Flea – Honora
Nonesuch
2026
Thierry Folcher
Flea – Honora

Flea, les fans des Red Hot Chili Peppers le connaissent bien. Ils se rappellent surtout comment ce punk sautillant (Flea signifie puce en anglais) ne s’est jamais remis du décès de son ami Hillel Slovak. Celui-là même qui lui a proposé d’apprendre à jouer de la basse pour intégrer son groupe de l’époque. Oui, un vrai punk, fougueux et indomptable à l’extérieur et profondément fragile à l’intérieur. L’histoire des RHCP est édifiante, émaillée de sorties de routes fréquentes, de bagarres internes, de succès acquis à la force du poignet et de visions musicales avant-gardistes qui en ont fait une des plus intéressantes formations des années 80 et 90. Flea fut celui qui s’efforça de garder la tête froide et, dans la mesure du possible, d’alerter ses partenaires sur les dangers de la drogue. Vaines tentatives qui n’ont pas empêché de mettre en péril les individus et le groupe lui-même. Tout cela se passait il y a fort longtemps. Depuis lors, de l’eau a coulé sous les ponts et Return Of The Dream Canteen, le treizième album des Red Hot sorti en 2022, fut positivement salué par la critique. Un dernier disque en date, qualifié d’expérimental et faisant la part belle à la guitare de John Frusciante. Le line-up est classique avec Flea à la basse qui assure sa partition en déployant toute l’énergie qu’on lui connaît, mais sans plus. C’est alors qu’à soixante-trois ans passés, cet Australien de naissance a décidé d’enregistrer son tout premier album solo, le gentiment nommé Honora. En effet, ce prénom n’est autre que celui de son arrière-arrière-grand-mère irlandaise, partie en Australie pour une vie meilleure. Le portrait de la pochette est, quant à lui, celui de sa belle-mère iranienne. Vous voyez, notre ami à l’aspect rageur est d’une sensibilité presque maladive (pour vous en convaincre, je vous invite à regarder sur Netflix le documentaire consacré aux Red Hot Chili Peppers. L’interview de Flea est édifiante).
Les fans des Red Hot vont bien sûr se pencher sur cette offrande et peut-être le regretter. Il ne faut pas en vouloir à Flea d’avoir pris beaucoup de liberté sur ce disque. Son instrument d’origine reste la trompette et force est de constater qu’Honora en regorge. Une trompette à l’image de son interprète, sensible, rayonnante, parfois bancale et terriblement expressive. Pas de panique pour les amateurs de basse, elle aussi illumine et assure la mise en rythme d’un disque étonnant qui, au fil des écoutes, m’a vraiment accaparé. J’aime particulièrement ce sentiment de liberté d’écriture, cette part d’improvisation et ce profond respect pour le jazz dans sa façon de surprendre et de séduire. Honora demande du temps, c’est certain, mais à chaque écoute, quelque chose de nouveau apparaît et finit par transformer la découverte en véritable aventure progressive. À l’instar des dix minutes de « Frailed » qui voient passer la flûte de Warren Ellis, une succession de percussions très dynamiques, la guitare de Jeff Parker bien calée sur le sujet et le Fender Rhodes de Nathaniel Walcott qu’il faut aller chercher dans les méandres du sous-sol. Et bien entendu, la basse et la trompette, placées au premier plan et qui donnent à l’auditeur le choix de se caler sur l’une ou sur l’autre. Je pense pouvoir dire que « Frailed » est à situer parmi les belles surprises du moment et que le public progressif peut y trouver matière à séduction.

Honora est composé de six titres inédits et de quatre reprises pour cinquante minutes de musique jazz directement dédiée aux nombreux invités présents. Dans ses interviews, Flea déclare que cet album est autant le leur que le sien. Cela n’a rien d’étonnant si l’on tient compte du grand cœur et de l’empathie qui le caractérisent. Du beau linge est invité sur Honora, à l’image de Thom Yorke et de Nick Cave au chant sur deux titres. Sans oublier les potes John Frusciante et Chad Smith venus faire une courte apparition. C’est d’ailleurs le batteur des RHCP que l’on entend sur le morceau d’introduction, le très atmosphérique « Golden Wingship ». Une grosse minute de dégringolade aussi étrange qu’inattendue. Le genre de composition qui sert surtout à déconnecter l’auditeur et à lancer « A Plea » dans d’excellentes conditions. La contrebasse d’Anna Butters et la basse de Flea s’en donnent à cœur joie, les cuivres partent en boucles et la batterie de Deantoni Parks virevolte au-dessus de la mêlée. Flea y va de son harangue et installe une couleur free jazz particulièrement émouvante dans ce deuxième morceau. Cela fait plaisir d’entendre sa voix dans un contexte très personnel (« Je sens de la haine partout… ») et profondément ancré dans l’actualité. Cependant, il n’y a ni lourdeur, ni propagande dans sa démarche, juste un mal-être à faire sortir coûte que coûte. Jamais disque n’aura été aussi révélateur que cet Honora touchant de vérité et de sincérité. Je n’ai pas ressenti non plus la volonté d’aller vers une construction élaborée pour cet album. Chacun se présente au bon moment avec son talent et s’inscrit dans le contexte très ouvert souhaité par Flea. C’est le cas de Thom Yorke, particulièrement à l’aise sur « Traffic Lights » et qui répond dans un langage allumé au travail précis de la trompette. Puis la scène avance doucement, la guitare assure les transitions, les percussions latines de Mauro Refosco refont le décor et les quelques nappes de synthé brouillent les pistes.
Vous voyez, rien n’est jamais acquis et l’auditeur s’accroche avec jouissance à ce patchwork de sonorités très inventives. Si « Frailed » avait réussi à nous embarquer dans un autre monde, « Morning Cry », qui lui succède, saura nous ramener sur Terre grâce à un quatuor jazz classique plein d’allant. Ensuite on repart dans les limbes avec « Maggot Brain », la première reprise signée Eddie Hazel et George Clinton de Funkadelic. J’ai tellement été surpris par ce titre que je n’ai pas pu résister à l’envie d’aller écouter la version originale. Un morceau de 1971 très surprenant, sur lequel la trompette de Flea se substitue à la guitare d’Eddie Hazel avec un aplomb très osé. Deux époques éloignées, mais deux interprétations aussi belles l’une que l’autre. Puis c’est au tour de Nick Cave de reprendre « Wichita Lineman », la chanson de Jimmy Webb de 1968. Le mimétisme entre les deux versions est cette fois moins flagrant. Cela est dû à l’interprétation hantée de Nick Cave et à la mise en musique beaucoup plus sombre. Un road trip aux allures funestes sur lequel la trompette de Flea se fait discrète et compatissante. Plus fort encore avec la reprise instrumentale et orchestrale de « Thinkin Bout You » de Frank Ocean. Ici, on peut parler d’appropriation et de réécriture. La basse remplace la voix et la trompette règne en maîtresse sur des vagues de cordes venues soutenir un titre qui, pour finir, dérange un peu. Petite fausse note ? Pas vraiment, juste l’envie de rester sur l’étrange et le perturbant. Chose faite avec « Willow Weep For Me », la vision très spéciale d’une vieille chanson écrite en 1932 par Ann Ronell. Ici, la trompette assure la diction et le Moog de Josh Johnson nous retourne les tripes. L’occasion de saluer sa production très inspirée (ici, comme sur tout le disque) et taillée sur mesure pour Flea et ses excentricités. L’album se termine avec « Free As I Want To Be », un drôle d’assemblage qui associerait Black Sabbath à une chorale possédée. La basse et les fûts de Deantoni Parks assurent un maintien de folie et une petite trompette par-ci, un joli piano par-là, tout s’achève comme nous l’espérions tous, de façon bizarre.

Honora de Flea n’est pas un disque ordinaire. Il est le miroir d’une vie qui a côtoyé le pire et le meilleur. Cette musique, venue tardivement, nous fait presque penser à une œuvre testamentaire. Un leg offert par Michael Peter Balzari, parti de son Australie natale pour devenir un des meilleurs bassistes de la planète rock. Mais c’est le jazz et la trompette qui ont ouvert son parcours musical et ce n’est que justice qu’Honora se souvienne de ces premières amours. Que l’on soit fan des Red Hot Chili Peppers ou non, chacun peut trouver matière à satisfaction dans ce disque. Du jazz au rock en passant par le funk et le prog, la palette est assez variée pour attirer le plus grand nombre d’auditeurs. Mais ce qu’il faut retenir en priorité, c’est l’extrême sincérité de ce premier travail en solitaire. Un album réussi qui ne devrait pas rester sans lendemain étant donné la qualité proposée tout au long de cette heure de musique. C’est en tout cas ce que j’espère. Et je ne dois pas être le seul.