Jasmine Myra – Where Light Settles
Gondwana Records
2026
Thierry Folcher
Jasmine Myra – Where Light Settles

La saxophoniste et compositrice Jasmine Myra vient de sortir Where Light Settles, un nouvel album solo enregistré aux studios The Nave à Leeds, sa ville natale. Tout comme ses deux précédentes parutions, ce troisième ouvrage est publié chez Gondwana Records, la célèbre écurie fondée en 2008 par le trompettiste Matthew Halsall. Rien qu’avec ces éléments, les habitués d’Hania Rani, Portico Quartet, Svaneborg Kardyb ou Caoilfhionn Rose savent à quoi s’en tenir. Pour les autres, je dirais simplement que cette maison est célèbre dans sa manière d’aborder la musique en combinant différents styles tels que le jazz, l’ambient, le post-classical ou l’électronica. Je dois reconnaître qu’à chaque fois, ces artistes m’ont surpris par leur audace et leur capacité de séduction. Et même si une ligne directrice existe chez Gondwana Records, rien ne se ressemble et chaque album est une aventure originale à découvrir et à parcourir avec beaucoup d’intérêt. En revanche, ne soyez pas surpris de voir apparaître les noms de tous ces artistes à l’affiche des publications des uns et des autres. Les échanges sont fréquents et l’esprit de famille règne en permanence au sein du label. Mais revenons à cette jeune musicienne qui confère à son saxophone (et à sa flûte) des intonations tendres et mélodieuses poussant à la rêverie.
On parle de narration musicale dans sa façon de jouer, un peu comme si le souffle agissait en messager de l’âme. Pour Where Light Settles, Jasmine met en avant la dualité, le bien et le mal ainsi que l’impossibilité de grandir sans connaître les parcours doux-amers de la vie. Ces concepts, elle les possède depuis longtemps et trouve aujourd’hui l’occasion de les exprimer en seulement cinq jours de studio, entourée de ses camarades musiciens et d’une section de cordes. Là où la lumière s’installe, tout devient plus clair. C’est ainsi qu’il faut appréhender les neuf titres de l’album tout en se disant que ce voyage introspectif peut alimenter nos propres réflexions. Les compositions sont d’une telle richesse que notre attention est sans cesse accaparée et mise à contribution. En écoutant ce disque, on s’aperçoit aussi que le saxophone n’est jamais tyrannique et laisse beaucoup de place aux autres instruments. Une attitude qui évite le piège de la lassitude et permet ainsi d’apprécier les parties de flûte, de piano, de harpe, de vibraphone et de guitare. Sans oublier une section rythmique épatante et dévouée. Tous ceux qui ont apprécié Horizons en 2022 puis Rising en 2024 ne seront pas dépaysés en écoutant Where Light Settles. Pour ma part, je dirais que c’est une bonne chose. Le temps passé avec ces deux premiers épisodes fut tellement apaisant et frissonnant qu’un troisième volet du même niveau était à souhaiter. Et dès l’introduction du fort justement nommée « Opening », le moindre doute sur la portée émotionnelle de la musique s’est vite dissipé. Les liens avec le passé étaient solides et la façon de transmettre les émotions quasiment identique.

La réussite de cette manière de procéder réside peut-être dans la captation presque live de l’événement. Certes, les mélodies de chaque instrument sont écrites, mais les structures et l’avancée des titres semblent relever d’improvisations à la fois personnelles et collectives. Pas étonnant que cela soit allé si vite. Des musiciens aguerris, une trame jazz très ouverte, des atmosphères expressives et une grande confiance en soi ont fait de Where Light Settles une jolie continuité à Horizons et Rising. Je m’empresse de dire que cela n’a rien d’un copier-coller. Les nouveaux morceaux possèdent leur propre identité et ne demandent qu’à ravir nos oreilles. On revient vite à « Opening », un premier titre qui fait du bien et qui met à l’honneur (entre autres) le piano de Jasper Green, le saxo parfois nippon de Jasmine et la harpe d’Alice Roberts. Ensuite, la même équipe enchaîne avec les intonations champêtres de la flûte de « Reflections ». Un parti-pris folk qui fait renaître les souvenirs d’enfance de Jasmine ainsi que son profond respect pour la nature (c’est elle qui le dit). Après ce départ en douceur, les secousses toutes relatives de « Likeness And Shadow » séduisent et unissent le groupe dans une forme de jazz particulièrement accrocheuse. Sur ce titre, Jasmine, bien épaulée par les percussions de George Hall et la contrebasse de Sam Quintana, montre d’indéniables qualités de soliste expérimenté. En seulement trois morceaux, les talents d’écriture et d’instrumentiste de cette toute jeune femme se révèlent avec netteté. Puis le rythme balancé de « Some Rain Must Fall » prend position pour un autre voyage au pays de la méditation. Le saxo devient bavard, les cordes s’accordent dans une forme de langueur cinématographique et le piano fait de la dentelle. Quelle félicité mes amis ! Je suis véritablement charmé et ce ne sont pas les deux petits moments magiques de « Echo » et de « Breath » qui font baisser la pression. Juste des alternatives musicales au chant envoûtant du saxophone de « Fragments ». Car, si la narration évoquée plus haut doit porter un étendard, c’est bien avec ce titre qu’elle peut le faire. Les paroles ne sont pas là, mais qu’importe, le message est transmis clairement et tous les musiciens y participent.
Jasmine sait s’effacer quand il le faut et reprendre le jeu à son compte au bon moment. Cela se vérifie tout au long des huit minutes de « In An Instant », un avant-dernier titre où le piano de Jasper Green est à l’honneur et sur lequel les coups feutrés de la batterie de George Hall deviennent une attraction jazz à eux seuls. On garde Jasper Green en vedette sur le morceau-titre « Where Light Settles », véritable gymnopédie leodisienne, bien installée en pourvoyeuse de rythmes chaloupés et de belles phrases de saxo. Les discrets accents de samba qui terminent le morceau et le disque, laissant présager d’autres belles aventures pour le futur. On finit réellement en beauté et convaincus que notre saxophoniste préférée a franchi un cap et nous offre aujourd’hui un bel ouvrage musical à la maturité certaine.

Désormais basée à Londres, Jasmine Myra fait partie des étoiles montantes du jazz britannique. À presque vingt-neuf ans, elle possède un savoir-faire impressionnant et une faculté hors du commun pour traduire ses émotions en musique. Chaque titre de Where Light Settles est un message mélodieux qu’elle envoie au monde et à elle-même. Pénétrer son univers est aussi évident que d’écouter un discours philosophique sur la vie. Il n’y a rien de grandiloquent dans cette démarche, c’est juste une façon d’exprimer ses sentiments et de faire pénétrer la musique au plus profond de celui qui l’écoute. D’être enroulé ainsi par d’irrésistibles ondes musicales fait partie des envoûtements que le commun des mortels réclame à chaque fois qu’un artiste se met en capacité de le faire. Avec Jasmine Myra, je peux vous assurer que cela fonctionne très bien.