Interview – Mystery (Michel St-Père)

Interview Michel St-Père
Mystery
Unicorn Digital
2018

Interview – Mystery (Michel St-Père)

Mystery interview

Mystery foulait pour la première fois des planches françaises lors de son concert Chez Paulette le 29 mai dernier, à l’initiative de l’association Arpegia, (cf. le live report publié récemment sur notre site).

Notre chroniqueur Rudy Zotche en est revenu avec une interview exclusive de Michel St-Père, le sympathique leader du groupe canadien.

Si Michel est fondateur, compositeur, guitariste solo, producteur du groupe mais aussi fondateur du label Unicorn Digital qui l’édite, l’image du leader dictatorial que l’on pourrait avoir en tête s’efface totalement quand il s’approche presque timidement de notre chroniqueur en s’excusant de son manque de disponibilité, lui qui est au four et au moulin pour le soundcheck de Mystery.

RZ : Bonjour Michel et merci de me consacrer un peu de ton précieux temps pour répondre aux questions d’un cousin français passionné qui n’a découvert Mystery que depuis peu. À cette occasion, je me suis aperçu par hasard que nous avions déjà collaboré ensemble il y a une dizaine d’années lorsque je chroniquais sur feu le webzine « Les Accros Du Metal ». Lorsque j’ai vu que tu étais le patron du label Unicorn Digital, je me suis souvenu avoir reçu plusieurs CD de ce label et j’en ai déduit que c’était toi qui me les avait envoyés à l’époque.

MSP : Oui, ça ne pouvait être que moi. Le monde est petit, surtout dans le milieu du prog.

RZ : Je suis donc très heureux de te rencontrer en personne, mais dis donc, pourquoi ne m’as-tu jamais envoyé de CD de Mystery ? Ça m’aurait permis de découvrir ce groupe beaucoup plus tôt.

MSP : Moi aussi, je suis très content de parler avec quelqu’un qui m’a aidé à promouvoir les sorties de mon label. Je pense qu’à l’époque, le nom de ton webzine faisant référence au metal m’a un peu freiné pour Mystery du fait que nous donnons dans le progressif mais il est vrai qu’on peut parfois avoir des a priori peu judicieux.

RZ : C’est donc un peu de ta faute si je n’ai découvert le groupe que récemment (rires), en fait, depuis que j’ai vu que vous étiez programmés au Loreley et surtout pour le concert de ce soir Chez Paulette pour une première en France. J’ai donc essayé de rattraper le temps perdu en écoutant une grande partie de votre discographie. Il m’a semblé noter le franchissement d’un palier à partir de The World Is A Game. La production de celui-ci est épatante par rapport aux précédents. Je pense que c’est un atout important pour un groupe de compter un producteur dans ses rangs. Peut-on parler d’un son « Mystery » ?

MSP : Pour tout te dire, Mystery a eu Gary Savoie comme chanteur jusqu’en 2000. Par la suite, je me suis principalement consacré à mon label jusqu’à l’arrivée de Benoit David au chant. C’est donc à partir de Beneath The Veil Of Winter Face qu’il y a eu un véritable step. Tout d’abord, j’avais personnellement beaucoup progressé à la production et d’autre part, il s’agissait du premier album digital de Mystery alors que les précédents étaient analogiques. On ne cherche pas à créer un son spécifique mais il est vrai que j’ai a une idée très précise de comment notre musique doit sonner. Alors quand je produis, c’est tout naturellement que le « son Mystery » se construit et que je retombe sur les mêmes sonorités sans que cela ne soit une volonté délibérée de ma part.

RZ : La notoriété nouvelle de Benoit David recruté par Yes pour une tournée et l’enregistrement de Fly From Here a donné à l’époque un coup de projecteur inattendu sur Mystery. C’est d’ailleurs cet événement qui a conduit notre regretté rédac-chef, Philippe Vallin, à chroniquer The World Is A Game sur Clair & Obscur. N’était-ce pas un bien pour un mal du fait que Mystery ait pu se résumer à l’époque à n’être que « le groupe de Benoit David » ?

MSP : Cette nouvelle notoriété n’a pas été lourde à porter, au contraire. Il y a bien eu un coup de projecteur bénéfique pour Mystery. Les difficultés sont venues du manque de disponibilité de Benoit à cause de ses engagements avec Yes mais surtout, du fait qu’il a commencé à avoir des problèmes de voix à partir de cette période. Il faut bien comprendre qu’une petite mention de Mystery dans un grand article sur Yes est beaucoup plus efficace pour faire connaître le groupe qu’un grand article sur Mystery. On s’en est très vite aperçu. Même si les projecteurs se sont braqués sur Mystery à ce moment-là, la musique et le concept de Mystery ont été assez forts pour survivre à la comparaison avec ce que faisait Benoit dans Yes. Au final donc, cela a été très très bénéfique pour Mystery.

Mystery band1

RZ : Près d’une vingtaine de musiciens sont passés par Mystery depuis la création du groupe. Cela fait vraiment beaucoup. Comment expliquez-vous cela ? Comment êtes-vous arrivés à gérer avec autant de bonheur un turnover pareil et surtout, le line-up actuel vous semble-t-il enfin stabilisé ?

MSP : C’est certain que cela représente une longue période avant de parvenir à une stabilité. Mystery s’est un peu plus stabilisé à partir de 2009 mais je pense que depuis l’arrivée de Jean Pageau au chant en 2014, le line-up est plus solide que jamais. Certes, nous avons encore dû remplacer Benoit Dupuis, notre claviériste en 2016 qui nous avait annoncé son départ juste après le concert de Zoetermeer où nous avions enregistré notre DVD Second Home. Antoine Michaud qui l’a remplacé, était un élève de l’école de musique de notre batteur, Sébastien Goyette. Il était donc déjà proche de Mystery et avait assuré quelques parties de guitare sur notre dernier album Delusion Rain. Il nous a accompagnés à la guitare rythmique pendant la tournée européenne de 2015 car Sylvain Moinaud n’était pas disponible. Antoine est très doué et n’a mis que trois semaines pour apprendre notre répertoire. Nous avons tout naturellement pensé à lui pour intégrer complètement le groupe en tant que claviériste car il maîtrisait aussi cet instrument mais sans savoir s’il accepterait. Après coup, Antoine nous a avoué qu’il espérait et n’attendait que notre coup de fil pour dire oui ! Il a donc réappris avec bonheur toutes nos pièces au clavier.

RZ: J’ai été très surpris de constater que le chant de Jean Pageau est parfaitement adapté au répertoire de Benoit David qu’il reprend sans difficultés tout en ne cherchant pas à l’imiter. C’est donc le changement dans la continuité en quelque sorte.

MSP : Effectivement mais, sur internet, on a l’impression que Jean a remplacé immédiatement Benoit. Or, lorsque Benoit a annoncé son départ principalement à cause de ses problèmes de voix, nous avons mis un an à trouver Jean tellement nous cherchions le chanteur idéal et aussi parce que nous espérions encore pendant quelque temps que Benoit surmonterait ses difficultés. C’est seulement à ce moment-là que nous avons communiqué sur le départ de Benoit. Ainsi donc, Mystery est resté sans chanteur pendant un an.

RZ : J’ai également noté que Nick D’Virgilio (Spock’s Beard, Big Big Train, The Fringe) a enregistré The World Is A Game sans faire partie du groupe.

MSP : Nous étions sans batteur au moment d’enregistrer cet album et j’avais su que Nick était à Montréal pour affaire. Je lui ai donc demandé sans trop y croire s’il accepterait d’enregistrer avec nous car il a un style comparable à celui de notre batteur. Malheureusement, entre-temps, il avait déménagé à Toronto à six heures de trajet de Montréal. Il a pourtant très simplement et gentiment accepté immédiatement d’enregistrer pour nous à distance.

RZ : Je reviens quand même sur ces changements de composition du groupe dont celui-ci n’a pas souffert alors que certaines grosses pointures en ont parfois fait les frais, par exemple en matière de chanteur, jusqu’à diviser profondément leurs fans (Iron Maiden, AC/DC, Marillion etc.).

MSP : Ah oui, Blaze Bailey ne parvenait pas à reprendre correctement le répertoire de Bruce Dickinson mais la réciproque fut vraie aussi quand Bruce revînt dans le groupe. C’est vrai que nous avons eu beaucoup de chances de recruter Jean capable de reprendre tout notre répertoire précédent tout en apportant sa propre originalité.

RZ : Lorsque j’écoute Mystery, il y a toujours des passages qui me rappellent furieusement d’autres groupes comme Styx, IQ, Pink Floyd, Barclay James Harvest et même Dream Theater sur le riff de « Delusion Rain ». Pourtant, à aucun moment cela ne tourne au plagiat. Les compos demeurent étonnamment typées Mystery. Est-ce volontaire ou conscient ?

MSP : Il n’y a rien de volontaire ou de calculé mais, en même temps, j’aime tous ces groupes que tu cites ainsi que d’autres comme Genesis, Rush, Journey ou Triumph. Il est donc normal que par moments, ma musique leur ressemble parce que, au fond, c’est la musique que j’aime, que j’ai envie de composer et que j’ai envie de jouer.

RZ : Les textes m’apparaissent souvent désespérément engagés contre la mondialisation comme par exemple ceux de « Delusion Rain ».

MSP : En fait, j’ai écrit « Delusion Rain » en tant qu’observateur de tous ces gens qui se désespèrent et annoncent continuellement que le monde va sombrer dans le chaos. Penser comme eux qu’une meilleure société est possible est un peu utopique. Mon constat fataliste est que, peu importe ce que l’on fait individuellement, le monde va dans une direction que l’on ne peut pas vraiment changer. C’est la nature même de l’espèce humaine qui fait avancer le monde de cette façon-là. Il est comme une balance qui cherche sans cesse à se rééquilibrer quand on essaie de lui faire perdre cet équilibre. Si on regarde l’histoire au cours des siècles, quand il y a eu des révolutions, cela n’a au final pas changé grand-chose pour les peuples. En France, vous vouliez des nouveaux chefs mais au final, les nouveaux leaders dirigent comme les anciens. Nous avons besoin de croire les politiques même si nous savons qu’ils mentent car nous sommes comme des fourmis qui ont besoin d’une reine et nous ne pourrons jamais faire autrement.

RZ : J’ai lu sur le web que vous aviez repris deux titres sur Delusion Rain déjà sortis précédemment sur Theater Of The Mind : « The Willow Tree » et « Wall Street King », pourquoi ?

MSP : Non, ces titres n’étaient jamais sortis sur album. Par contre, il est vrai que je les avais écrits à la même époque que notre premier album Theater Of The Mind, il y a plusieurs années. Je les avais seulement sortis en démos mais ils ne se sont pas vendus. J’ai encore beaucoup de pièces que j’ai écrites jusqu’à il y a 25 ans en arrière. Par exemple, j’ai écrit le morceau « The World Is A Game » à l’âge de 16 ans. Certains encore figureront sur le nouvel album qui sortira cet été. Malgré les années, je ne modifie pas sensiblement ces morceaux au moment de les publier. Évidemment, la production est bien meilleure mais leur structure demeure la même. Quand tu as encore le goût d’écouter une pièce que tu as écrite il y a vingt ans, je considère qu’elle a passé le « test du temps » et donc qu’elle est mûre pour être publiée.

RZ : Il y a eu la NWOBHM (New Wave Of British Heavy Metal), le krautrock allemand. Peut-on dire que Unicorn Digital est un peu le fer de lance de la Canadian Recognized Intelligencia Subliminal Sensitive and Exciting Enhancement of Progressive Architectural Idealist Songs ? Et j’en dédie l’acronyme à tous ceux qui ne viendront pas vous voir ce soir à savoir « CRISSE d’EPAIS » ( insulte canadienne traduisible par quelque chose comme « put. de conn. »).

MSP : Ha, ha ha, elle est bien bonne celle-là ! Tu as bien révisé ton argot canadien. Il est vrai que j’ai cherché à regrouper sous mon label les meilleurs groupes de prog du Canada. Je l’avais créé au départ pour promouvoir Mystery puis, à partir de 2000, je me suis beaucoup plus consacré au label qu’à mon groupe. Mais la vie des labels est devenue très difficile car le marché a changé, la musique se vend moins bien et beaucoup de groupes ont désormais les capacités de s’autoproduire et de s’auto-diffuser afin de réduire leurs coûts. J’ai donc un peu laissé de côté cette idée et désormais, c’est même l’inverse puisque je me consacre beaucoup plus à Mystery qu’au label. Je vais même te confier un scoop : les ventes de CD de Mystery sont excellentes depuis plusieurs années donc tout va pour le mieux.

Mystery band2

RZ : J’ai noté que tu étais très attaché à la ville de Lorraine au Canada et pour votre première en France, vous vous produirez en… Lorraine.

MSP : Oui, mes parents sont originaires de cette petite ville qui s’appelle Lorraine au Canada. J’y ai vécu quelque temps à l’âge de 18 ans et j’y ai fondé mon label.

RZ : Alors, je ne suis pas lorrain mais je vais te faire écouter une chansons traditionnelle lorraine qui s’appelle « Les Sabots De Lorraine » (Michel écoute de façon très amusée la célèbre comptine). Cela m’amène à deux questions : Comptez-vous jouer ce soir chaussés de sabots ? Et, ayant déjà réalisé des covers de Kiss, Pink Floyd, Moody Blues, envisagez-vous de réaliser une reprise des « Sabots De Lorraine » ?

MSP : Ha ha ha, non, nous n’envisageons pas de jouer en sabots ce soir quant à la cover, il faut creuser l’idée. (Au repas du soir précédant le show, les autres membres du groupe voudront entendre la comptine et Jean Pageau, le chanteur me dira, goguenard, qu’il est d’accord pour reprendre « Les Sabots De Lorraine » à condition que le morceau dure a minima 10mn pour qu’il soit progressif.)

Effectivement, nous avons réalisé plusieurs reprises pour coller à des évènements mais nous préférons jouer du Mystery.

RZ : Vous avez dédié le titre de votre album live, Second Home, à l’endroit où il a été enregistré à savoir Zoetermeer aux Pays-Bas. Pourquoi ?

 MSP : Le Boerderij de Zoetermeer aux Pays-Bas, est le premier endroit où Mystery a joué en Europe. Depuis 2013, nous avons joué six fois en ce lieu et nous y avons toujours été accueillis comme si nous faisions partie de la famille. Les organisateurs à cet endroit demeureront toujours ceux qui nous ont donné notre première chance en Europe. Le premier spectacle que nous avons joué en 2013 fut enregistré et filmé pour un éventuel DVD. Nous avons sorti le CD double live Tale from The Netherlands mais avons dû laisser en plan le projet de DVD suite au départ de Mystery de Benoit David, qui l’avait annoncé dans les loges du Boerderij le même soir.  Nous avons toujours surnommé cet endroit notre deuxième maison (Second Home), donc c’est lors de notre passage au Festival ProgDreams 2016 au Boerderij que nous avons enregistré et filmé le spectacle que nous avons finalement sortie en CD et DVD en 2017 sous le nom Second Home.

RZ : Pourquoi Mystery a-t-il mis plus de trente ans avant de venir pour la première fois se produire en France ? Pour entretenir le « Mystery » autour du groupe ?

MSP : En fait nous venons en Europe seulement depuis 2013, mais depuis nous essayons tant bien que mal de trouver des promoteurs pour nous produire sur le sol français mais, chaque année les étoiles ne semblaient pas s’aligner. Nous sommes passés tout près l’an passé de jouer au Crescendo mais le festival fut annulé alors qu’on avait basé notre tournée autour de celui-ci. Et, bien que le Crescendo fut finalement maintenu, nous avions déjà souscrit de nouveaux engagements pour la même date et n’avons pas pu nous y produire.

Pour le concert de ce soir, les gens d’Arpegia ont travaillé dur pour nous avoir sur leur affiche. C’est une soirée que nous n’oublierons jamais.

RZ : Nous avons évoqué l’exceptionnelle qualité de la production de vos albums studios. Celle du live Second Home n’est pas en reste. Comment réussissez-vous à relever le challenge de délivrer en concert un son comparable à celui des albums en terme de puissance mais aussi de clarté ?

MSP : Merci. Nous nous efforçons toujours de reproduire du mieux possible les versions studio. Et la formation live du moment est la formation la plus stable depuis les débuts de Mystery donc, le nombre de spectacles fait que le niveau continue toujours de s’améliorer. Ce qui est amusant, c’est que ce côté live que nous maîtrisons de mieux en mieux commence même à influencer nos enregistrements studio.

RZ : La sortie de votre prochain album est annoncée pour le 14 juillet 2018, date de votre prestation au Night Of The Prog du Loreley. Nous français, nous retenons surtout la délicatesse du geste de nos cousins canadiens de sortir leur album le jour anniversaire de la révolution française et donc de notre fête nationale (rires). Quelles en seront les orientations et les évolutions par rapport à vos derniers opus ?

MSP : Effectivement nous allons devoir célébrer la fête nationale française en Allemagne cette année. Et sur scène nous aurons une pensée pour vous et pour notre guitariste parisien Sylvain par la même occasion. Le nouvel album s’annonce très bien, nous sommes vraiment tous très contents du résultat. L’album contient sept pièces variant de 6 à 15 minutes C’est la suite logique de Delusion Rain, et je pense que les fans vont être comblés par celui-ci.

RZ : Merci beaucoup Michel pour ta disponibilité et bonne chance à tous les « Mysterons » pour la suite de cette tournée. Rendez-vous au Loreley.

Rudzik

https://www.therealmystery.com/

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