Tirill – Said The Sun To The Moon

Said The Sun To The Moon
Tirill
FairyMusic
2019
Thierry Folcher

Tirill – Said The Sun To The Moon

Tirill Said The Sun To The Moon

Tirill était enfin de retour à l’automne 2019 avec son quatrième album solo. Faut dire que depuis la parution de l’excellent Um Himinjoður en 2013, l’attente a été particulièrement longue. Six années pendant lesquelles notre charmante norvégienne s’est employée à rééditer et promouvoir ses albums sur son propre label FairyMusic. Tirill Mohn fait partie de cette scène scandinave, ultra dynamique, qui exporte depuis plusieurs années ses talents tout autour de la planète et séduit par son approche artistique originale et rafraîchissante. Que ce soit en musique, en littérature ou au cinéma, la puissance de la nature y est omniprésente. Les paysages grandioses sont propices à l’introspection et posent aux hommes les vraies questions sur l’existence et la relation avec le temps qui passe. Said The Sun To The Moon, le dernier album de Tirill, n’échappe pas à la règle et fait directement référence à tous ces éléments. Il est construit de façon assez classique sur quatre saisons et douze chansons au fort potentiel méditatif. L’inspiration est spirituelle avec une dédicace assumée au Calendrier De l’Âme de l’anthroposophe autrichien Rudolf Steiner. Première constatation, la musique s’avère plus intime, plus fragile, seulement jouée par un ensemble de cordes très organique. On ne retrouvera pas ici (ou fort peu) les incursions progressives qui faisaient du folk de Tirill un savant compromis entre toutes ses influences. Elle a voulu, semble-t-il, resserrer son propos autour de très peu d’éléments. Mais rassurez-vous, on n’est ni dans l’âpreté ni dans le dénuement. La musique est riche, superbement interprétée à la guitare acoustique, à la harpe, au violon, au violoncelle mais aussi de façon plus rare au kanklès ou au violon Hardanger. Les voix sont elles aussi d’une grande richesse en commençant bien entendu par celle de Tirill, si mélodieuse et si délicate. L’album affirme sa force en partie grâce aux harmonies vocales de toute beauté et parfaitement en phase avec la spiritualité des thèmes abordés. Ce que l’on ressent en premier lieu c’est un recueillement quasi religieux, d’une douceur extrême et follement apaisant.

Il faut entrer dans Said The Sun To The Moon sur la pointe des pieds tout en s’imprégnant du paysage de la pochette. La musique et le chant vont alors s’extraire de façon évidente et nous envelopper telle une écharpe bienfaitrice. Ça tombe bien, car l’album débute son cycle saisonnier par « Autumn » et l’annonce des premiers frimas. Ce poème de Rudolf Steiner est le premier d’une série de quatre, installés en préambules à chaque saison. Quatre petites vignettes aux mélodies accrocheuses (« Spring »), portées par les notes cristallines de la harpe de Uno Alexander Vesje et le chant émouvant de Tirill. Le ton est donné, l’album va se draper d’une ambiance mélancolique et s’inspirer directement de la musique folk des années 70. La reprise du titre posthume de Nick Drake « Clothes Of Sand » devient alors une évidence et Tirill, qui voue une passion ouverte pour cet artiste maudit, se transforme en héritière d’un genre quelque peu oublié. Sur cette chanson très poétique qui parle de séparation et d’illusion, elle s’en sort parfaitement, même s’il s’agit plus d’une interprétation que d’un réel témoignage affectif (du moins je l’espère pour elle). Côté musique, violon et violoncelle (Sigrun Eng et Bjarne Magnus Jensen) sont les principaux animateurs d’un grand moment qui va envoyer certains d’entre nous vers de lointains souvenirs. Écouter Tirill, c’est prendre le parti d’arrêter la course du temps et de s’interroger sur soi et sur le monde qui nous entoure. Cette recherche n’a rien de pesant et peut même s’avérer distrayante et légère. Il suffit d’écouter le message optimiste du traditionnel « Under The Harvest Moon » pour s’en convaincre. Un morceau au balancement caractéristique des plus belles berceuses et sur lequel la harpe prend furtivement des airs d’Andreas Vollenweider. Changement d’atmosphère avec « Under The Small Fire Of Winter Stars », un poème du canadien Mark Strand que Tirill nous chuchote à l’oreille dans une ambiance sonore étrange et recueillie.

Tirill Said The Sun To The Moon Band 1

Tirill aime la guitare et nous offre avec « To The Realms Of The Spirit » une belle démonstration de son écriture et de son toucher qui rappelle un peu Anthony Phillips. Son association avec le violoncelle est superbe sur cet instrumental qui clôt en beauté la partie hivernale du disque. La guitare est encore à l’honneur sur la douce transition printanière de « Shapes Of A Dream », une chanson magnifiée par les harmonies vocales de Tirill et Marte Bjørkmann. Une association qui fait mouche tout comme celle avec Julie Kleive sur « Said The Sun To The Moon », un texte de Kathleen Jessie Raine qui donne le titre à l’album. Ce poème initialement intitulé « Change » est la parfaite illustration de l’impermanence de toute chose et dont le cycle des saisons constitue le plus bel exemple. La partie estivale s’annonce au son des réjouissantes notes de « Beneath The Midnight Sun », une séduisante aventure vocale en duo avec Dagfinn Hobæk. Une voix masculine, proche de Stuart Staples, qui déboule sur la fin et vient surprendre sur ce passage à forte inclinaison celte. Tirill se met volontairement en retrait et laisse son partenaire, la harpe et le violon, nous accorder un des grands moments musicaux du disque. Le voyage s’achève de façon onirique avec « Iridescent Horizon », un morceau sur lequel Tirill reprend son costume de narratrice et laisse la musique s’emparer de ses mots, en amenant (enfin) une légère touche progressive à ce très réussi Said The Sun To The Moon.

Tirill Said The Sun To The Moon Band2

Le regard de Tirill, plein de douceur et de générosité, révèle un réel besoin de vivre une passion et de la partager. Ses nombreuses collaborations, que ce soit dans le rock progressif (White Willow, Daal) ou dans un environnement plus classique comme sur cet album, lui ont donné l’occasion d’exprimer ses sentiments avec grand talent. C’est aujourd’hui une compositrice, productrice et musicienne reconnue qui mérite amplement qu’on s’intéresse à ses chansons. Dans ma quête incessante de vivre le monde sur un plan émotionnel et artistique, il y a des rencontres qui ne s’oublient pas, celle avec Tirill en fait partie.

https://tirill.no/

 

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