Van Morrison – Somebody Tried To Sell Me A Bridge
Orangefield Records
2026
Thierry Folcher
Van Morrison – Somebody Tried To Sell Me A Bridge

J’y vais, j’y vais pas ? Dans un premier temps je n’y suis pas allé, mais après plusieurs écoutes de Somebody Tried To Sell Me A Bridge, j’ai finalement décidé de me lancer. Chroniquer Van Morrison ne devrait pas être sujet à ce genre de questionnement, tellement son art éclabousse le reste des productions actuelles. Cependant, je ne peux m’empêcher de me demander : « Mais qui, en dehors des fans, peut être intéressé par un tel album ?» Somebody Tried To Sell Me A Bridge est un objet hors du temps, hors mode, hors attentes et hors tout. Vingt titres, 80 minutes de blues, de swing, de bebop, de rhythm’n’blues, de rock’n’roll et rien d’autre. Un concentré d’authenticité qui vous fait frissonner du début à la fin. Et si en plus on est sensible à cette voix de légende, les chansons n’en seront que meilleures. Alors, un album uniquement pour les fans ? Mais pas du tout, il est ouvert au monde entier. Van Morrison est né en 1945, le calcul est simple, il vient de franchir la barre des 80 ans. Et pourtant, sa voix n’a rien perdu de sa tonicité, de sa brillance et de son goût naturel pour sublimer les registres anciens de la musique populaire. Ce nouveau disque en solo (son quarante-sixième si j’ai bien compté) est principalement composé de reprises blues rendant hommage aux pères fondateurs qui, de Chicago à Memphis, ont essaimé leurs messages sur tout le continent américain. Des moments de vie très forts qui trouvent encore la force de séduire un cowboy de Belfast pour les amener encore plus loin. Au-delà du répertoire, Van Morrison n’a jamais lésiné sur la qualité des gens qui l’accompagnent. La guitare d’Elvin Bishop, l’orgue du fidèle John Allair ainsi que les parties vocales de Taj Mahal et de Buddy Guy seront une incontestable valeur ajoutée à un ensemble déjà très solide. Le groupe lui-même se composant des incontournables David Hayes à la basse, Larry Vann et Bobby Ruggiero à la batterie, plus Anthony Paule à la guitare électrique et Mitch Woods au piano.
Voilà pour l’affiche, reste maintenant à vous convaincre d’essayer ce Somebody Tried To Sell Me A Bridge hors du commun et de prendre autant de plaisir que moi en l’écoutant. Peut-être le déguster par petits bouts pour échapper à un sentiment de répétition fort compréhensible. Les schémas peuvent sembler identiques, mais croyez-moi, lorsqu’on approfondit chaque chanson, c’est loin d’être le cas. Cela s’apparente plutôt à tourner les pages d’un livre d’histoire dans lequel on aime se perdre. Prenez par exemple « Kidney Stew Blues », la première chanson de cette compilation. Son auteur, Eddie « Cleanhead » Vinson, nous ouvre la porte d’une intimité à la fois simple et cocasse. Parvenir à maintenir un swing de cette envergure tout en rimant avec un « vieux ragoût de rognons » relève de l’exploit, du défi, voire de l’inconscience. Peu importe la profondeur du message, le rythme est d’une telle force que les danseurs oublient le sens des mots et se lancent aussitôt dans des passes à deux spectaculaires. Van the Man installe son saxophone au beau milieu de tout ça et nous voilà bien partis pour remonter le temps et changer de décor. Les images s’enchevêtrent et finissent par se poser du côté des dancefloors transpirants de Memphis. On y est et on y reste, d’autant plus que ce cher Eddie Vinson remet le couvert avec un « King For A Day Blues » du même acabit. C’est peut-être cette impression de similitude qui fera froncer les sourcils à certains. En revanche, tous ceux qui ont mordu à l’hameçon ne se rendront compte de rien et ne lâcheront plus l’affaire. Surtout que le torride « Snatch It Back And Hold It » écrit par l’harmoniciste Junior Wells sera au niveau de ce départ trépidant. Une chanson sur laquelle l’ami Van est soutenu par sa compatriote Jolene O’Hara dans un duo charnel qui allie charme et diversité.

C’est sûr, la liste des chansons est longue et ne pourra être épluchée dans le détail, mais si vous avez adhéré au concept, je pense que vous apprécierez Somebody Tried To Sell Me A Bridge dans sa globalité. Bien que nous soyons de l’autre côté de l’Atlantique, nous possédons ces rythmes et ces chants au plus profond de nous-mêmes. Cela fait partie de notre culture musicale et lorsque Van Morrison nous apostrophe avec autant d’à-propos comme sur « Deep Blue Sea », on ne peut que s’incliner bien bas. Une chanson signée John Lee Hooker sur laquelle Elvin Bishop fait rugir sa guitare de manière forcenée. Plus loin, le mariage avec Taj Mahal signera d’autres moments rares. Sur « Can’t Help Myself », on a même le sentiment que Van Morrison est volontairement descendu d’un cran pour se mettre au niveau de la voix plus douce du célèbre chanteur de Harlem. Par contre avec « Betty And Dupree » c’est presque l’inverse. Superbe morceau de Chuck Willis qui voit Taj Mahal s’arracher et John Allair faire étalage de sa belle maîtrise de l’orgue. Tout au long des vingt titres, les rendez-vous sont nombreux et rendent la galette très attractive. Sur « Delia’s Gone », on a même envie de se joindre au groupe pour reprendre en chœur les déboires de cette pauvre Délia. Il est quand même étrange de se sentir si proche d’un monde qui ne nous appartient pas. Les racines du blues et du jazz sont africaines, mais aussi européennes, cela vient peut-être de là. « On A Monday » ressemble à un quadrille, une danse de salon bien de chez nous qui, plus tard, sera récupérée du côté de la Nouvelle Orléans par des esclaves noirs à la fois moqueurs (de leurs maîtres) et séduits par le rythme de la musique. Le ragtime vient de là. Au milieu de toutes ses illustres reprises, Van s’est installé à son compte avec quatre compositions classiques, mais efficaces. Une petite préférence pour les airs country et les backings pleins d’opportunités de « Social Climbing Scene ». Pour finir ce survol (oui, car la densité de l’œuvre mériterait plus de développement), je ne peux passer sous silence les deux interventions de Buddy Guy. En particulier celle de l’ultime « Rock Me Baby » écrit par B.B. King et magnifiée par deux compères qui s’accordent parfaitement sur cette musique blues éternelle. Une fin en apothéose pour un album en tout point recommandable.

En dépit de ma frilosité initiale, je pense que Somebody Tried To Sell Me A Bridge de Van Morrison devrait être mis entre toutes les oreilles, ne serait-ce que pour les libérer d’une avalanche d’ondes néfastes déversées à longueur de temps. Il faut laisser le corps prendre possession de l’esprit et ces vingt chansons sont, à coup sûr, les mieux placées pour cela. Cet audacieux retour aux légendaires structures du blues se présente comme un pur condensé d’irrésistibles vibrations à se passer en boucle. Pour sa part, Van Morrison l’annonce comme une collection de chansons sans filtre à la fois intemporelle et farouchement vivante. Après ces bons moments passés en compagnie de Van the Man, j’ai maintenant du regret, celui de ne pas avoir partagé son excellent Remembering Now de 2025. Une lacune qui pourrait être comblée un de ces jours.
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