Jesse Welles – Devil’s Den

Devi'sl Den
Jesse Welles
Jesse Welles
2025
General Eclectic

Jesse Welles – Devil’s Den

Jesse Welles Devil Den

Plus vraiment jeune malgré ses cheveux en bataille et son visage de teenager, Jesse Welles s’impose comme l’étoile montante d’un folk sudiste contestataire et engagé. Avec Devil’s Den, sorti en 2025, il livre une belle riposte à l’uniformisation musicale et aux algorithmes sans âme. Sa voix au grain rocailleux, déploie une écriture incisive et ironique. Ces onze ballades, entièrement produites, composées et interprétées par le sieur Welles, défendent une musique vivante, pleinement humaine et imparfaite, loin des sons lissés du conformisme numérique. Devil’s Den affirme ainsi une volonté claire : remettre l’authenticité au cœur du folk contemporain.
Jesse Welles est né à Ozark, dans l’Arkansas, biberonné à grandes lampées de Sgt. Pepper’s et Abbey Road. Jusque-là, rien de très original. Mais avec les riffs appuyés de Black Sabbath et Led Zeppelin, il prend une claque qui le sort de sa torpeur prépubère. À 12 ans, il casse sa tirelire et s’offre sa première six cordes « à 56 dollars chez Walmart » qui ne le quittera plus. Empruntant des disques à la bibliothèque municipale, il se gargarise alors non-stop des classiques de Bob Dylan, Joni Mitchell ou Woody Guthrie. Parcours somme toute assez classique. Mais si je vous dis que ce même garçon quitte son Arkansas natal pour tenter sa chance à Nashville, qu’il fonde son propre groupe, Welles, et enchaîne 280 concerts en une seule année aux côtés de pointures comme Royal Blood, Highly Suspect, Greta Van Fleet ou Dead Sara, cela pique déjà un peu plus la curiosité. Ajoutez à cela qu’il s’est produit sous différents pseudonymes — Jeh Sea Wells, Dead Indian, Cosmic American — avant de décrocher un contrat sous son vrai nom, ou qu’il a débuté avec un album grunge, Red Trees and White Trashes, en 2018, et notre bonhomme hirsute devient alors vraiment intéressant. De ce fait, la pandémie redistribue les cartes. Il quitte son emploi dans une entreprise de viande végétale et fait son retour en Arkansas, où il commence à se filmer avec son smartphone et à publier ses chansons acoustiques. Tout s’accélère pour Jesse qui devient, en peu de temps, la nouvelle égérie « tik-folk ». Ses vidéos deviennent virales et lui valent le surnom de « nouveau Woody Guthrie ». Avec plus d’un million d’abonnés sur Instagram, sa recette reste la même : une voix rauque, un décor sauvage et de la sincérité à revendre. Il propose des chansons simples et engagées aux titres plus qu’évocateurs, comme « Cancer », « Fentanyl » ou « War Isn’t Murder ». Pour Jesse Welles, la musique est plus qu’un métier. C’est un engagement. Une prise de parole. Un appel à créer. « Si ma musique vous aide à croire que vous pouvez faire de l’art et dire au monde ce que vous ressentez, il n’y a rien de mieux », dit-il. « J’espère que vous sortirez vos peintures du garage ou que vous remplirez votre journal. Allumez votre téléphone et dites ce que vous avez à dire ».

Jesse Welles Devil Den band1
Voilà une belle entrée en matière pour aborder cet album, condensé 100 % folk et acoustique qui se déroule comme une route sinueuse et boisée de l’Arkansas. Au bord du chemin, on y croise de nombreuses influences folk et country : Woody Guthrie, John Prine, Dylan et, bien sûr, les Beatles. Pour ouvrir la marche, « The Great Caucasian God » nous entraîne dans une première balade bluegrass sarcastique, qui s’attaque à la vision évangélique d’un Dieu supposément maître du destin des hommes. Portée par un tempo entraînant, la chanson critique ouvertement l’attitude de certains croyants prompts à attribuer le meurtre d’innocents, en temps de guerre, à un prétendu « plan divin ». On l’aura compris : Jesse n’y va pas avec le dos de la cuillère.
« In The Morning » poursuit le chemin en pente douce. Dans cette balade acoustique lumineuse, presque solaire, Jesse adopte un ton apaisant : « Le matin, au soleil, je sais qu’un jour plus lumineux viendra / Il faut parfois un peu de pluie pour effacer les jours passés. » Mais l’averse ne tarde pas à arriver avec « Malaise », le titre qui suit. Superbe composition, la chanson joue les équilibristes entre confession intime, ironie politique et nostalgie. Sur fond de légères percussions et de chœurs discrets, Welles y déploie un dialogue aussi ample que fragile entre guitare steel et harmonica. Il y excelle à souligner le décalage entre nos ambitions technologiques et la médiocrité de notre quotidien : on rêve de coloniser Mars alors que l’on reste prostré dans le « temple du canapé » devant de vieilles sitcoms. C’est un constat acerbe, désabusé, mais implacable : « Avec toutes les montagnes déboisées / Et tous les champs labourés jusqu’à devenir poussière / Je suppose qu’il ne nous reste plus qu’à enchaîner le ciel. » À peine remis de ces émotions, le gémissement solitaire d’un harmonica ouvre « It Don’t Come Easy », une dissertation sobre sur l’accumulation des épreuves. Loin de l’optimisme du vieux tube de Ringo Starr du même titre, Welles s’adresse ici directement à une puissance supérieure. Il revisite avec audace les références bibliques, transposant l’Exode dans le Midwest : « N’y avait-il pas assez de tombes à Memphis pour que nous soyons traînés ici pour mourir ? » Un fingerpicking étincelant ouvre alors « America, Girl », ballade folk dépouillée à la Dylan qui, derrière l’apparente déclaration à une femme capricieuse, se transforme en allégorie mordante contre l’Amérique, amante aussi instable qu’imprévisible. « Don’t We Get By » marque ensuite une parenthèse évidente du côté des Beatles. Dès l’introduction au piano, la structure du morceau rappelle le style des Fab Four, tout en gardant son identité folk-blues. Le texte mise sur un surréalisme qui évoque le John Lennon de « I Am The Walrus » et cache aussi (et toujours) des références bibliques comme ce « J’ai vu des chameaux se faufiler à travers des aiguilles. » Welles délaisse ici la critique frontale pour une inspiration plus psychédélique, démontrant ainsi sa capacité à varier les registres sans perdre sa cohérence.

Jesse Welles Devil Den band2
Malheureusement, cet élan semble s’essouffler dans la dernière ligne droite. Si l’opus démarre avec une densité émotionnelle et textuelle rare pour du country-folk, l’impact finit par s’émousser progressivement. Les cinq derniers titres peinent à maintenir la tension des premières compositions, malgré « Saddest Factory », qui demeure une très belle chanson portée par la voix cassée de Jesse. La fin du disque paraît alors s’installer dans une zone de confort plus conventionnelle. On y perd ce sentiment d’urgence qui animait des morceaux comme « Malaise » ou « It Don’t Come Easy ». C’est là tout le paradoxe de cet album : une première moitié remarquable, qui se dilue peu à peu dans une succession de titres plus anecdotiques. Peut-être que, tout comme trop d’informations finit par tuer l’information, trop de protestations finit par affaiblir la protestation elle-même. Un peu comme dans cette réplique célèbre de Marlon Brando : « Mais contre quoi vous révoltez-vous-vous ? Cela dépend, qu’est-ce que vous avez ? » Heureusement, Jesse parvient à insuffler à ses compositions de véritables accents poétiques et évocateurs, soutenus par un sens mélodique indéniable. C’est là toute sa force : allier la profondeur des textes à des arrangements folk et bluesy épurés mais efficaces. Welles ne se contente pas de livrer des chansons ironiques, il se plonge dans les angles morts de la nature humaine. Un rappel salutaire pour tous ces youtubeurs persuadés qu’il suffit de « casser les codes » pour atteindre le million de followers.

https://www.wellesmusic.com/
https://jessewellesworld.com/

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