Anna Tivel – Animal Poem
Fluff & Gravy Records
2025
General Eclectic
Anna Tivel – Animal Poem

Chers amis, enfin un peu de poésie dans ce monde de brutes ! L’Américaine Anna Tivel, avec son 7e album intitulé Animal Poem, nous plonge au cœur d’un songwriting folk engagé et rugueux comme un sous-bois d’automne. Est-ce l’Oregon, lentement infiltré dans son ossature, qui nourrit cette sensibilité ou bien une inspiration naturelle qui guide chacune de ses compositions ? Elle explique dans une interview : « À quoi servent les poèmes quand les logements abordables se font rares, que le climat vacille dangereusement et que la guerre éclate à cause de la désinformation répandue par des algorithmes avides de profits ? » Et bien peut-être juste pour nous faire sentir humains dans une société toujours plus chaotique ? Cet opus à la beauté complexe et organique nous offre une ballade sensorielle portée par la voix touchante, parfois trop prudente, mais toujours envoûtante de la chanteuse folk.
« Holy Equation », chanson d’ouverture, nous entraine doucement dans son monde désenchanté. « Les comptes ne tombent pas juste/Il y a des trous dans le tissu des rêves/../ Bonne chance aux quelques chanceux/Et que Dieu bénisse le reste d’entre nous, pauvres fous ». Une acoustique scintillante, enrichie de touches cuivrées, apporte une profondeur nouvelle à la production de Tivel. On note un glissement vers un terrain sonore différent, où l’expérimentation est un mouvement naturel, en particulier avec « Animal Poem », qui suit logiquement cette première chanson et donne son titre à l’album. Le morceau s’ouvre sur cette métaphore : « Le courage, c’est une mère fatiguée, une caisse de lait et un panneau en carton », révélant le talent particulier de Tivel pour trouver une vérité profonde dans des détails simples. L’orchestration, sobre et jazzy, est d’une justesse impeccable. Seule réserve : la voix demeure encore un peu terne, manquant d’envolées lyriques ou de la puissance que l’on pourrait attendre, à la manière d’une Shawn Colvin, l’une de ses influences majeures.

Certaines images frappent toutefois plus que d’autres. « Paradise », sous une simplicité apparente en ouverture, se révèle peu à peu au fil de ses presque six minutes un hymne puissant conduisant à l’introspection : « Je ne le trouve pas / Le paradis est dans l’esprit / Je sais que c’est vrai / Mais je le cherche depuis toujours ». Cette quête, longue et silencieuse, s’exprime musicalement à travers le piano et la guitare qui se mêlent en un crescendo ponctué de dissonances jazzy, avant de s’effacer comme une vision brumeuse. Tout au long de l’album, l’intimité et la fragilité sont autant des choix sonores que des thèmes lyriques. « Hough Ave, 1966 » ne fait pas exception : le morceau se déploie autour d’une réinterprétation acoustique émouvante des émeutes raciales de Hough, à Cleveland. La voix d’Anna s’y révèle d’une justesse touchante. Dans « Badlands », la batterie lente, les claviers et la voix dessinent un paysage nostalgique qui évoque l’impermanence, la beauté du périple et la rudesse de la route. Chez Tivel, l’errance, le voyage et le contact avec la nature semblent constituer une voie de contournement de soi à soi jusqu’à ce que la sagesse surgisse là où on ne l’attend plus. Le souvenir douloureux d’un oiseau abattu (en l’occurrence une oie) dans « White Goose » devient le point de départ d’une méditation plus vaste sur le deuil écologique. L’image du « fantôme de tout ce que nous avons aimé » plane sur la chanson, reliant une culpabilité intime à une crise environnementale qui paraît désormais incontrôlable. La tension émotionnelle ne retombe guère avec « Fluorescence In The Future », morceau abrupt et captivant. L’instrumentation y offre un folk épuré aux contours improvisés, porté par la complicité du duo guitare-piano ainsi qu’une batterie fluide, traversée de syncopes et de ghost notes. « Airplane To Nowhere » est une magnifique ballade qui arrive comme un soulagement, portée par un rythme plus enjoué que le reste de l’album. La voix de Tivel et l’ambiance aérienne accompagnent un récit émotionnel : « Lait chaud et sang séché / La pluie hivernale souffle de côté / Un autre jour te trouvera souriante / Poivrière, assiette brisée ». Par moments, les notes s’attardent et scintillent ; à d’autres, la ligne mélodique se fait plus imprévisible. Le morceau de clôture « Humming » conçu comme un murmure intimiste, convainc un peu moins en raison d’un excès d’écho et de reverb. Si la mélodie peine à pleinement s’imposer, le lyrisme demeure, porté par la voix de Tivel qui chante : « Et si ce bourdonnement lumineux était tout ce qui existait ». L’auditeur reste alors suspendu à la vibration fragile d’un piano minimaliste.

Cet album est sombre, riche et viscéral. Tivel et ses excellents collaborateurs (Sam Weber à la guitare, Micah Hummel à la batterie, Galen Clark aux claviers, Sam Howard à la basse et Nicole McCabe au saxophone) l’ont enregistré sans compromis : en prise directe, sans casques ni isolation. Et cela s’entend. Une spontanéité, désormais rare dans l’industrie musicale, caractérise chaque morceau. Les chansons sont telles qu’elles étaient dans la pièce : fragiles, imparfaites mais vivantes. « Pas de préjugés, pas de retouches ultérieures », explique Tivel « il s’agit simplement de vivre l’émotion du moment et de la laisser s’exprimer. » Malgré une densité émotionnelle parfois pesante, l’album respire. Chaque titre apparaît comme un instantané sur l’amour, l’injustice, la tendresse, ou la marginalité. Pour Tivel, les disques ne sont pas des réponses mais des explorations : « Chacun d’entre eux est une tentative de compréhension : pourquoi les gens sont opprimés par les systèmes, pourquoi les relations se brisent, pourquoi le monde peut être à la fois cruel et bienveillant. C’est en écrivant que j’apprends. » Et nous, en l’écoutant.