Status Quo – Quo
Vertigo
1974
Palabras De Oro
Status Quo – Quo

Cela fait bien longtemps que je voulais chroniquer un album de Status Quo, les maîtres du boogie rock, mais j’ai sans cesse repoussé l’échéance pour des raisons presque inavouables. L’idée a commencé à me trotter dans la tête lors du décès en 2016 de leur emblématique guitariste rythmique, Richard Parfitt, pratiquement passé sous silence dans la presse spécialisée, y compris dans nos colonnes. Même constat pour le bassiste Alan Lancaster décédé en 2021. Pourtant, avec un spécialiste des hommages comme mon acolyte Lucas, nous n’aurions pas dû avoir ces trous dans la raquette… Et pourtant… c’est un peu comme si cette chronique me permettait de rattraper le coup, à l’instar de celle que j’avais écrite concernant Threshold et son regretté chanteur, Andy Mac Dermott (Dead Reckoning). J’ai longtemps hésité parce que, Status Quo, c’est le groupe de mon adolescence. Mais, rétrospectivement, je pourrais qualifier leur production de musique facile, métronomique, surtout pour quelqu’un qui s’est découvert, par la suite, un goût prononcé pour le rock progressif, un genre bien plus complexe. En parlant de complexe, j’en ai développé un sous la forme d’une sorte de honte pour ce boogie rock bandant, mais si répétitif, évident, avec ses trois pauvres accords de rythmique et ancré dans le passé, déjà quand le groupe s’est affirmé dans les seventies. Oui, Status Quo, c’était le passé alors que Led Zeppelin et Deep Purple représentaient l’avenir. Et encore, je ne parle même pas de prog. Et puis, quel album allais-je chroniquer ? Ils se ressemblent tous. D’ailleurs, ça me rappelle ZP Theart, le chanteur de Dragonforce, qui, lors d’un concert de ce groupe de power metal auquel j’assistais, avait dit « Notre prochain morceau s’appelle… oh de toute façon vous vous en foutez puisque tous nos morceaux se ressemblent », déclenchant l’hilarité générale chez les fans.
Mon truc c’est la batterie. J’ai toujours rêvé d’en jouer aussi je m’en suis achetée une quand je suis parti en retraite. Et qu’est-ce qui m’est apparu le plus facile à jouer pour acquérir une maîtrise toute relative ? Du Status Quo bien sûr, dont le batteur John Coghlan ne cassait pas trois pattes à un canard (C’est du moins ce que je pensais à l’époque). Ce faisant, je me suis rendu compte que les compos du quatuor n’étaient pas si formatées que ça. Certes, l’esprit boogie rock et blues est omniprésent, mais leurs variations sur ces thèmes se renouvelaient infiniment. Petit à petit, cette honte rétrospective s’est envolée. J’ai retrouvé la passion que j’éprouvais lorsque mon visage ressemblait à un champ de mines. Restait le problème du choix de l’album. La période phare de SQ, c’est la décennie seventies à partir de Piledriver (1972) jusqu’à Whatever You Want (1979) au rythme effréné d’un album par an. Vous allez me dire que c’est facile quand on compose un peu toujours la même chose. Et justement, m’amuser à rejouer ces morceaux m’a fait toucher du doigt l’évolution du groupe. Si mon chouchou a toujours été l’impeccable Hello ! dont j’ai usé le vinyle, mon choix s’est finalement arrêté sur ce Quo qui est incontestablement l’album le plus aventureux et le plus musclé du groupe. Alors exit le mega tube « Caroline », l’excitant « Softer Ride » et l’interminable jammé « Forty-Five Hundred Times » au nombre incalculable de riffs différents. C’est de ce Quo, également plébiscité par Thierry, mon autre collègue, dans sa chronique de The Rolling Stones – Black And Blue – Steven Wilson Stéréo Mix 2025, dont je vais vous parler.

Du haut de mes seize ans, je me souviens de cette ferveur qui m’avait envahi lorsque j’avais posé pour la première fois cette galette sur ma toute première chaîne hi-fi Philips que je m’étais récemment payée avec la précieuse obole de mon premier job d’été. Je me souviens aussi avoir été quelque peu déconcerté à l’écoute de « Backwater » du fait de l’agressivité de son riff et du chant d’Alan Lancaster. En effet, la voix doucereuse du soliste Francis Rossi était prépondérante jusqu’à cet album. À partir de Quo, l’agressivité de celle d’Alan s’affirma en contrepoint, rééquilibrant l’ensemble. Il se dit que ce ton plus hard que sur les efforts précédents aurait été impulsé par ce dernier, compositeur de « Backwater », et très actif sur les autres titres de l’album. Ce morceau devait initialement être le single de l’opus, mais ce sera le beaucoup plus sage « Break The Rules », avec Francis Rossi au chant, qui sera retenu, peut-être par peur de déstabiliser la fan base. Il faut surtout remarquer ce beat à contretemps de la guitare rythmique, apparenté au reggae. Faut quand-même oser quand on fait du boogie rock ! L’enchaînement entre le premier titre et le second est d’une brutalité extrême. Mais quelle mouche a piqué John Coghlan pour qu’il se lance dans une inattendue et frénétique partie de batterie afin de lancer l’ahurissant « Just Take Me » ? Francis y fait crépiter sa Fender Telecaster comme jamais auparavant. Pas de doute, ce Quo marque une rupture énergique avec les albums précédents qu’on ne retrouvera qu’épisodiquement sur ceux qui lui succéderont. À côté de cela, « Break The Rules » se montre plus sucré et pop, une mignardise en terrain connu qui ne laisse pas imaginer la boucherie qui clôture cette face A : « Drifting Away ». Rick Parfitt dira : « Le son était tellement lourd. Le rythme était constant, percutant. C’était vraiment excitant. C’est ce qui me motivait à l’époque. Tu vois : il fallait juste que ça déchire. ». Le chant s’éraille, les riffs sont terriblement secs et breakés. Le rock se diabolise. C’est comme si la galette avait été frottée avec du papier de verre avant d’être mise entre mes mains. Ouf ! Quelle fin de face A ! Sur un tempo plus boogie, « Don’t Think It Matters », qui débute la face B, conserve ces tonalités ultra-agressives. Son pont instrumental, ponctué de cris de plaisir des zikos, montre à quel point ce parti pris des décibels a boosté le groupe. Les variations sur le tempo originel permettent de faire renaître à plusieurs reprises le morceau qui s’étire sans susciter la monotonie. Comme pour « Break The Rules », « Fine Fine Fine » relâche la pression sur l’impulsion du chant plus tendre de Francis Rossi et des parties de guitare moins saturées. Un intermède qui ne laisse pas présager des deux fabuleux titres qui vont tout emporter sur leur passage jusqu’à la fin du disque. Tout d’abord, « Lonely Man » est une fantastique ballade dont la construction n’a réellement rien à envier au prog psyché des 70’s. Elle se renforce sous l’impulsion de la guitare de Francis Rossi dont le solo est sublime, nous offrant une géniale montée en intensité. C’est aussi le titre sur lequel la section rythmique fait un boulot particulièrement sensationnel, comme la basse d’Alan Lancaster qui ondoie de bonheur. On peut remarquer que le boogie, l’ADN du groupe, n’y a pas sa place, preuve en est que Status Quo savait s’en passer pour offrir des créations bien plus ambitieuses. Cependant, celui-ci fait un retour en force sur l’ultime « Slow Train », qui est tout sauf lent. Il démarre très brutalement et sur un rythme très soutenu. C’est parti pour une formidable succession de riffs imaginés par Francis, pour un boogie caméléon qui retombe toujours sur ses pattes. Impossible de rester en place devant une telle démonstration, les fesses frétillent, les hanches se trémoussent sous les coups de boutoirs des breaks assénés par un John métamorphosé. L’envolée qui surgit sous forme d’une gigue insensée est proprement géniale. Le mini-solo de batterie endiablé qui lance le final est improbable. Ensuite la reprise de riff survitaminée emmène le morceau vers des sommets à couper le souffle. Un vrai final « in the face » qui laisse pantois !

Voici une nouvelle preuve du fait qu’avec cet album, dont la pochette image judicieusement la fibre rooty du groupe, Status Quo est parvenu à se réinventer, se redonnant une énergie qui l’accompagnera jusqu’au début des 80’s. En 1981, John Coghlan, le « Mad Turk », quittera le groupe. Lui qui me paraissait à tort être le maillon faible du groupe, emmènera avec lui une bonne partie de cette énergie, tout comme Alan Lancaster qui le quittera 4 ans plus tard (pour y revenir en 2013). Comme tant de groupes de rock/hard rock, les Anglais chercheront à se frayer un chemin plus sucré à travers ces 80’s et même 90’s semées d’embûches, avec pour principal succès, la reprise du tube pop « In The Army Now » si éloigné de leur ADN qu’il m’a désolé. Il est à noter qu’à l’instar d’un Manfred Mann, Status Quo a souvent été friand des reprises, en en glissant régulièrement une par album. Le « Roadhouse Blues » des Doors sur Piledriver, pêchu à souhait, est une réussite. Les albums Hello ! (le premier à être numéro 1 dans les charts) et Quo n’en comportèrent pas, preuve que leur créativité était à son maximum. Ainsi, contrairement à ce que j’ai écrit ironiquement plus haut (« Tous leurs albums se ressemblent »), Quo est différent des autres galettes de la discographie de S. Q. Le groupe (créé en 1962 !) existe toujours et j’ai même eu la surprise d’apprendre que Francis Rossi vient tout juste de sortir The Accidental, son nouvel album solo, une étonnante et réelle coïncidence pour moi. Faudra que j’y pose une oreille. Sur les t-shirts de son merch est écrit astucieusement « The Party Ain’t Over Yet ». Alors R.I.P. Richard Parfitt et Alan Lancaster, mais longue vie à Francis Rossi et John Coghlan qui ont forgé mon adolescence musicale.
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