Lucas Santtana – Brasiliano
Nø Førmat !
2026
Thierry Folcher
Lucas Santtana – Brasiliano

Le nouvel album de Lucas Santtana vient de sortir, il se nomme Brasiliano (brésilien). Une publication très attendue chez Nø Førmat !, le fameux label parisien dont la grande spécialité est de réunir les hommes et leur musique. On l’a vérifié ici même en 2025 avec Our Calling, la belle rencontre entre Piers Faccini et Ballaké Sissoko, deux artistes aux cultures différentes, mais à l’amitié forte et fusionnelle. Cet état d’esprit se retrouve dans les onze titres de Brasiliano, sur lesquels figurent bon nombre d’invités venus avec leurs diversités linguistiques, leurs accents personnels et leurs mémoires passées. Tout au long de cet album, Lucas Santtana affiche son appartenance et son identité, mais sans pour autant installer de barrières ou de hiérarchie. Pour lui, les langues romanes se marient librement et naturellement. Et cela se vérifie à chaque étape de ce disque bourré de chaleur communicative et d’élans fraternels. Au-delà des mots, la musique est tellement imprégnée d’ondes positives que le corps et l’esprit ne se font pas prier pour plonger dans cet océan de volupté. Les rythmes ondulent, les voix séduisent et les sonorités nous font voyager. D’Amérique du Sud à la Méditerranée en passant par les Antilles, les distances sont abolies et la fraternité entre les peuples fait plaisir à voir, surtout dans le contexte géopolitique actuel. Loin des utopies, Lucas chante le sourire aux lèvres et des étoiles dans les yeux. Ce sont des signes qui ne trompent pas et qui finissent par nous atteindre facilement.
La chanson « A História Da Nossa Lingua » (l’histoire de notre langue), interprétée en compagnie de Gilberto Gil, ouvre cet album de fort belle façon. Une première rencontre fraternelle et intergénérationnelle qui relate les voyages de la culture brésilienne à travers le monde. La voix claire de Lucas se mariant à merveille avec celle plus rauque de Gilberto. Le temps a fait son œuvre, mais la passion est toujours là. Tous ceux qui ont aimé « Toda Menina Baiana », son tube planétaire de 1979, seront ravis de retrouver les accents fruités d’une voix inoubliable. J’en fais partie et malgré les années qui séparent ces deux parutions, le vent transporte vers nous les mêmes fragrances exotiques, celles qui nous font danser et rêver d’un monde meilleur. L’impression générale de Brasiliano tourne autour d’un sentiment de félicité, de regards simples sur les gens et d’amitiés sincères malgré les différences. Cela ne signifie pas pour autant que les duos, voire les trios, tombent dans la béatitude ou dans des attitudes énamourées un peu forcées. Non, rien de tout ça, c’est la musique et rien que la musique qui les unit même si tous ces musiciens n’œuvrent pas forcément dans les mêmes registres. Sur « Linguas Gerais » (langues générales), par exemple, Lucas invite la chanteuse guarani Tainara Takua et le rappeur malien Oxmo Puccino à le rejoindre dans un assemblage a priori hétéroclite. Un puzzle vocal qui, contre toute attente, fonctionne à merveille. Les rythmes calypso, richement mis en scène sur ce titre, servant de ciment et de langage commun à trois horizons éloignés en distance, mais proches dans la passion.

Les surprises ne manquent pas, et lorsque Caroline Dufau et Lila Fraysse du groupe toulousain Cocanha nous font vibrer sur « Liga », c’est un peu notre culture ancienne qui est mise à l’honneur. Un hommage espéranto, chanté dans un curieux mélange de mots qui insiste sur la nécessité de connaître ses origines afin de préserver son patrimoine. Et tout ça, porté par une musique ensoleillée se mêlant parfaitement aux jolies voix occitanes de Caroline et de Lila. Ensuite, Lucas nous surprend encore sur « Strati Di Tempo » chanté en duo et en italien avec Antonio Dimartino. Une douce évocation de la langue mère qui voit ses enfants la faire voyager et parfois la métisser. Ce qu’il y a d’extraordinaire, et que je soupçonne d’être intentionnel, c’est de montrer à quel point des langues différentes peuvent se combiner et s’harmoniser dans un même ensemble attrayant. Pour la chanson « Dans Le Sud », c’est en français que Lucas Santtana et sa compatriote Flavia Coehlo partagent leur passion commune pour le soleil de Méditerranée. Puis, avec « Cuando Mi Lengua », c’est au tour de l’Espagne et de l’actrice Maria Lado d’être mises à l’honneur dans une évocation coquine de la langue en tant qu’objet de plaisir. Vous voyez, on ne s’ennuie pas une seconde et la grande leçon à retenir de cette diversité de rencontres est que la musique d’essence brésilienne peut se travestir de bien des façons sans jamais perdre sa séduction naturelle. Les airs de samba de « Ver Meu Povo Se Abraçar » (voir mon peuple s’enlacer), la douceur feutrée de « Eu Ainda Te Amo » (je t’aime toujours) et le troublant « Battre Des Ailes » en font l’expérience. Sur ces trois chansons, Lucas a fait appel aux belles voix brésiliennes de Chico César et de Rachel Reis, mais aussi à celle, magnifique, de l’anglo-français Piers Faccini. La promenade à la découverte des langues romanes (ou latines) se termine avec les déhanchements festifs de « Que Seja Um Reggae » (Que ce soit du reggae) et de « Independência », deux dernières étapes marquées par les apparitions du groupe rock brésilien Os Paralamas Do Sucesso et de la chanteuse guinéenne Karyna Gomes. Voilà, tout le monde a été cité et mérite amplement que leurs noms soient associés à ce Brasiliano qui succède de fort belle façon au très acclamé O Paraiso de 2023.

Le moins que l’on puisse dire, c’est qu’avec Brasiliano, Lucas Santtana a construit un étonnant édifice qui pose d’évidentes questions sur notre appartenance. Les langues romanes sont ici mises à l’honneur tout en sachant qu’elles peuvent aussi bien réunir que séparer. La bonne attitude revient aux hommes et aux décisions qu’ils prennent. La fierté d’appartenir à un groupe par sa langue est importante, mais regarder ailleurs avec l’envie de comprendre les autres, l’est tout autant. Je reconnais que ces interrogations peuvent sembler pesantes, mais en aucun cas elles n’arriveront à gâcher cette extraordinaire polyphonie de mots portée par une musique populaire sans cesse réinventée. Pour ses vingt-cinq ans de carrière, Lucas Santtana nous fait réfléchir en musique et de ce côté-là, il peut compter sur nous. Il sera toujours soutenu par tous les amoureux de rythmes exotiques et de voix sucrées. Par un peuple ouvert à la beauté et qui se dit à chaque fois : « Peu importe le discours, pourvu qu’il soit mis en chanson de cette façon ».