Morrissey – Make-Up Is A Lie

Make-Up Is A Lie
Morrissey
Sire Records
2026
Thierry Folcher

Morrissey – Make-Up Is A Lie

Morrissey Make-Up Is A Lie

Je dois admettre que je ne suis pas très familier avec la carrière de Morrissey et de ce fait, je me suis posé la question de savoir si j’étais le mieux placé pour chroniquer Make-Up Is A Lie, son tout dernier album publié début mars chez Sire Records. En surfant sur le net, je me suis rendu compte qu’il était très attendu, mais que les premiers retours étaient assez partagés. Chose étonnante, car j’ai pris beaucoup de plaisir à l’écouter tout en me disant qu’il était bien supérieur à la plupart des productions pop rock actuelles. C’est par rapport à cet étrange constat que j’ai pensé qu’une oreille nouvelle serait une belle expérience à tenter. Le genre de situation qui s’exonère des inévitables comparaisons. Je m’empresse de dire que je ne suis pas non plus au niveau zéro concernant le natif de Davyhulme. Comme beaucoup, Meat Is Murder (1985) et The Queen Is Dead (1986) des Smiths ont fait partie des albums qui tournaient régulièrement sur ma platine. Seulement voilà, je ne suis pas tombé dans l’adoration aveugle des fans et les albums solos de Morrissey qui ont suivi en ont fait les frais. Dommage, car je suis persuadé d’avoir loupé pas mal de choses intéressantes. Pour être franc, c’est grâce à « The Monsters Of Pig Alley », la dernière chanson du disque, que je me suis décidé à écrire cette chronique. Les lecteurs de Clair & Obscur avaient le droit de savoir et de ne pas passer à côté de ces cinq minutes de paroles et de musiques savamment élaborées. Un petit bijou d’écriture (coécrit avec Alain Whyte) qui fait dire que la création artistique n’est pas à la portée de tout le monde. Qu’il faut une bonne dose de talent pour arriver à pondre un truc pareil et de pouvoir porter l’émotion aussi haut. L’histoire des « Monstres de Pig Alley » est dure, mais la voix compatissante de Morrissey et la musique presque entraînante permettent de mieux accepter les mécanismes d’une tragédie.

À tout point de vue, cette chanson est marquante, mais elle ne fait pas d’ombre au reste. À des degrés différents, la qualité est présente tout au long de ces douze chansons qui reflètent la profonde sensibilité de leur auteur. Ce n’est pas nouveau, Morrissey a l’habitude de se poser beaucoup de questions. L’incendie de Notre-Dame en fait partie et à ce sujet, il est consternant de voir que c’est un chanteur britannique qui ose s’interroger sur les circonstances de ce drame. Les paroles de la chanson « Notre Dame » sont éloquentes : « Nous savons qui a essayé de vous tuer… Nous ne resterons pas silencieux… ils ont dit, il n’y a rien à voir ici… ». Incroyable, notre patrimoine doit sa défense aux Anglais ! Mais où sont passés nos propres agitateurs et lanceurs d’alerte !? Bon, pas de polémiques, ne nous aventurons pas sur ce terrain glissant et restons plutôt attentifs aux bonnes vibrations ressenties jusque-là. C’est presque une évidence de dire que l’album doit beaucoup à l’extraordinaire voix de Morrissey. En dépit des années, elle n’a rien perdu de sa clarté et de son incomparable fluidité. Le timbre est quasiment le même depuis plus de quarante ans et ne doit ses légères variations qu’à l’inexorable passage du temps. Comme pour I Am Not A Dog On A Chain, l’album précédent de 2020, c’est Joe Chiccarelli qui a produit Make-Up Is A Lie, ce qui en fait une sorte de continuité naturelle. Par ailleurs, il est bon de savoir que les six années qui les séparent ne sont pas consécutives à un manque d’inspiration, mais plutôt à de rudes batailles de droits avec les maisons de disques.

Morrissey Make-Up Is A Lie Band 1

Sire Records a raflé la mise et le moins que l’on puisse dire, c’est qu’ils ont bien fait. Même si les musiciens ont changé, on retrouve ici l’habituelle ambiance sophistiquée et le parfait calibrage des chansons. À l’image du tempo vitaminé de « You’re Right, It’s Time », le ton est donné et projette en quelques mots le mal-être assez courant de Morrissey. À l’honneur, la basse de Juan Galeano et les guitares très eighties de Carmen Vandenberg et de Jesse Tobias. Excellent démarrage qui offre ensuite la chanson titre, « Make-Up Is A Lie », à notre propre interprétation. Le maquillage est un mensonge, cela est vrai pour beaucoup de choses, y compris une vision poétique qui semble prédominer et fermer la porte aux autres explications. Le tour d’horizon de Make-Up Is A Lie ne pouvait manquer de se pencher sur la surprise « Amazona », la chanson de Roxy Music figurant sur l’album Stranded de 1973. Les deux versions sont à la fois proches et très éloignées. C’est vrai que les constructions se ressemblent, mais le résultat final appartient à deux époques différentes. Il n’est pas question de comparer Morrissey à Brian Ferry et encore moins Carmen Vandenberg à Phil Manzanera, cela n’aurait pas de sens tellement la technologie actuelle écrase celle des années 70. Cela dit, rien que pour l’interprétation vocale et pour le violent solo de guitare, cette reprise d’une chanson un peu oubliée mérite d’être écoutée. Puis, l’élégance des claviers (Gustavo Manzur) de « Headache » sera le meilleur antidote aux vives tensions précédentes. De même pour la poésie urbaine de « Boulevard », qui revoit le fidèle Alain Whyte prêter son talent à la voix pleine d’émotion de Morrissey.

Bien que le plaisir d’écoute ne faiblisse pas, ces deux dernières chansons sont pour moi un peu en dessous en termes d’intensité et il faut aller un peu plus loin, du côté de « Lester Bangs » et de « Many Icebergs Ago », pour retrouver le niveau des premières chansons. Sur « Lester Bangs », Morrissey rend hommage au célèbre critique américain et à son écriture acérée qui débordait souvent du cadre musical. J’aime particulièrement le cheminement de la basse ainsi que les claviers lointains en forme de trompette en sourdine. La basse est encore à l’honneur sur l’imperméable « Many Icebergs Ago » et son caractère introspectif peu ouvert à la compréhension. Il persiste une ambiance pesante, obscure qui prend aux tripes et laisse l’auditeur à la fois charmé et désarmé. La vie de Morrissey est jalonnée de prises de positions remarquées et controversées. Il a fait le délicat apprentissage de la bien-pensance et des retours de gourdin lorsqu’on s’en éloigne. Un peu ce qui est arrivé à Van Morrison lorsqu’il est parti en guerre contre les politiciens nord-irlandais. Une chose est sûre, Morrissey ne laisse pas indifférent et sa musique a cette faculté de mettre tout le monde d’accord. Pour ma part, ce fut presque une révélation et j’espère que mon analyse et mes préférences trouveront des éléments d’accroche avec vos propres ressentis. Là où je pourrais m’engager avec fermeté, c’est sur la qualité d’ensemble et sur le peu d’artistes capables d’atteindre un tel niveau. Pour être complet, je veux juste signaler que la comptine « Zoom Zoom The Little Boy », le funky « The Night Pop Dropped » et les tourments existentiels de « Kerching Kerching » sont, eux aussi, à associer au bon niveau général du disque.

Morrissey Make-Up Is A Lie Band 2

Grâce à Make Up Is A Lie, Morrissey a plus ou moins rassuré ses fans et fait oublier les déboires qui l’ont éloigné des bacs pendant trop longtemps. Sans être révolutionnaire, son nouvel album démontre une qualité de création bien supérieure à la moyenne. Tous ceux, qui, comme moi, se sont laissé surprendre par le manque d’attention sur sa carrière risquent fort de le regretter. Ni une, ni deux, c’est à près de quarante ans de créations, réparties sur quatorze albums, qu’il me faut revenir. Il y a pire comme punition et je me dis que le cas Morrissey n’est pas unique. Lorsque le manque de motivation se fait sentir, il suffit de repenser à cette péripétie et de plonger dans un extraordinaire vivier qui vous tend les bras. Il ne faut pas se plaindre, aujourd’hui les plateformes de streaming nous ouvrent leurs immenses possibilités d’écoutes avec une facilité d’accès déconcertante. Si j’avais eu ça dans ma jeunesse, combien de frustrations auraient pu être évitées. Peut-être (j’en suis même sûr) que la carrière de Morrissey ne m’aurait pas échappée. Enfin, mieux vaut tard que jamais, comme on dit.

https://www.morrisseycentral.com/messagesfrommorrissey

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.