Julian Lage – Scenes From Above
Blue Note
2026
Thierry Folcher
Julian Lage – Scenes From Above

Julian Lage, les amateurs de jazz le connaissent bien. Il est surtout reconnu pour sa précocité et sa très grande virtuosité à la guitare. Le célèbre magazine américain The New Yorker le désignant comme l’un des guitaristes les plus prodigieux de sa génération ainsi que l’un des plus grands musiciens improvisateurs. Nous voici prévenus et même si Scenes From Above se situe bien dans la catégorie Jazz, il est assez ouvert pour permettre au grand public de s’y engouffrer avec plaisir. À presque quarante ans, ce natif de Santa Rosa en Californie peut se vanter de posséder un sacré palmarès. Que ce soit en solo ou en collaboration, son parcours discographique est édifiant. Il est notamment renommé pour ses travaux aux côtés du vibraphoniste Gary Burton et des saxophonistes Charles Lloyd et John Zorn. À noter aussi que The Layers a reçu le Grammy Award du meilleur album de jazz instrumental en 2024 (il s’agit en fait d’un EP qu’il a enregistré en même temps que View With A Room, son disque de 2023). Belle carte de visite qui devrait titiller la curiosité de certains et faire en sorte que cette chronique puisse les inciter à sortir de leurs habituelles consommations musicales. Personnellement, j’ai adoré ce disque et même si je m’intéresse de plus en plus à la foisonnante scène jazz actuelle, je suis persuadé que tous les frileux du genre pourront ressentir les mêmes sensations que moi. Julian Lage a toujours su bien s’entourer. Le fait d’avoir reconduit Joe Henry à la production n’est certainement pas dû au hasard. Speak To Me, son précédent album sous sa direction, était déjà une grande réussite et malgré le changement de musiciens, la finesse de l’enregistrement reste la même. Pas de virtuosité glaçante ou de démonstration inutile, Scene From Above brille par son homogénéité et par de délicieux échanges entre l’orgue de John Medeski et la guitare de Julian.
En plus des deux artistes précités, le quatuor se compose de Jorge Roeder (déjà présent sur Speak To Me) à la contrebasse et de Kenny Wollensen à la batterie. Et c’est ce dernier qui lance « Opal », un premier titre atmosphérique qui étonne par le caractère innovant du piano. John Medeski égrène les notes comme autant de gouttes d’eau qui s’écraseraient sur un sol à la résonance appuyée. Contrebalançant cette atmosphère étrange, la guitare de Julian Lage est, quant à elle, rassurante de beauté. On retrouve bien son style ondoyant où la fluidité s’accompagne d’une incomparable précision. Superbe début qui ouvre l’album sur de bonnes bases et donne envie d’aller plus loin. « Red Elm » qui suit juste après, sera plus traditionnel dans une version jazz classique qui met en avant le travail soutenu de la contrebasse et la légèreté des percussions. Les nappes d’orgue Hammond constitueront, pour leur part, un fond sonore particulièrement propice aux improvisations de la guitare. Le plaisir est immédiat et suggère que la tradition est aussi agréable à écouter que l’innovation. La diversité est bien là et l’ennui impossible. Les neuf titres de Scene From Above se consomment avec appétit et l’envie d’y revenir souvent est incontestable (chez moi, c’est un gage de succès). Julian Lage est un personnage pittoresque qui s’est retrouvé sous les feux de la rampe dès 1996 alors qu’il n’avait que huit ans. À cette époque, un documentaire lui a même été consacré (Jules At Eight), démontrant déjà d’extraordinaires prédispositions à la guitare. Enfant prodige qui par la suite confirmera tous les espoirs placés en lui. Ce n’est pas toujours vrai pour ces jeunes talents qui sont vite confrontés aux défis de la création artistique.

Heureusement, Julian Lage sait composer et passionner le public, il l’a démontré depuis longtemps. Nous l’avons laissé avec un beau témoignage d’écriture jazz sur « Red Helm » et le suivant « Talking Drum » sera tout aussi intéressant. La mise en scène semble facile avec de discrets motifs servant à lancer des improvisations soignées. À l’honneur John Medeski à l’orgue Hammond B3 ainsi que le retour de Patrick Warren au dulcitone (sorte de clavier percussif rappelant le xylophone ou le son du Fender Rhodes). Je vous le disais, les aspects musicaux sont changeants et « Havens » nous interpelle avec ses accords de samba et sa construction millimétrée. Chacun venant se caler sur une remarquable ligne rythmique digne d’une mélodie très travaillée. Un excellent travail de fond qui fera du langoureux « Night Shade » un magnifique contrepoids inventif. Ici, la guitare de Julian prend un aspect innovant en passant sans heurt d’un toucher classique à quelques « petites sensations rock » fort bien maîtrisées. Ce titre de plus de sept minutes est sans conteste un des plus exaltants du disque. On poursuit la découverte avec « Solid Air », une jolie ballade qui plonge l’auditeur dans une atmosphère tourbillonnante assez particulière. Puis les airs rétros de « Ocala » nous feront voyager vers d’étranges souvenirs qui ne veulent pas s’effacer. Encore et toujours, l’orgue de John Medeski sera à l’honneur, preuve que Julian Lage est loin d’avoir misé sur un album de guitariste. Pour terminer, les airs flamenco de « Storyville » et la beauté pure de « Something More » démontreront la solidité d’un collectif ultra-soudé et unique en son genre.

Le guitariste californien Julian Lage vient d’ajouter Scene From Above à une impressionnante discographie que les fans de Pat Metheny ne peuvent ignorer. Chez ces deux musiciens, la façon d’aborder la musique en général et le jazz en particulier est assez semblable, notamment pour les enregistrements en formation où la virtuosité s’efface souvent pour laisser le groupe s’exprimer. C’est tout à fait le cas de ce nouvel album dont la cohésion à quatre est une des principales caractéristiques à retenir. Savoir où chercher de la bonne musique est peut-être la chose la plus stimulante chez le prospecteur chroniqueur que je suis et, dans le cas de Julian Lage, c’est l’inestimable et légendaire label Blue Note qui me l’a offerte. La fameuse Note Bleue, synonyme de qualité, qui accompagne les amateurs de jazz et de blues depuis presque cent ans. Quant à moi, je repars, gonflé à bloc, désireux de retrouver l’ambiance chaleureuse de « Opal » pour une nouvelle écoute qui ne sera certainement pas la dernière.