Annahstasia – Live At Glasshaus
Auto production
2026
Lucas Biela
Annahstasia – Live At Glasshaus

De sa voix rauque évoquant aussi bien Nina Simone que Tom Waits, l’Américaine Annahstasia cultive un univers bien plus intimiste que celui de son homophone Anastasia. Il n’est donc guère étonnant que ce soit dans une petite salle de Brooklyn qu’elle fasse un tour d’horizon d’une carrière limitée à ce jour à deux EPs et un album. Mais dans le Glasshaus, sa voix était loin de laisser le public de glace.
Bien qu’elle soit entourée de sept acolytes, c’est bien un langage soyeux et confidentiel qui est déployé tout au long de sa performance. Les musiciens accompagnent les envolées avec beaucoup d’humilité. Ainsi, le saxophone de « Slow » ne se manifeste-t-il que sporadiquement, et uniquement pour accentuer les émotions véhiculées par la voix. Il sera triste quand le moral d’Annahstasia est à zéro, et à l’inverse enjoué quand ce dernier est au beau fixe. De même la sept-cordes fait osciller les notes quand la voix tremblante de la jeune femme partage peines et joies dans « Villain ». Les balais discrets du batteur contribuent également à ce déséquilibre en voguant sur une mer instable. Et quand sur « Unrest », la guitare retire sa veste en patchwork, c’est pour en enfiler une aux couleurs uniformes et éclatantes. Il s’agit alors d’appuyer les souffles gorgés de vie que le cœur et les poumons cherchent à sortir de l’étroit. Avec « Evergreen », à l’air étonné des compagnons devant les couleurs persistantes des conifères en plein hiver fait suite la panique quand un blizzard arrive subrepticement. Ici encore, l’instrumentation appuie les effets de surprise de la voix, avant que la noirceur progressive qu’elle installe ne mette en valeur les tourments d’Annahstasia. Ailleurs, telle une bagatelle de l’ère romantique, violoncelle, guitare, clarinette et piano se prennent par la main pour donner des airs joyeux à un « Sunday » pourtant au bord du précipice. Car c’est cela aussi l’univers d’Annahstasia, savoir s’adapter aux changements et aux bouleversements qui marquent le passage du temps.

Et en matière d’acclimatation, le chant de la Californienne sait y faire. Dans le visage sombre qui est présenté sur « Be Kind », quand les sursauts angoissés bousculent les tremblements glaçants, les bras nous en tombent. Mais que les notes feutrées du piano interviennent, et l’esprit torturé de notre sorcière des ambiances tourne à l’espoir avec des respirations plus légères. On peut alors relever les bras pour les tourner vers la lumière. En outre, ce sont même presque des galops que l’on entrevoit dans les scansions rythmées de « Saturday ». Et à nouveau, dans un paysage aride, les premiers souffles s’annoncent froids avant que le jour ne se lève et qu’une brise distraite ne réchauffe l’atmosphère. « Believer », à l’inverse, semble dériver vers des eaux sombres, mais la foi et la passion qui animent notre Angeline parviennent à redresser le gouvernail. La lumière des exaltations courtes finit par rayonner, emportant l’assemblée dans son champ (chant ?). Et en parlant d’allégresse, « Satisfy Me » brille par la chaleur qui se dégage de ce chant si vigoureux. Mais des fêlures ci et là sont autant de signes de sentiments mêlés. En mettant en exergue le caractère fragile de l’humain, cette hésitation dans la détermination est touchante. La vulnérabilité de l’âme est d’ailleurs fort bien illustrée par les échos déstabilisants des pleurs qui ponctuent le chant d’espoir de « Take Care Of Me ». La clarinette troublée ne parvient d’ailleurs pas à arrêter le flot de larmes qui recouvre le visage ému de notre artiste. Et des moments qui nous prennent aux tripes comme celui-là, ce concert en regorge. J’en veux pour preuve les graves larmoyants de « Power » ou les chevrotements à frémir de « Slow ».

Avec une voix qui exulte autant qu’elle broie du noir, Annahstasia parvient à pétrifier notre être tout en remuant nos sentiments. Les artistes comme elles sont rares. Tout le charme de leur musique reposant sur l’inconstance des émotions, il faut encourager ces jongleurs de sentiments à poursuivre leurs rêves de faïence, sans les pousser à remplacer l’objet convoité par un autre moins fragile.