Richard Barbieri – Under A Spell

Under A Spell
Richard Barbieri
Kscope
2021
Rudzik

Richard Barbieri – Under A Spell

Richard Barbieri Under A Spell

S’il y a bien un album qui est totalement imprégné du climat délétère dû à la pandémie de la Covid 19, c’est Under A Spell de Richard Barbieri, l’ex-claviériste de Japan et Porcupine Tree. Après un Planets + Persona abouti dont il prévoyait le prolongement pour un quatrième album prévu également d’être conçu et exécuté dans un esprit collectif (un exercice pas si fréquent que ça pour des albums solo), Richard s’est retrouvé pris au piège du confinement et donc contraint à revoir complètement son projet. Le confinement imposé au Royaume Uni lui est tombé dessus alors qu’il venait de quitter la trépidante capitale britannique, juste après une série de performances « live », pour une tranquille propriété dans le Kent. Alors, comme pour beaucoup d’entre nous, cela a généré un rapprochement vers la nature et une introspection personnelle poussée. Pour Richard, cela s’est aussi traduit par des rêves régulièrement cauchemardesques dans lesquels son malaise récurrent était d’avoir été frappé par un sort dont il était devenu le jouet et qui l’emportait dans des territoires inconnus et sylvestres. Ce sont ces sentiments étranges et non maîtrisables qu’il a laissés prendre le contrôle de sa créativité musicale pour Under A Spell apparaissant, dès lors, comme étant un exercice d’exorcisme de cette période inquiétante dont on ne voit pas le bout.

Richard Barbieri Under A Spell band1
Tout d’abord, et pour la première fois, Richard Barbieri a dû travailler seul, car il n’est pas, de façon surprenante pour quelqu’un de branché électronique, un adepte du télé-travail. Privé en particulier de lyrics, il s’est donc totalement investi dans sa panoplie de claviers (Roland System 700 modular, Prophet-5., Micromoog et même Medusa, un synthé hybride analogique/digital). Oui, mais voila, l’artiste n’aime pas travailler seul. Donc, il a pioché également dans les prémices d’enregistrement du successeur de Planets + Persona pour les incorporer à Under A Spell. C’est ainsi que beaucoup des nombreux contributeurs à son opus de 2017 se retrouvent saupoudrés çà et là sur les neuf titres de son nouvel opus, en particulier, les cuivres, les voix et les percussions. Une belle marque de confiance de la part d’artistes (d’amis aussi) qui ont adoubé cette façon de procéder sans avoir aucune visibilité sur le résultat final, uniquement dépendant de l’inspiration de Richard Barbieri. On le sait (ou pas ?), ce dernier ne se considère pas comme un véritable claviériste de rock progressif au sens strict du terme. Plutôt que d’être un virtuose de la frappe des touches, son trip est de concocter des mixtures faites de mélanges de nappes, de rythmes et donc de séquençages improbables plutôt que de tenter d’aligner des arpèges à une vitesse supersonique. Il s’exprime donc dans un registre totalement différent des pointures que sont (ou ont été) Jordan Rudess, Keith Emerson, Rick Wakeman ou autre Tony Banks… dont il est un admirateur incrédule de la virtuosité (mais admirateur plus contrasté de la qualité artistique pour certains), reconnaissant être incapable d’une telle célérité. Son sentiment est qu’à jouer trop vite, on ne peut avoir à sa disposition que des sonorités trop basiques et constantes pour une série de notes juxtaposées alors, qu’en les jouant plus lentement, on peut les faire évoluer une à une, les mélanger, les distordre, les éloigner pour ensuite les faire se rejoindre, etc. À vrai dire, ce que Richard adore, c’est expérimenter complètement au hasard des mélanges de sons et de rythmes afin de faire émerger totalement à l’improviste des assemblages improbables qu’il n’aurait jamais pu concevoir de façon volontaire et a priori. Je me souviens avoir été déçu à l’époque de Porcupine Tree ou plus récemment avec Isildurs Bane de le voir sur scène passer son temps à sembler balancer des samplers plutôt que de véritablement jouer de ses claviers. Après coup et ayant pris la mesure de sa démarche, je suis enclin à être beaucoup plus tolérant à ce sujet. D’ailleurs Richard affirme clairement qu’il s’est efforcé à maîtriser la quantité de claviers présents sur l’album en ayant recours autant que possible aux samplers des musiciens de Planets + Persona. Toutefois certaines parties de basse de Percy Jones et celle de vibraphone faites par Klas Assarsson ont été réalisées spécifiquement pour Under A Spell.
Il en résulte alors cet opus très ambiancé, sombre, mais aussi lumineux et presque dansant lorsqu’il a recours à des percussions tribales et jazzy (un comble pour quelqu’un qui avoue détester ce genre, mais admet l’aimer en tant qu’« ambient jazz », comme il le qualifie) dans le style sud-américain (« Serpentine ») ou indiennes (« Darkness Will Find You ») me rappelant pour ces dernières le tabla utilisé par Aswekeepsearching. Il faut dire également que les racines synthpop de Richard Barbieri expliquent cet étrange mélange d’ambiant et d’incursions dansantes, une recette qui met longtemps à s’élaborer subrepticement, le temps du titre éponyme introductif à l’album. « Bizarre, vous avez dit Bizarre ? Comme c’est étrange ! », la fameuse réplique de Louis Jouvet dans le film antédiluvien Drôle de Drame prend tout son sens sur « Clockwork » grâce aux vocaux rendus incompréhensibles de la chanteuse suédoise Lisen Rylander sur fond de bruitage de bulles d’eau, elle qui a même co-écrit le titre « Star Light » sur lequel ses vocalises se font plaintives. Là encore, l’approche de Richard est particulière, lui qui s’attache plus à la sonorité des voix qu’à la compréhension des mots. On notera que Steve Hogarth, avec qui il travaille très régulièrement, vient également mettre son grain de sel vocal par ci par là.

Richard Barbieri Under A Spell band2
L’album permet de passer par tous les états seconds qui meublent notre inconscience à partir de la submersion d’« Under A Spell » en passant par une succession de rêves tourmentés dont certains comme « Flare 2 » au groove lancinant et à la trompette perçante ou « Darkness Will Find You » semblent nous entraîner dans une danse malsaine et d’autres comme « Clockwork » ou « Sketch 6 » dans un demi-sommeil aux frontières de la conscience avant de revenir chercher la lumière à la lisière de cette Forêt de Brocéliande, le temps d’un « Lucid » plus lumineux imageant le retour progressif à notre quotidien quand sa rythmique se pose puis s’impose en fin d’opus.
J’imagine la volonté de fer qu’il a fallu à un Richard Barbieri isolé et esseulé pour sortir Under A Spell, lui qui aime être entouré lorsqu’il compose et enregistre car c’est dans les autres qu’il puise toute sa motivation et son ambition musicales. Under A Spell n’est pas l’album auquel on / il s’attendait. En tout cas, il est un opus qui illustre parfaitement l’état d’esprit qui habite les habitants de ce monde tourmenté que nous avons construit… ou détruit… tout est question d’interprétation… et question interprétation, Richard Barbieri, s’il n’est pas un virtuose comme il le dit lui-même, est un maître de l’imagerie des rêves. Presqu’un Freud musical quoi !

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