Pat Metheny – Side-Eye III+

Side-Eye III+
Pat Metheny
Uniquity Music
2026
Thierry Folcher

Pat Metheny – Side-Eye III+

Pat Metheny Side-Eye III+

Un nouvel album de Pat Metheny ça ne se refuse pas. Et si par bonheur vous êtes friands de guitares jazz inspirées, cela devient un rendez-vous à ne surtout pas manquer. L’étrangement nommé Side-Eye III+ nous arrive donc sous la forme d’un trio (pour le III) accompagné de quelques musiciens supplémentaires (pour le +). Une solide formation bien décidée à nous offrir huit petites merveilles réparties sur soixante-quatre minutes de musique jazz très accessible. Et je peux vous garantir qu’après avoir écouté l’album, cette offrande est à prendre sans hésitation. Pat Metheny n’est plus à présenter et son aura a largement dépassé le cadre parfois restreint du monde du jazz. C’est l’un des musiciens les plus récompensés au monde et dans plusieurs catégories différentes. Tous les mélomanes, ou presque, possèdent un de ses albums et apprécient son écriture à la fois respectueuse et aventureuse. La fluidité et la légèreté de son toucher ainsi que sa recherche obsessionnelle de la note juste en font l’un des musiciens les plus doués de sa génération. Pour s’en persuader, je dirais que sa façon unique de composer se résume peut-être dans les huit minutes de « In On It », le morceau qui ouvre le disque. En effet, les premiers instants, plutôt classiques, seront vite interrompus par un changement total d’atmosphère aussi surprenant qu’intelligent. Au début, j’ai été tellement surpris qu’un léger sourire s’est dessiné sur ma face pleine de gratitude. J’étais bien chez ce satané Metheny et croyez-moi, peu d’artistes arrivent à provoquer ce genre de réaction. Et puis, une fois la surprise passée, la musique a repris tranquillement sa construction initiale. Toute la magie d’un compositeur rassembleur, inspiré et à jamais rassasié de prises de risques en tous genres. Le titre de l’album (Regard En Coin) est à coup sûr une malice qui laisse présager d’autres moments surprenants.

Je reviens à présent sur le panneau indicateur en forme de pochette (à moins que ce ne soit l’inverse) qui nous dévoile les noms de Chris Fishman et de Joe Dyson aux côtés de celui de Pat Metheny. Un trio guitare, clavier, batterie inédit, complété par Darryl Johns à la basse, Luis Conté aux percussions, Brandee Younger à la harpe, Vincent Peirani à l’accordéon et par une belle brochette de vocalistes chevronnés. Toute une nouvelle génération de musiciens exceptionnels que l’ami Pat a voulu rassembler en gage d’avenir radieux. À présent que les présentations sont faites, revenons à ce remarquable « In On It ». Au-delà des ambiances déjà décrites, on assiste à la communion de trois acteurs qui agissent avec légèreté et respect du collectif. Alors, c’est vrai qu’à partir de la quatrième minute, on passe d’un classicisme à la George Benson à quelque chose de totalement débridé mettant en scène chaque intervenant. C’est osé, mais très professionnel, le genre de morceau idéal pour débuter un show et faire connaissance avec les musiciens. La plupart des titres de Side-Eye III+ prennent leur temps et s’étirent sur de nombreuses minutes pour s’exprimer. Le plus long, « Don’t Look Down », s’appuie sur un thème mélodieux, naturellement instable, mais qui renaît à chaque fois, grandi et imparable. Ici, les chœurs très actifs sont ajustés au millimètre et ne font plus du tout office de décor. Là où les choses deviennent piquantes, c’est qu’on est en terrain connu, mais avec le sentiment de vivre une expérience nouvelle. Les sons, les rythmes, les guitares synthé et toutes ces choses qui ont façonné l’œuvre de Pat Metheny sont bien là, à disposition, comme un affriolant buffet de bonnes choses à déguster. Le fan que je suis est loin d’être rassasié et ne se pose pas de questions, il consomme. Il se demande juste si ce nouvel album ne sera pas à classer parmi les plus belles réussites du natif de Lee’s Summit dans le Missouri.

Pat Metheny Side-Eye III+ band 1

« Make A New World », le titre qui ouvre la face B du premier vinyle, est absolument superbe. Celui qui découvrirait Metheny grâce à ces dix minutes d’intense beauté en viendrait à se poser des questions sur le reste des productions musicales actuelles. Comment est-ce possible qu’un tel écart existe ? Aucune IA, aucune esbrouffe, aucun compromis, rien que du talent et de l’authentique. Une fois encore, ce troisième morceau nous fait passer du confort paisible des gammes bien récitées à une improvisation explosive maîtrisée de bout en bout. Lorsque la musique s’emballe et que les percussions quittent leur habituel accompagnement régulier, cela devient carrément jouissif. Quel panard en effet ! Je ne pense pas trop en faire, car les sensations ne trompent pas. Arriver à susciter autant de réactions positives ne peut pas être le fruit de l’artificiel ou de l’épate. En revanche, mon défaut est peut-être de trop vouloir convaincre et cela prend de la place sur une simple chronique. Il faut avancer et finir cette première galette de façon plus apaisée en écoutant un « Urban And Western » à l’allure de gospel nonchalant et coquin (on dirait presque une musique d’effeuillage de cabaret). Autre ambiance, autre époque, autre réussite. Le rituel du changement de disque est une aubaine pour souffler un petit peu et se demander si on n’a pas rêvé. Le temps de lancer « SE-O », toutes les interrogations s’envolent et le monde de Pat Metheny se remet en marche jazzy avec l’orgue de Chris Fishman en accord parfait avec la guitare, la basse et les percussions de Joe Dyson. C’est vif, scandé par des chœurs possédés et parfaitement orchestré par un immense fabriquant de bonheur.

Aucun répit, « Our Old Street » se présente comme un défenseur des introspections affectives qu’une guitare bien jouée et bien accompagnée peut susciter en chacun de nous. Les dernières notes de piano et de harpe sont, quant à elles, d’une opportunité rare. Changement de décor avec les airs de bossa de « Risk And Reward » et son irrésistible allure chaloupée. Le film se déroule en cinémascope et l’affiche tient toutes ses promesses. C’est tellement bien fait que rien ne paraît superflu malgré la complexité de la composition. L’osmose entre les musiciens est parfaite et le passage sur scène doit être drôlement excitant à découvrir. Ce grand moment musical se termine avec « So Far, So Good » (jusqu’ici, tout va bien), un titre dont l’énoncé ne saurait être plus clair. Pat Metheny semble heureux de jouer (ça s’entend) et de nous proposer cette belle heure de musique largement au-dessus du brouet indigeste dont nous sommes abreuvés à longueur de temps par des diffuseurs complices (je sais, je me répète).

Pat Metheny Side-Eye III+ band 2

Pour moi, le plus dur avec ce tout nouveau Side-Eye III+ est de faire preuve de pondération et de ne pas tomber dans le piège de l’éloge à outrance. Je n’y suis pas arrivé et je suis conscient que cela puisse gêner par moments. La musique de Pat Metheny m’accompagne depuis tellement longtemps que je devrais commencer à garder la tête froide. Cependant, dès les premières notes de « In On It » tout est redevenu évident : le pouvoir enchanteur du guitariste américain était toujours intact et son nouveau groupe a su trouver la bonne mesure pour être en parfaite harmonie avec lui. Je me demande même si l’ami Pat n’a pas encore franchi un palier et qu’il ne vient pas de nous offrir un grand moment de jazz à l’ampleur inédite. La production enveloppante y est pour beaucoup, je pense. Le confort d’écoute est bien réel et n’importe quel amateur éclairé prendra plaisir à s’asseoir et à passer du temps avec cette nouvelle sortie signée Pat Metheny. J’ai lu récemment qu’il lui fallait une bonne dizaine de morceaux pour en trouver un qui lui convienne. Raison de plus pour chérir les huit joyaux de Side-Eye III+.

https://www.patmetheny.com/

 

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