Variations – Nador

Nador
Variations
EMI Pathé / Magic Records
1970
Rudzik

Variations – Nador

Variations Nador

Big flash-back… 1970… j’ai douze ans et avec quelques deniers récoltés lors de ma communion, je me rends chez Rouvroy, le seul magasin hi-fi de Dunkerque où l’on peut écouter des « disques » avant de les acheter. C’est une grande occasion : celle où je vais m’acheter le premier 33 tours de ma jeune vie. Fraîchement biberonné par mon frère aîné au son des Led Zeppelin, Deep Purple, Status Quo, je pique au hasard dans le bac du genre « hard-rock » quelques pochettes dont celle de Nador des Variations, le premier album d’un band formé à Paris en 1967, dont la jaquette présentant les quatre membres du groupe au milieu des fougères dans un cadre noir fait plus penser à un faire-part d’enterrement qu’à un trésor hard rockien. Et pourtant, je ne suis pas conscient du fait que la musique rock vient d’entrer dans une décennie d’une créativité jamais égalée par la suite : les 70’s. Ni que je viens de mettre la main sur le vinyle qui m’accompagnera durant toute ma vie et me fera encore m’extasier plus d’un demi-siècle après sa sortie sur le niveau de composition et d’exécution qui éclabousse Nador et aurait dû affoler tout « Camembertland ». Ce premier achat est un magistral coup de poker, sans doute ce qu’on appelle la chance du débutant. Mais voilà, « Camembertland » est noyauté par la mafia Barclays, Guy Lux et compagnie qui s’ingénie à faire croire au public français que le rock, c’est Johnny, Eddy, Claude, Martin, etc. Donc Nador, ne fera pas s’extasier les médias de notre beau pays (mais ceux de l’étranger, si!). J’ouvre la parenthèse pour faire remarquer que cette spécificité culturelle française perdure encore quand on s’aperçoit de l’absence presque totale de place laissée par nos fabuleux médias à « notre rock » et au metal alors que le Hellfest est devenu le plus gros festival français en dépassant cette année les 50 millions d’euros de chiffre d’affaires. Cette fracture abyssale entre les goûts du public et la programmation des médias est toujours aussi incompréhensible.
Revenons à nos moutons (tout rapport à la chevelure de nos quatre Variations est purement fortuit) pour faire remarquer que je ne suis pas conscient non plus d’un autre aspect : trois des membres du groupe sont originaires du Maroc et de confession juive (Nador est une ville du Nord Maroc, désormais beaucoup plus connue comme étant un point de passage et même de « parcage » des migrants désespérés qui tentent la périlleuse aventure de rejoindre l’Europe). Cinquante ans plus tard, c’est resté très marginal que des Marocains fassent du hard rock. Myrath et Orphaned Land, peu prophètes dans leur pays respectif (Tunisie et Israël), demeurent aussi des exceptions dans le monde du metal. Marrant aussi de noter que l’argent de ma communion catholique m’a permis d’acheter, sans le savoir, l’album d’un groupe juif… un signe prémonitoire d’ouverture pour quelqu’un comme moi qui a, depuis, largement pris ses distances avec les religions de tout bord. Alors si certaines choses, comme bien sûr ce vinyle (bien que remastérisé en 2010 et étendu à seize titres), n’ont pas évolué, le côté positif reste que cet album a plutôt bien vieilli. À l’instar de la production des légendes précitées du genre, Nador n’a pas à rougir en termes de production. Celle-ci était monstrueuse pour l’époque, bien supérieure à certaines grosses pointures US ou UK apparaissant désormais plutôt faiblardes (The Rolling Stones, Jimi Hendrix, etc.). Les percussions orientales de Youssef Berrebi au dabourka sur le final du rocailleux « But It’s Allright » (oui je sais, on écrit All Right ou Alright mais on pardonnera aux Variations cette petite faute dans la track list de l’album) et surtout sur l’acoustique « Nador » auraient pu me mettre la puce à l’oreille concernant l’origine des Variations, mais à douze ans…

Variations - Nador band1
Le quatuor des Variations était donc constitué des Franco-Marocains Marc Tobaly aux guitares, Isaac Jacky Bitton à la batterie, Jo Leb au chant (relayé par Mick Fowley sur trois titres) et du Français Jacques Grande (dit « P’tit pois ») à la basse. « What A Mess Again », le premier titre de Nador est une tuerie sans nom. C’est un enchaînement de riffs toujours plus efficaces les uns que les autres. J’en ai dénombré pas moins de sept en seulement trois minutes quinze de durée du morceau. C’est du niveau d’un Tony Iommi, le spécialiste reconnu du genre. Bien soutenu par la basse de P’tit pois cependant peu à l’honneur dans le mix de cette chanson, Marc Tobaly les entrecoupe de courts arpèges flamboyants tout en y glissant deux soli époustouflants. Que dire également de la puissance des cordes vocales de Jo Leb qui chante comme en live, un peu à l’instar d’un Sammy Hagar commençant à le faire avec Montrose avant de devenir l’un des deux frontmen mythiques de Van Halen. Jacky Bitton fracasse ses fûts comme un malade et emmène le groupe vers un final étourdissant à coup de double grosse caisse, avant que ça ne devienne une mode dans le metal. Wow, quelle claque ! Le mid tempo sautillant « Waiting For The Pope » relâche quelque peu la pression, encore que la Gibson SG de Marc continue de faire ses ravages tout comme les cordes vocales de Jo jusqu’à, encore, un final inattendu complètement psychédélique et barré. Place au court instrumental de guitare acoustique et de percussions « Nador » qui devrait être enseigné dans toutes les écoles de guitare. Le groupe exprime ses racines bluesy très old school avec « We Gonna Find The Way » et « Mississipy Woman » pour lesquels il laisse les commandes au pianiste chanteur Mick Fowley. Ces titres à la rythmique boogy de piano donnent dans un registre qui est moins ma tasse de thé, surtout au niveau des chœurs même s’ils sont encore empreints de soli de guitare jouissifs.
Rappelons que nous sommes seulement deux ans après mai 68, alors la chanson « Générations » chantée en français, dont le riff introductif est un véritable hymne comme c’était la mode à l’époque (cf « Smoke On The Water »), résonne comme un manifeste anti-conflit de générations par ses textes revendicatifs. Ce titre, ponctué de cris rauques de Jo, est certainement le plus hard de l’album. Cet incroyable solo de guitare sur des accents orientaux et son final sous forme d’une locomotive qui s’essouffle sont proprement ahurissants. Ensuite, Marc met la pédale douce sur la saturation, y glissant même un riff acoustique, pour un « Free Me » plus pop rock, ce qui permet au passage de mieux percevoir l’excellent travail rythmique à la basse de P’tit pois, architecte de ce titre. Impossible de ne pas répondre à cette invitation à se libérer tant ce morceau est entraînant. Pourtant, plutôt léger, il ne présage absolument pas du monstrueux pavé qui lui succède, « Completely Free ». Le riff d’introduction de ce dernier est énorme, digne du Black Sabbath des débuts. Dans l’esprit de « What A Mess Again », en plus lent toutefois, c’est encore à un déferlement de riffs que l’on assiste, avec également une démonstration de wah wah affriolante sur une accélération époustouflante à mi-titre. Le travail à la batterie est d’une complexité extrême, notamment à la grosse caisse, et le break de reprise aux deux tiers de la chanson cogne sévèrement. Les Variations adoraient mettre les points sur les « i » dans leurs fins de titres et c’est encore le cas ici. Une once d’effet sur la batterie, une SG Gibson en mode Pete Townshend et on se fait sauvagement fracasser par des dernières mesures en béton armé et à couper le souffle. « But It’s Allright » enfonce le clou de la wah wah sur une base de batterie épileptique, prélude à cette ultime partie de percussions précitée complètement inattendue.

Variations - Nador band2
Ainsi, Nador est vraiment un trésor de hard rock (mais pas que) que nous a laissé ce band de séf marocains (terme abrégé de « sépharades », autrement dit, juifs d’Espagne-Maghreb). Il me fait d’ailleurs dire que la France aussi a eu ses Led Zep ou ses Deep Purple, mais qu’ils ont tellement été snobés par nos médias qu’une fois encore, un groupe français a été plus reconnu à l’étranger que dans nos contrées obtues, lui qui a tourné jusqu’au States (et a même signé sur le label US Buddah Records) à l’époque où Johnny n’osait même pas encore y mettre les pieds pour recevoir les camouflets du public qui l’y attendait. Par la suite, les Variations ont vécu jusqu’en 1975 pas mal de remous en termes de line-up tout en sortant encore quelques albums, dont Take It Or Leave It et Café De Paris, plutôt bien accueillis par la critique. Pour ma part, et tout en les ayant réécoutés pour écrire cette chro, j’avais lâché l’affaire, car leur orientation artistique avait mis le cap sur des rivages plus R&R, pop ou résolument FM avec surtout une production nettement plus allégée. Orphelin des riffs assassins de Marc Tobaly et de la versatilité de ce hard rock très créatif, j’ai tourné le dos aux Variations. Ah, mais c’est qu’on a des idées très arrêtées sur ce qu’on voulait à l’adolescence… pas vous ? En 2018, Marc Tobaly s’est fendu d’un bouquin intitulé Moroccan Roll : La fascinante histoire des Variations (publié aux éditions Camion Blanc) dans lequel il décrivit notamment les tumultueuses relations du groupe avec les médias franchouillards, dans un pays absolument pas prêt à leur accorder la reconnaissance qu’il méritait.
En tout cas, merci au regretté Jean Rouvroy (également Président passionné et très investi dans le club de foot de mon enfance, l’USL Dunkerque) de m’avoir donné les moyens d’écoute pour éviter de me fourvoyer dans mes achats de disques à une époque où chaque centime comptait pour moi.

https://www.facebook.com/Les-Variations-173706639697/
https://fr.m.wikipedia.org/wiki/Les_Variations
https://www.rockmadeinfrance.com/encyclo/les-variations/3143/

http://www.camionblanc.com/detail-livre-moroccan-roll-la-fascinante-histoire-des-variations-1132.php

 

2 commentaires

  • Frédéric Gerchambeau

    Excellent article ! Merci !
    Excellent groupe, excellente musique, excellente époque pour la musique… Que de souvenirs qui me reviennent…
    Ça me rappelle qu’en cette même ère, j’étais fan d’Iron Butterfly…

    • Rudzik

      Effectivement il symbolise bien la créativité de cette époque bénie en quête de reconnaissance. Quant à Iron Butterfly, quel incroyable morceau qu’In a ggada davida ou plutôt In the garden of Eden, un titre que son leader, trop allumé par certaines substances a été incapable de prononcer correctement d’où une transcription approximative par sa maison de disques… Toute une époque…

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