The Delines – Mr. Luck & Ms. Doom

The Delines
Mr. Luck & Ms. Doom
Decor Records
2025
Thierry Folcher

The Delines – Mr. Luck & Ms. Doom

The Delines Mr. Luck & Ms. Doom

Chaque fois que The Delines se pointe avec un nouvel album, c’est comme si tout se figeait autour de moi. Comme si toutes les autres sorties devaient aller en salle d’attente pour que je puisse honorer mon habituel rendez-vous avec le quintet de Portland. Aujourd’hui, c’est en compagnie de Mr. Luck & Ms. Doom qu’il revient pour nous atteindre dans ce que l’on a de plus empathique et de plus compatissant. The Delines, c’est l’Amérique que j’aime, celle de Paris Texas, de Little Miss Sunshine, de Sailor et Lula et bien sûr celle des romans de Willy Vlautin. Ce grand novelliste est à l’origine du groupe et de sa popularité grandissante. Faut reconnaître qu’il s’y connaît pour trouver le bon dosage entre saynètes tordues et musiques bienveillantes. Et puis, la voix légèrement voilée d’Amy Boone ainsi que les orchestrations typiquement country soul polissent la noirceur des histoires comme par magie. Par ailleurs, ce n’est peut-être pas un hasard si Mr. Luck & Ms. Doom est sorti le jour de la Saint-Valentin. Certains voient même ce nouvel album comme celui qui éclaire les couples blessés dans leur recherche désespérée de l’amour. Des histoires de vie toutes simples qui réveillent nos propres questionnements et raniment nos terreurs enfouies. La chanson « The Haunting Thoughts » en est l’illustration parfaite et nous fournit tout ce dont The Delines est capable de réaliser. Comme mettre de la couleur sur le noir ou rendre le désespoir attachant. En écoutant Amy nous conter ces « pensées obsédantes », on a presque envie de s’associer au personnage et de l’accompagner dans ses tourments. Un peu comme le font en précieux complices, la basse caressante de Freddy Trujillo ou le piano sensible de Cory Gray. Un titre de toute beauté qui symbolise à lui seul la belle avancée d’un groupe découvert il y a un peu plus de dix ans avec Colfax.

Mr. Luck & Ms. Doom est donc la sixième sortie de cette formation entièrement vouée à la mise en musique du monde intime de Willy Vlautin. À tel point que le précédent, The Night Always Comes de 2023 n’était autre que la B.O. de son propre roman éponyme. Un disque étonnant, quasi instrumental et qui s’éloignait des habituels recueils de chansons originales. En fait, ce n’était pas plus mal, car ce petit pas de côté a permis de casser la routine et de découvrir le groupe dans un autre contexte. En revanche, d’un point de vue purement artistique, Mr. Luck & Ms. Doom s’inscrit davantage dans la continuité de The Sea Drift, le très bel opus de 2022. Un retour dans le droit chemin qui n’empêche pas de le voir comme une pièce à part avec une réelle attraction pour un concept tournant autour de paumés en quête de bonheur. La première rencontre a lieu au bord de l’océan à Saint Augustine en Floride. Mister Luck sort de prison et Miss Doom s’est fait jeter par son patron. Deux inadaptés qui vont s’accrocher l’un à l’autre dans un précaire parcours de survie. C’est donc la chanson « Mr. Luck & Ms. Doom » qui ouvre l’album et de la plus belle des façons. Tout d’abord, une simple guitare folk, puis la voix douce et pénétrante d’Amy et enfin une belle orchestration pour mettre de la lumière sur un décor cinématographique très réaliste. Absolument magnifique ! J’évoquais plus haut Sailor et Lula, alors comment ne pas voir Nicolas Cage et Laura Dern dans la peau de Mr. Luck & Ms. Doom, cela leur va comme un gant.

The Delines Mr. Luck & Ms. Doom Band 1

La suite de l’album verra se déployer toute une galerie de « petites gens » aux préoccupations bien modestes. Des bouts de vies qui prêtent à sourire, mais sans jamais devoir les minimiser ou les dénigrer. L’avantage avec The Delines, c’est que sa musique rend tout cela comestible et attrayant. L’histoire de « Her Ponyboy » en fait partie et sans rentrer dans le détail (ce serait beaucoup trop long), je dirais simplement qu’il y a du country blues là-dedans. Une forme de langueur venue du fond d’un bar enfumé (oui, ça existe encore dans l’imaginaire) où chacun y va de sa confidence. Merveilleuse Amy qui s’arrache les tripes en compatissant sur cette aventure bancale, superbement mise en musique. La difficulté (pour moi) avec ce genre d’album est de survoler le sujet. Les histoires sont tellement bien décrites qu’elles méritent d’être partagées dans leur entièreté et avec toute leur intensité. Alors, tant pis pour la longueur, je continue avec le popisant « Left Hook Like Frazier » qui aura le mérite d’accélérer la cadence et de pénétrer le monde de la boxe cher à Willy Vlautin. Son roman Devenir Quelqu’un (Don’t Skip Out On Me) paru en 2018 serait presque à conseiller à tous ceux qui vont aimer cette chanson. Le refrain entêtant fait du bien et permet à l’auditeur engourdi de battre la semelle pour la première fois. Après toutes ces années passées ensemble, le groupe est maintenant bien rodé et fait preuve d’une grande maîtrise qui ouvre pas mal de possibilités musicales, inédites à ce jour. Un peu à l’image des surprenants vocaux de « Don’t Miss Your Bus Lorraine » qui poussent Amy Boone à se surpasser pour nous parler de cette Lorraine qui ferait une Ms. Doom tout à fait crédible. Avant cela, on a eu droit à la tragédie matérielle et humaine de « Sitting On The Curb », puis à la terreur noire de « There’s Nothing Down The Highway », certainement la chanson la plus sombre du disque.

Surtout, ne vous inquiétez pas, on est encore loin du pathos et l’équilibre entre obscurité et lumière est toujours bien en place. Comme je le disais au début, c’est cette capacité à rendre la peine et la souffrance presque séduisantes qui fait de The Delines un groupe vraiment à part. Que pensez-vous d’un titre comme « Nancy & The Pensacola Pimp » (Nancy et le proxénète de Pensacola) ? Probablement, pas grand-chose de très joyeux, et vous aurez raison. L’histoire est glauque à souhait et finit mal. Seulement voilà, la musique sautille gentiment et la trompette de Cory Gray assure sa couleur tex-mex avec un bel entrain. De telle façon qu’on oublie vite le proxénète et tout ce qui va avec. Il y a du David Lynch et du Quentin Tarantino dans ces séquences saugrenues. L’aspect cinématographique sera encore plus marqué avec « Maureen’s Gone Missing », un titre fabriqué comme un véritable scénario aux nombreux détails visuels. Maureen a disparu et l’inquiétude règne. Ici, la structure narrative rappelle le fameux « Ode To Billie Joe » de Bobbie Gentry, la musique est jazzy, la rythmique (Sean Oldham à la batterie et Freddy Trujillo à la basse) bien en cadence et le refrain chanté donne de l’allant à cette mini-tragédie. Encore une fois, la réussite est là et cette chanson risque de devenir un classique particulièrement attendu lors des concerts. La fin du disque approche et le dénouement de toutes ces errances aussi. « JP And Me » est assurément une des chansons les plus poignantes du disque et du répertoire de Willy Vlautin. Quel artiste et quel scénariste, capable d’aborder ce dernier chapitre avec un réel savoir-faire où se mêlent autant de sympathie que de tristesse. Pour nous, c’est la tristesse de devoir quitter ce décor pas forcément accueillant et tous ces personnages, devenus au fil des sillons, de plus en plus familiers. La dernière page se tourne et les cordes s’abandonnent aux terribles et ultimes réflexions d’un couple pris au piège et sans possibilité de sortie (d’avenir ?). Les toutes dernières notes du très court « Don’t Go Into That House Lorraine » sonneront comme un avertissement et refermeront ce superbe album à classer tout en haut des sorties americana du moment.

The Delines Mr. Luck & Ms. Doom Band 2

Alors que les dernières notes de Mr. Luck & Ms. Doom résonnent encore dans ma tête, j’aimerais savoir pourquoi ces parcelles d’ombres sont plus attirantes que le plein soleil ? Et ces traquenards de la vie, plus intéressants que la tranquille sécurité du quotidien ? Peut-être pour révéler notre empathie en laissant de côté toutes formes de voyeurisme. Ce qu’il y a de certain, c’est que la poésie domine tout ça. Une poésie qui peut soigner les maux et mettre « des couleurs sur le gris des pavés » (comme le chantait le grand Léo Ferré). Willy Vlautin est un poète qui aime les gens, surtout ceux qui ont des rêves et qui veulent les réaliser. Mais aussi, un auteur qui accepte les challenges perdus et qui ne court pas après les happy-end. J’aime beaucoup sa littérature et cette chronique, que j’ai voulue autant littéraire que musicale, aura peut-être réussi à titiller votre curiosité. Honnêtement, je ne connais personne d’autre capable de mettre en chansons sa propre vision d’écrivain avec autant de talent. The Delines, un groupe vraiment à part, je le redis et j’insiste.

Coup-de-Coeur

https://www.thedelines.com/

 

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