The Rolling Stones – Black And Blue – Steven Wilson Stéréo Mix 2025

The Rolling Stones – Black And Blue - Steven Wilson Stéréo Mix 2025
The Rolling Stones
Rolling Stones Records
1976/2025
Thierry Folcher

The Rolling Stones – Black And Blue – Steven Wilson Stéréo Mix 2025

The Rolling Stones Black And Blue

La plupart du temps, je suis extrêmement frileux à l’égard des nombreuses rééditions dont l’industrie du disque est coutumière. Je ne peux m’empêcher d’y voir qu’une sourde volonté de presser un citron bien juteux et d’en retirer le maximum de profit. J’ai toujours pensé que, malgré leurs défauts, les enregistrements originaux étaient irremplaçables et témoignaient d’une époque où la technologie faisait ce qu’elle pouvait pour être audible. Lorsque les maisons de disques ont commencé à rééditer leurs anciennes publications en CD, j’ai été tenté de « voir » ce que cela donnait, notamment sur certains de mes albums favoris. Et je dois dire que je suis resté sur ma faim. OK, adieu les inévitables craquements des vinyles, mais le son relativement plat des premiers Compact Disc ne rendait pas hommage aux compositions et donnait l’impression d’un polissage presque gênant. J’irai même plus loin en disant que pour certains artistes, les rééditions des années 80 (son et packaging) frisaient la trahison. Heureusement, quelques années plus tard, de nouvelles versions ont pu rattraper le tir. Alors, j’ai fait comme tout le monde, j’ai commencé à racheter mes « indispensables », mais sans pour autant tomber dans la surenchère ou la collection compulsive. Cela dit, je ne suis pas fermé au progrès et une bonne surprise est toujours la bienvenue, à l’image de ce Black And Blue des Rolling Stones dont je ne soupçonnais pas un si grand pouvoir séducteur. J’ajoute que ce lifting 2025 est très réussi et confirme l’incontestable qualité des travaux de remix entrepris par Steven Wilson depuis une quinzaine d’années. Personnellement, mon aventure avec les Stones a commencé très jeune avec Goats Head Soup, le fameux album jaune de 1973 sur lequel figure l’inusable « Angie ». Et c’est grâce à ce disque, puis à celui de Quo (1974) de Status Quo, que j’ai découvert l’essence même d’un irrésistible rock’n’roll jusque-là bien discret dans mes orientations musicales.

Si cette nouvelle présentation a retenu mon attention, c’est parce que le travail d’orfèvre de Steven Wilson a permis de faire sortir cet album, à priori mineur, d’une certaine indifférence polie. Autant j’avais été déçu par la version remasterisée de Goats Head Soup de 2009 (celle que je possède), autant j’ai été emballé par le remix pénétrant de ce Black And Blue de 2025. Sans trop entrer dans les détails, je veux juste signaler qu’il y a une différence entre un remaster et un remix. Le premier s’applique uniquement à améliorer le son alors que le second ressemble plus à un décorticage lent et fastidieux des bandes originales. Pour Steven Wilson, il s’agit avant tout de savoir comment optimiser l’enregistrement tout en restant fidèle à la version originale. Un travail de titan qui occupe ses temps morts, comme il dit. À présent, revenons aux Stones dont les événements majeurs qui ont précédé la sortie de Black And Blue doivent être rappelés. Nous sommes en décembre 1974 et le quintet le plus populaire de la planète connaît une énième crise avec l’annonce du départ de Mick Taylor. Faut dire que la paire Jagger/Richards n’était pas la plus souple du circuit rock’n’roll de l’époque. Et lorsque Taylor, fatigué de leur tyrannie, décide de partir, la question de son remplacement devient d’une urgence capitale, surtout pour la tournée américaine prévue à l’été 1975. Ce seront donc les premières sessions d’enregistrement de Black And Blue qui serviront de tremplin aux futurs candidats. Et c’est là que cette réédition de 2025 devient intéressante, car d’un point de vue historique, certains titres bonus permettent d’assister aux auditions (plus ou moins avouées) de trois sacrés clients comme Jeff Beck, Robert A. Johnson et Harvey Mandel (Canned Heat, Bluesbreakers).

The Rolling Stones Black And Blue Band 1

Mais ce sera finalement le pote Ronnie Wood, clone parfait et dévoué de Keith Richards, qui sera choisi, certainement plus pour son esprit « Stonien » que pour ses « honnêtes » performances à la guitare. À tel point que l’ex-Faces amènera de la cohésion et une bouffée d’air frais au groupe (cf. la bio Life de Keith Richards). Avec le recul, il est amusant de constater que ce qui ne devait être qu’un essai s’est transformé en une collaboration (toujours en cours) d’un demi-siècle. Les prises de risque de Black And Blue n’ont pas favorisé son acceptation et ce treizième opus devait subir d’inévitables comparaisons avec les chefs-d’œuvre du passé. C’est vrai qu’on l’a souvent mis en parallèle avec Exile On Main St. (1972) comme pour montrer le fossé qu’il existait entre ces deux albums. Effectivement, on se rend compte qu’Exile On Main St., pourtant double, va à l’essentiel alors que Black And Blue semble s’égarer par moment et ne pas faire preuve d’une grande cohésion. Mais pour moi, c’est ce qui le rend attachant et très différent. Aujourd’hui beaucoup de spécialistes rock ont revu leur opinion jusqu’à désigner Black And Blue comme étant l’album des Stones le plus sous-estimé de leur carrière. Depuis le précédent It’s Only Rock’n Roll de 1974, les Rolling Stones s’autoproduisent sous l’étiquette « The Glimmer Twins » (la paire Jagger/Richards) et s’offrent beaucoup plus de liberté. Pour preuve, le funk magistral de « Hot Stuff », qui ouvre Black And Blue, surprend par son aspect débridé et son non-conformisme assumé. Le remix de Steven Wilson fait l’effet d’un coup de poing sur ce titre où la basse de Bill Wyman prend un volume jusque-là insoupçonné. Ça groove, ça claque, ça prend aux tripes et ça laisse pantois. Pourtant, c’est loin d’être une découverte, mais la façon dont Steven Wilson a su détacher chaque intervention relève de la magie pure. L’écoute au casque (recommandée) permet de distinguer précisément la place de chacun. À droite, la guitare rythmique de Keith Richards, à gauche celle en solo d’Harvey Mandel et sur la nuque, la terrible rythmique Wyman/Watts.

Si « Hot Stuff » insistait sur le groove et la musique, « Hand Of Fate » sera, au contraire, un retour à la grandeur vocale de Mick Jagger. Une performance hors norme qui présente ici le natif de Dartford à son meilleur niveau. Mais c’est davantage avec un titre comme « Cherry Oh Baby » que le Stereo Mix 2025 donne sa pleine mesure. En écoutant cette reprise d’Éric Donaldson, je me suis laissé envelopper par la musique de façon assez extraordinaire. Je n’étais plus devant, j’étais dedans. La présence de Ron Wood sur le visuel de la pochette est trompeuse. En fait, il n’a posé sa guitare que sur deux titres : sur ce fameux « Cherry Oh Baby » et sur « Hey Negrita », deux prestations convaincantes qui ont suffi à officialiser son intégration. Car ce sont encore Harvey Mandel et Wayne Perkins qui sont crédités à la guitare sur « Memory Motel ». Une superbe ballade dont les accents Twin Peaks font penser qu’Angelo Badalamenti a dû beaucoup écouter l’intro au piano. C’est à une seconde vie du disque que l’on assiste et l’anecdotique « Hey Negrita » qui ouvre la face B devient aussi important que n’importe quel morceau d’anthologie. La fantaisie fait son apparition à l’image des traits de piano de Billy Preston rivalisant avec la guitare, enfin audible, de Ron Wood. Et ça continue, grâce au blues décontracté de « Melody », qui se transforme en un remarquable exercice de mélange de voix et de sons, bien mis en évidence par qui vous savez. Un peu comme « Angie » pour Goats Head Soup, le single « Fool To Cry » fera, pendant très longtemps, de l’ombre aux autres morceaux. Le charme fou d’un slow tapageur et fédérateur qui préfigure une rupture avec l’habituel calibrage des titres calmes des Stones. Et comment résister au retour gagnant du rock’n’roll de « Crazy Mama » qui clôture l’album ? Les images d’un Jagger désarticulé se matérialisent aussitôt et s’ajoutent à ce disque multicéphale plein de rebondissements et de trésors enfin dévoilés.

L’aspect document des titres bonus a son importance. Comme je l’ai dit plus haut, les candidats au remplacement de Mick Taylor ne manquaient pas. Jeff Beck et Harvey Mandel bien sûr, mais aussi Robert A. Johnson, Wayne Perkins, Steve Marriott, Peter Frampton et le joker Ron Wood. Du joli monde, certes, mais on connaît tous la fin de l’histoire. Sur la version double CD figurent donc six titres, dont deux chansons inédites et quatre jams au fort potentiel instructif. Si « I Love A Lady » et « Shame, Shame, Shame » n’apportent pas grand-chose à cette compilation, il n’en est pas de même pour les quatre prestations voyant Harvey Mandel, Jeff Beck et Robert Johnson taper le bœuf avec le reste du groupe. Tout l’intérêt de ces titres réside dans le fait que l’on entre dans l’intimité de moments plus ou moins décisifs pour l’avenir des Stones. Paradoxalement, on retient très peu de choses, si ce n’est un travail basique sur les fondements d’une musique rabâchée. Il n’en demeure pas moins que l’ex-Yarbirds (Jeff Beck) (tout comme les deux autres d’ailleurs) avait largement le potentiel pour intégrer la mythique formation. Mais les « Glimmer Twins » étaient-ils prêts à accueillir un si grand personnage ? On connaît la réponse.

The Rolling Stones Black And Blue Band 2

Au-delà de l’aspect aventureux et souvent mal perçu de la musique, l’album Black And Blue devait malgré tout marquer les esprits. Faisant suite à la période fondatrice commencée avec Brian Jones, puis poursuivie en compagnie de Mick Taylor, ce témoignage d’une époque pleine de changements, de liberté et de fusions a permis de mettre en orbite une extraordinaire machine à succès au sein de laquelle Ron Wood s’est installé avec autorité. Si l’on met de côté (je sais, c’est pas évident) le contexte fondateur et particulièrement riche des premières années, le véritable quintet des Rolling Stones initié à partir de Black And Blue est à coup sûr celui que l’on retient. Et même, si en nombre de productions discographiques il n’y a pas un gros écart, il faut bien admettre qu’en terme d’années d’activité, de péripéties en tous genres et de passages sur scène, c’est celui qui a le plus marqué les esprits. Grâce à son talent, Steven Wilson a remis en lumière non seulement un album injustement oublié, mais aussi une pierre angulaire, essentielle à la construction d’un édifice en perpétuelle évolution. Un mausolée où les adorations s’exonèrent des modes, des âges et de la bien-pensance. The Rolling Stones, un monde véritablement à part qui fait enfin son entrée chez Clair & Obscur.

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