The Black Keys – Peaches!
Easy Eye Sound, Warner Records
2026
Thierry Folcher
The Black Keys – Peaches!

Lorsque le big boss de Clair & Obscur te demande si tu as écouté le dernier The Black Keys et qu’il te dit qu’il n’a pas le temps de le chroniquer, pas besoin de faire un dessin, tu dois t’y coller. Heureusement qu’il s’agit des Black Keys ! J’aurais pu tomber plus mal. En revanche, impossible de partir la fleur au fusil, car depuis El Camino (2011), j’avoue humblement m’être un peu désintéressé du célèbre duo d’Akron. Un trou béant de quinze années à combler et pas moins de six albums à réviser avant d’arriver à ce Peaches ! annoncé comme un retour aux sources du groupe. L’histoire des Black Keys s’écrit dans l’urgence d’un punk rock blues basique parfaitement restitué par des enregistrements maison tournés vers l’essentiel. Autant dire que la musique de Dan Auerbach et de Patrick Carney ne s’embarrasse pas de fioritures et que le succès rencontré dès le début de leur carrière correspondait aux attentes du public et à une énième renaissance du garage rock. Foncez et vibrez, voilà les maîtres mots des Black Keys dont le parcours artistique est jalonné d’une belle collection de hits et de récompenses méritées. El Camino fut un excellent album qui mariait habilement l’énergie brute des débuts avec des arrangements subtils et accrocheurs. Et puis, l’engagement du producteur Danger Mouse dans le processus créatif n’est certainement pas étranger à la popularité acquise par le groupe à ce moment-là. Donc, la suite, je la découvre ou presque, et même si les guitares grincent toujours, je dois admettre que les choses ont bien changé. Turn Blue (2014), par exemple, possède l’attrait des bons albums, bien écrits, mais au polissage un peu gênant. L’orientation pop-rock privilégiée jusqu’à Ohio Players (2024) confirme cet état de fait, mais cela n’est rien comparé au très décevant No Rain, No Flowers de l’année dernière. De l’avis de tous, il était urgent de retrouver le son Black Keys d’autrefois et d’oublier un petit peu l’aspect commercial des derniers enregistrements.
Lorsque Dan et Patrick sont retournés en studio, c’était pour faire face à certains problèmes familiaux et pour chercher une forme d’exutoire en jouant une musique simple et directe. Peaches ! est né sans réelle volonté d’aboutir, mais avec le sentiment de se faire plaisir et de rendre hommage aux monuments du passé. Ce n’est qu’à la fin de sessions complètement débridées que l’idée de publier Peaches ! a germé. Et puis, ce nouvel album tombait à pic pour répondre rapidement au demi-échec de No Rain, No Flowers. Le rédempteur Peaches ! voilà comment il faut le nommer ! Et il suffit de lancer « Where There’s Smoke, There’s Fire » pour se rendre compte que les bonnes vibrations sont de retour. Comme à chaque fois, les pochettes des Black Keys intriguent et celle de Peaches ! signée William Eggleston n’échappe pas à la règle. Le design tape-à-l’œil s’accordant parfaitement à la philosophie du groupe avec des symboles forts sur une Amérique clinquante et rayonnante. Un peu à l’image de la musique, l’impact visuel est immédiat et restera dans les mémoires. Peaches ! est leur quatorzième album studio et se présente sous la forme de dix reprises principalement issues de classiques blues américains enregistrés en mode live aux Easy Eye Sound Studios de Nashville. Il est important de noter qu’il ne s’agit pas d’un coup d’essai puisque Delta Kream, sorti en 2021, se composait lui aussi de reprises. On peut même ajouter que le lien entre les deux publications existe compte tenu des similarités visuelles de la pochette et du nom de Peaches ! pour désigner l’actuelle tournée.

Je vous disais que « Where There’s Smoke, There’s Fire » annonçait du changement et c’est rien de le dire. Cette chanson de Willie Griffin de 1984 est un petit bijou de rock-blues charnel parfaitement mis en rythme par la basse d’Éric Deaton et la batterie de notre ami Carney. C’est simple, un peu cracra, presque improvisé et finalement très Black Keys. Que les fans se rassurent, en dépit des signatures extérieures, c’est bien à un disque de leur groupe préféré que l’on a affaire. Les quarante-cinq minutes défilent à toute allure et l’intégralité de la panoplie blues y passe dans un traitement fait de bruits et de fureur. À commencer par le boogie éternel de « Stop Arguing Over Me » qui fait remonter une multitude d’images et d’interprètes légendaires. Cela dit, le traitement du son est unique et ne doit sa singularité qu’à cet esprit garage un peu sale, mais très attractif. Les guitares (Kenny Brown et Dan Auerbach) sont maîtresses des lieux et, que ce soit en solo ou en accompagnement, elles gèrent le feeling avec autorité. À tel point que le funky « Who’s Been Foolin’ You » est peut-être une des choses les plus sexy que j’ai écoutées depuis longtemps. J’en arrive à la perle « You Got To Lose », reprise en son temps par le flamboyant George Thorogood et bien remise à niveau par un Dan très impliqué. En écoutant ce titre de 1958 signé Ike Turner, je ne peux m’empêcher de penser que presque soixante-dix ans plus tard, il est encore capable de faire chavirer un auditoire multigénérationnel. L’essence même du rock se trouve dans ces trois minutes de feu et c’est rassurant de voir à quel point cette musique est toujours aussi vivante. L’avantage de piocher dans un tel vivier empêche les incertitudes et le manque d’inspiration. Tout est carré, accompli et prêt à recevoir le savoir-faire d’un groupe qui retrouve ses sensations de jeunesse.
L’album s’écoute d’un trait, la tête agitée de mouvements convulsifs et avec l’impression miraculeuse de ne jamais devoir quitter ce paradis perdu. Tout n’est pas tiré des méandres du Mississipi dans cette collection et si la signature du britannique Wilko Johnson (Dr. Feelgood) intrigue un peu, « She Does It Right » ne se gêne pas pour démontrer que ce titre avait bien sa place ici. Et tout ça grâce à la magie The Black Keys et à son approche résolument roots de la musique. Quelle performance sur le « Tomorrow Night » de David Kimbrough Jr. ! D’entrée, le riff de guitare assure la mise en action et prépare une harangue de quatre minutes pour finalement nous demander si tout va bien (… everything’s alright ?). J’oserais presque cette remarque : pas besoin de le crier sur les toits, c’est une évidence. Les deux albums de reprises font donc l’objet de la tournée 2026 et c’est avec beaucoup d’envie que j’imagine « Nobody But You Baby » en forme de jam à rallonge tellement la fin de la version Peaches ! est frustrante.

En 2002, le monde entier découvrait The Black Keys avec The Big Come Up, un premier album brut de décoffrage portant les stigmates d’une musique intuitive et épidermique. Des éléments basiques et sans chichis que l’on retrouve dans la façon d’aborder les dix reprises de Peaches !Un travail similaire dans l’esprit, mais avec l’expérience en plus. Les petits tâtonnements pour lancer certains morceaux sont certes amusants, mais au fond, je soupçonne Dan et Patrick de ne plus vouloir se prendre la tête et de donner la meilleure image d’eux-mêmes tout en faisant plaisir aux gens. L’authenticité est présente et l’hommage rendu aux vieilles gloires du blues sans arrière-pensées. Jouer de la musique pour le fun et pour oublier certaines noirceurs de la vie, c’était l’idée de départ, mais devant l’évidence des vibrations ressenties, le résultat devait être partagé. Ils l’ont compris et qu’ils en soient remerciés. Pour finir, je dirai que parfois, on a besoin d’être secoué. Si d’aventure ce cher Fred ne m’avait pas réveillé, il y a de fortes chances pour que Peaches ! me passe sous le nez. Donc, sans flagornerie aucune, je me sens redevable à son égard. Cela dit, il connaît mes goûts et je soupçonne qu’il savait d’avance que son intervention allait aboutir.
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