The Delines – The Set Up
Decor Records
2026
Thierry Folcher
The Delines – The Set Up

The Set Up, le nouvel album de The Delines vient de sortir et je ne sais pas comment je dois le prendre. Fan absolu de la littérature de Willy Vlautin et de la voix d’Amy Boone, je dois bien admettre que d’inquiétantes pensées ont traversé mon esprit. Après les excellents The Imperial de 2019, The Sea Drift de 2022 et Mr. Luck And Ms. Doom de 2025, je n’ai pu m’empêcher de penser qu’un autre épisode, aussi rapproché, menaçait de rompre le charme et de tomber dans la routine. Pourtant, ces petites saynètes, très réalistes et fort bien mises en musique, avaient de quoi toucher l’auditeur au plus profond de son âme. Je n’aurais surtout pas voulu qu’elles deviennent banales, répétitives ou ennuyeuses. Inquiétudes légitimes, mais vite effacées ! Car maintenant je peux le dire, The Set Up ne déçoit pas et se place même comme une aventure inédite au fort potentiel séducteur. Je m’empresse également de signaler que de trahison, il n’y en a pas. Alors tout va bien ! Ces quelques craintes auront eu le mérite de mettre en avant tout l’attachement que je porte au sympathique quintet de Portland. Ce nouvel épisode a néanmoins une histoire qu’il est important de connaître. Lors des sessions d’enregistrement de Mr. Luck And Ms. Doom, plusieurs chansons n’ont pas été retenues parce qu’elles n’adhéraient pas au concept tragico/romantique voulu par le groupe. Mais compte tenu de leur qualité, Willy Vlautin a décidé de les enregistrer comme une sorte de complément, un peu à la marge, de l’album principal. Ceci explique la rapidité avec laquelle The Set Up est arrivé jusqu’à nous. Et lorsqu’on écoute les recalées « Walking With His Sleeves Down », « The Meter Keeps Ticking » et « The Reckless Life », on comprend pourquoi l’envie de les partager s’est vite imposée.
Comme justification, Willy Vlautin explique que ces trois chansons parlent de drogués, d’escrocs et de paumés. Des situations pas très en phase avec le romantisme affiché de Mr. Luck And Ms. Doom. Voilà pour les explications, il ne restait plus qu’à mettre tout cela en forme et à faire en sorte que cette descente aux enfers soit la plus accessible possible. La réussite du concept reposait sur cette difficulté à priori hors de portée. Mais tous ceux qui ont lu les romans de Willy Vlautin savent que l’affection qu’il porte aux marginaux, aux démunis et aux-laissés pour-compte est d’une force telle que son regard sur ce monde peu fréquentable en devient très émouvant. Là où les choses ont parfaitement fonctionné, c’est dans la façon dont l’album est construit. Autour des habituelles chansons se sont greffées des narrations et des pistes instrumentales élaborées dans la plus pure tradition cinématographique. Ce disque est un tout, habilement pensé et pas seulement fabriqué pour accommoder les trois chansons recalées. Le climat particulier devait être immédiatement reconnaissable et la première narration intitulée « The Set Up Part 1 » donne aussitôt le bon éclairage. Amy Boone nous parle d’un couple malfaisant qui réussit néanmoins à s’en sortir, tout ça parce qu’il n’avait pas peur et qu’il avait du cran. Pas de morale bien sûr, juste une séquence aux images fortes et explicites. Musicalement, le rendu est poignant. La trompette enrouée de Cory Gray et la rythmique sobre de la paire Sean Oldham/Freddy Trujillo créent une atmosphère sombre qui nous fait penser aux films noirs d’après-guerre. La production du fidèle John Morgan Askew mettant ce qu’il faut d’ingrédients pour créer une atmosphère appropriée aux besoins du groupe.

Le voyage aux tréfonds de l’âme et de la société se poursuit avec « Can You Get Me Out Of Phoenix », une chanson typique de Willy Vlautin qui parle d’hérédité et d’appel au secours. On est ici dans l’habituel cocktail musical fait de guitares folk, d’orgues languissantes et de rythmiques souples. De son côté, Amy Boone, telle une Lady Day ressuscitée, chante la tragédie avec cœur et miséricorde. Je suis conscient que ce n’est pas rose, mais écouter The Delines sans comprendre les paroles est fortement déconseillé. Que ce soit dans ses livres ou dans ses textes, Willy Vlautin ne tombe jamais dans le pathétique ou le sordide. Il y a toujours une porte de sortie, même dans les situations les plus désespérées. Et puis, la trompette de Cory Gray sur l’instrumental « Jumping Off In Madras » fait ce qu’il faut pour nous autoriser à méditer et à souffler un petit peu. Ici, le voyeurisme n’existe pas, au contraire c’est la compassion qui prédomine et permet de s’attacher aux déboires d’une « Didlaudide Diane » en mauvaise posture. Histoires de petites gens et d’intimités qui deviennent essentielles comme sur « Keep The Shades Down » et sa superbe mise en musique. Slow classique, mais imparable. Le couple s’étreint sur la piste de danse, évoquant ainsi l’image de celui qui se trouve dans cette chambre aux stores baissés. On poursuit avec « Getting Out Of The Ward », un deuxième instrumental magnifié par le piano de Cory Gray. Puis l’immorale deuxième narration « The Set Up Part 2 » plante un décor malsain en forme d’avant-goût au scénario tordu de « The Reckless Life ». Entre les ennuis de Bonnie et la musique très prenante, je ne sais ce qui m’a le plus bouleversé. Peut-être la guitare wah-wah ou l’orgue vintage, à moins que ce ne soit la solitude maladive de l’héroïne. Un peu de tout ça, je pense.
C’est désormais acquis, « The Reckless Life » devait être enregistré, mais alors, que dire de « Walking With His Sleeves Down » ? Amy Boone est époustouflante sur cette mélodie toute simple, juste accompagnée d’un piano et délivrant des mots à la justesse éloquente. C’est bien simple, mais la pochette, vide de présence humaine, s’anime et suit cet homme, les manches de chemise baissées, dans une quête d’invisibilité salvatrice. Le moment était venu d’introduire quelques éléments guillerets et « The Meter Keeps Ticking » se charge de nous faire sourire avec un drôle de couple (le souteneur et sa belle ?) vibrant au rythme d’un compteur qui continue de tourner. Histoire cocasse habilement présentée sous la forme d’un reggae blanc très alerte et qui fait du bien. « The Set Up Part 3 », très sobre, très beau et presque positif, précède une ultime étape instrumentale intitulée « The Last Time I Saw Her ». Deux minutes trente de musique supplémentaire, sans doute nécessaires pour ne pas quitter trop brutalement l’univers singulier de cet album des The Delines.

Je viens de relire ma chronique et, au vu des descriptions pas forcément très gaies, je me demande qui sera tenté d’écouter The Set Up. Je suis pleinement conscient de la noirceur des rencontres, mais souvent, c’est à partir des endroits les plus sombres que jaillit le plus de lumière et de beauté. Willy Vlautin, le maître à penser du groupe, est entièrement dévoué à son univers marginal, peu fréquentable, mais terriblement fascinant. Le parti pris d’amener les petites gens dans des aventures hors du commun est le fondement même de ces fameux road trips qui nous montrent une autre Amérique, celle des invisibles et des laissés-pour-compte. Reste la musique, toujours bien collée aux sujets et sublimée par la voix troublante d’Amy Boone. Dans mes précédentes chroniques, je me rappelle avoir insisté sur l’intérêt de mettre en parallèle les romans de Willy Vlautin avec les chansons de The Delines. Deux expressions qui se complètent et se renforcent mutuellement. Lire et écouter, deux voyages à entreprendre pour deux fois plus de plaisir.