion et de l’émerveillement. En revanche, porté par une lumière éclatante, « If There Was Another Way » cherche à mettre de côté les clairs-obscurs. Andy y fait en effet vibrer les cordes de ses instruments avec délicatesse et élégance, chassant par là même le spleen qui ne cesse de le tourmenter.

Sous l’impulsion d’un violon déchiré, « Luck Intervenes » signale une plus grande agitation du cours d’eau. Dans « Things We Cannot See » néanmoins, alors que le cousin alto de l’instrument à cordes respire la joie de vivre, ce sont les percussions allègres qui donnent cette fois-ci une plus grande fluidité au fleuve. Plus loin, le duo complice entre la guitare et les percussions entreprenantes de « His Mind Was A Blizzard » entraîne à nouveau notre rivière dans un épanchement important. Ailleurs, autour d’échanges étourdissants entre les différentes cordes, c’est la pluie de rythmes de « Where There’s Smoke » qui y contribue. Enfin, la course folle de « Spinning Totem » intrigue par des alertes dont les échos finissent par installer une ambiance de mystère.
Avec « After The After », notre esprit est hanté non seulement par l’atmosphère inhospitalière qui règne mais également par les mesures quelque peu hésitantes des percussions. C’est aussi le cas avec « Troubled Spirits Be Gone », où la guitare amène semble néanmoins panser les plaies de ces dernières. Et quand ce ne sont pas les percussions qui claudiquent, ce sont les instruments à corde. Ainsi, dans « Once A Flood », les plaintes irrégulières du banjo brisent le cours de la pièce, mais elles nous touchent par leur sincérité et leur finesse. Le contraste est encore plus saisissant dans « The Not Self ». Les incantations poignantes, associées aux échos troublants de l’autoharpe semblent en effet y narguer la fébrilité des percussions. Mais le « boitement » sus-mentionné ainsi que les implorations ne mettraient-ils pas à nu la fragilité d’une nature aux prises avec de nombreux phénomènes délétères ?

On serait tenté de rapprocher l’œuvre de Seabuckthorn des opus de Popol Vuh, tant les deux respirent la nature, aussi bien dans ce que celle-ci offre de plus beau que dans son côté plus fragile. À la manière des premiers peintres paysagistes, quittant leur atelier pour le grand air, des musiciens comme Andy Cartwright nous rappellent à quel point l’art doit être connecté au réel, et notamment à la nature. On ne peut que se réjouir que de telles démarches soient encore adoptées en musique de nos jours.
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