Tedeschi Trucks Band – Future Soul
Fantasy
2025
Thierry Folcher
Tedeschi Trucks Band – Future Soul

Elle est sympa la pochette du nouveau Tedeschi Trucks Band ! Après le dépouillement très esthétique du monumental I Am The Moon de 2022, faut reconnaître que cette illustration façon comics a de quoi surprendre. Susan et Dereck en super-héros Marvel sur la couverture de Future Soul, fallait le tenter et surtout oser l’associer à la musique blues rock du groupe. Eh bien, pourquoi pas ! Cela me rappelle un peu l’album Trans (1982) de Neil Young qui jurait par son esthétique futuriste à des années-lumière de ses habituelles représentations folk. On va dire que c’était sa manière de légitimer l’intégration des synthétiseurs et autres vocoders dans sa musique. Et pour avoir bien écouté le disque, je n’ai ressenti aucun dénigrement ni aucune révolution. C’est encore plus vrai avec Future Soul qui ne se sert de cette vision d’effroi, de puissance et de détermination que dans le but de nous offrir onze nouveaux titres bien serrés et dont certains sentent bon la poudre à canon (« Hero », par exemple). Nous voilà rassurés et un peu d’humour ne fait jamais de mal dans le monde très observé du rock actuel. Oui, observé, car certains n’hésitent pas à le croire moribond. Je les encourage à se pencher sur ce Future Soul qui, du fait de sa concision et de son aspect presque punk dans la forme, donne une belle leçon de rock basique à qui veut bien l’entendre. Pas de panique, les ingrédients habituels utilisés par le couple de Jacksonville sont bien au rendez-vous. Ce n’est que la partie jam à rallonge, celle qui a fait sa gloire sur scène, qui est un peu mise de côté. Future Soul est un recueil de chansons qui ne s’égare jamais et qui va à l’essentiel. Il n’en demeure pas moins que les différents styles abordés en font une excellente remise à niveau du potentiel créatif de nos amis du TTB.
Il s’agit en réalité d’un aperçu complet des cultures rock, soul, blues et folk, brillamment interprétées par les habituels membres du groupe. Une solide formation composée d’une dizaine de musiciens et choristes en mesure de se transcender autour de la guitare incisive de Dereck et de la voix chaleureuse de Susan. Et puis, pour en finir avec la pochette, si certains n’apprécient pas cette imagerie tapageuse, je les invite à retourner le disque et à contempler la superbe photo du couple posant dans une attitude apaisée très réaliste. Le contraste entre les deux visuels est si manifeste que je le suspecte d’être volontaire, presque en forme de pied de nez. Mais revenons à la musique, car c’est bien elle qui nous intéresse. À l’instar de formations comme Phish, ou plus anciennement comme Lynyrd Skynyrd ou les Allman Brothers Band, le Tedeschi Trucks Band fait partie de ces groupes de scène dont les productions studio sont parfois reléguées au second plan. Bien que je fasse preuve d’une grande prudence envers les fans, je pense pouvoir dire que Future Soul ne sera pas forcément un marqueur essentiel auprès du public américain. L’interminable tournée 2026 à travers tous les États-Unis sera, à coup sûr, beaucoup plus porteuse en termes de reconnaissance que l’album lui-même. Et pourtant, il est foutrement bon ce nouveau disque. Son démarrage, tout en retenue, est une fausse piste qu’il faut prendre avec prudence. « Crazy Crying » n’est pas à proprement parler fou, ni même larmoyant. Juste un constat, comme beaucoup d’autres, sur un parcours de vie, somme toute assez banal. La musique est à l’image des paroles, sans colère ni tapage excessif. Bizarrement, cette première chanson n’est peut-être pas la plus spectaculaire de l’album. Je la vois comme un tour de chauffe qui installe doucement la voix de Susan et permet à Dereck d’affûter sa six-cordes avec sobriété.

« I Got You », écrit par Mike Mattison, est bien plus convaincant. Des paroles rock’n’roll plutôt positives qui s’intègrent parfaitement à une musique pleine d’allant. Un ensemble rythmé qui fait du bien et permet d’entrevoir un futur tube en puissance. Après le faux départ de « Crazy Crying », Future Soul est désormais bien lancé et la beauté épidermique de « Who Am I » nous fait retrouver l’écriture soignée de I Am The Moon. La trouvaille mélodique à la guitare va donner des idées à certains et leur faire comprendre que composer n’est pas à la portée de tout le monde. Et puis, lorsque la voix de Susan vient se caler dans cet écrin de notes, cela frôle l’exceptionnel. La concurrence peut toujours s’accrocher. Nous voilà maintenant en présence de « Hero », cette fameuse banderille que j’aurais préféré voir au tout début, histoire de mettre les choses au clair. La symbolique de l’iconographie aurait immédiatement trouvé sa traduction musicale. J’ai rarement entendu Susan aller aussi loin dans l’interprétation. Sa voix, évoluant dans un registre presque hard, constitue l’un des éléments les plus remarquables de cet album. Que s’est-il passé ? On ne le saura pas, d’autant plus que la guitare acoustique de « What In The World » arrive à point nommé pour déposer un voile pudique sur ce déchaînement destructeur. L’auditeur est balloté et ça lui plaît ! Il ne rechignera pas à se reprendre une autre claque avec « Future Soul », un morceau titre au riff imparable, aux vocaux bien en chœur et à la rythmique puissante. Bon, il s’agirait de se calmer un peu et les ondulations exotiques de « Under The Knife », chantée principalement par Mike Mattison, se révèlent apaisantes. On tape des mains sans le vouloir tout en se disant qu’on est en bonne compagnie et que cela doit continuer.
Le dernier tiers de Future Soul commence avec « Be Kind », une composition country pop du claviériste Gabe Dixon. Une chanson joyeuse bien alimentée en cuivres (comme tout le disque d’ailleurs) et en arrangements subtils. Lorsque le blues pointe le bout de son nez, le diable n’est pas loin et la chanson « Devil Be Gone », écrite elle aussi par Gabe Dixon, montre à quel point le TTB peut être à l’aise dans des styles aussi différents les uns des autres. La romance aigre-douce de « Shout Out » va dans ce sens et permet de donner à Susan encore plus d’intensité à son interprétation. Autre tube en puissance que le public ne se gênera pas de réclamer et d’applaudir. Future Soul s’achève en beauté avec la virée bucolique de « Ride On ». Roulez jeunesse, vous ne serez jamais aussi bien qu’avec Susan et ses amis déversant dans l’autoradio des ondes de félicité à vous retourner les sens. Mon dieu ! Comme c’est beau et comme elle chante bien !

Je plains sincèrement ceux qui ne connaissent pas encore le Tedeschi Trucks Band. Et si, à travers cette chronique, j’arrivais à en convaincre quelques-uns, je pense que j’aurai accompli un bel acte de bienveillance. Future Soul tombe à pic comme première initiation abordable. Les chansons sont courtes, variées et ne délivrent aucun message pesant. C’est léger dans les mots, mais terriblement puissant dans la musique. Et puis, il y a le talent de guitariste de Dereck et la voix sublime de Susan. Un couple très attachant dont le but principal est de satisfaire les attentes d’un public fidèle. C’est sur scène que le TTB se livre complètement et c’est peut-être là que des efforts sont à faire pour nous, public européen, peu habitué aux grandes messes en plein air. Les témoignages en ligne sont nombreux et permettent de se faire une petite idée sur cette culture outre-Atlantique si particulière. En 2022, I Am The Moon du Tedeschi Trucks Band était monté sur la plus haute marche de mon podium de fin d’année. L’histoire va-t-elle se répéter avec Future Soul en 2026 ? C’est tout à fait envisageable, à moins qu’un sacré client ne parvienne à les détrôner. Je serais vraiment curieux de voir ça.