Live report – Partie 1 Festival Au Fil Des Voix, 19ème édition, 360 Paris Music Factory et Le Trianon, du 29 janvier au 14 février 2026
2026
Lucas Biela
Partie 1– Live report Festival Au Fil Des Voix, 19ème édition, 360 Paris Music Factory et Le Trianon, du 29 janvier au 14 février 2026

Même si le festival Au Fil Des Voix permet de mettre en avant des voix remarquables, il porte également avec sa dix-neuvième édition celles de peuples en quête de liberté. Ainsi, l’Iran, le Kurdistan et la Palestine sont présents aux côtés de nombreuses autres régions du monde. Outre la diversité des cultures, c’est la surprise qui frappe. Par exemple, chez la Capverdienne Jenifer Solidade, graves et aigus se succèdent avec virtuosité. En revanche, c’est à travers une voix pétrifiante que Radjha Ally affiche fièrement les couleurs du Mozambique. Sur une musique rappelant le dance-punk du début des années 80, Kutu partagent en outre un bout d’Éthiopie avec force énergie et passion. Dans sa quête d’identité, Siân Pottok jongle entre douceur et ardeur. Avec l’énergie qui la caractérise, la Réunionnaise Ann O’aro nous emmène dans des contrées mystérieuses où règnent tension et relâchement. Entre peines et joies, Aïda Nosrat libère de manière bouleversante la parole du peuple perse. Plus décontracté, João Selva livre un hommage sincère aux héros de la bossa nova. Enfin, avec Marissol Mwaba, les planètes s’alignent dans les mouvements de convection entre chaleur tellurique et poésie céleste. Et encore, il ne s’agit là que des cinq premières dates du festival. Cinq autres vous seront contées dans la deuxième partie du compte-rendu.
Jenifer Solidade, le 29 janvier 2026

Avec son timbre légèrement rauque, la lusophone Jenifer Solidade excite la curiosité. Sa bonhomie lui permet de se mettre le public en poche. Visage perplexe, ce sont des graves troublants qui nous saisissent. Yeux écarquillés et sourire jusqu’aux oreilles, c’est alors la félicité qui accompagne sa voix. Cette dualité culmine même dans la célébration du carnaval de son île. Quand la surprise répond à la véhémence, la chanteuse donne l’impression de rapporter un dialogue entre deux personnes aux caractères résolument opposés. A l’instar de l’« Houdini » de Kate Bush, ce tour de passe-passe laisse pantois. Toute l’expressivité de l’art de notre Capverdienne ressort néanmoins quand elle entonne des saudades dignes d’Amália Rodrigues. Baignant dans des ambiances intimistes mais le plus souvent chaloupées, le résultat est à la fois profond et chaleureux. Mais que la vedette de la soirée entonne une ballade soyeuse, et on est alors frappé par cet équilibre entre douleur et sensibilité à fleur de peau. Nous voilà ainsi dans le même état d’esprit qu’à l’écoute de la chanson-titre du film Bagdad Café. Dans l’accompagnement, là où la guitare réchauffe les cœurs, les percussions savent nous plonger dans des univers aussi bien feutrés que luxuriants. Avec versatilité, Jenifer Solidade a partagé le temps d’une soirée les peines et les joies de son île.
Radjha Ally, le 29 janvier 2026

Dans des aigus faisant écho aux ambassadeurs de la musique africaine tels que Mory Kanté ou Baaba Maal, la voix puissante de Radjha Ally perce les cieux et transperce les esprits. Ce chant se suffit à lui-même et on voit qu’il peut même se passer de mots pour nous remuer. Il chante, il danse et il siffle : quel talent, ce Radjha ! Même quand il est à terre, ses mélopées parviennent à le relever de ses émotions. Les nôtres (d’émotions) sont en revanche mises à rude épreuve. D’ailleurs quand les notes alentour esquissent les pas d’une valse rythmée, la voix nous emporte dans un tourbillon tout aussi étourdissant. Et ses camarades de jeu le lui rendent bien. Ainsi, même s’il est perturbé par l’effort de traduction des prises de parole du leader, le guitariste n’en reste pas moins concentré dans son jeu. Un psychédélisme teinte alors de couleurs africaines les arpèges dissipés comme disciplinés de son instrument. De leur côté, percussionniste et batteur s’accordent pour offrir des rythmes à faire tourner les têtes… et les corps ! Foulant pour la première fois une scène européenne, Radjha Ally a partagé avec ses acolytes de rares moments d’émotion et de communion.
Kutu, le 29 janvier 2026

Au début, c’est une voix syncopée et revendicatrice qui rappellerait presque la jeune Neneh Cherry de cette formation si atypique qu’est Rip Rig & Panic ! Puis on reste dans le post-punk avec les rythmes dansants de formations type ESG ou Liquid Liquid. Il n’y a pas à dire, avec leurs références et leur sens de la fête, Kutu savent mettre l’ambiance. Dans le restaurant du 360, c’est alors la folie, et les corps se libèrent. Le violon donne même des accents celtiques à cette musique rythmée mais déjà fort variée par l’apport d’influences éthiopiennes. Ailleurs, on peut être saisi par un chant lamenté sur une musique chaloupée. C’est encore autour de mesures afrobeat qu’une voix habitée nous méduse, prouvant à nouveau que notre formation a plus d’un tour dans son sac. Avec une musique à faire entrer dans une transe enivrante, Kutu clôture avec panache une soirée déjà bien chargée en émotions.
Siân Pottok, le 30 janvier 2026

Traits sculpturaux, Siân Pottok ensorcelle le public de ses mélopées aux tonalités tour à tour nonchalantes, désabusées ou encore espiègles. La perte de repères, on la retrouve quand le chant vogue dans des atmosphères troubles tout en jetant un regard intrigué sur les eaux sous-jacentes. La malice en revanche, elle s’impose d’elle-même sur un « Baby Boo » au rythme insistant. Et dans les éloges de la beauté de cette mystérieuse « Paula », portée par une musique montée sur ressorts, que dire de cette nonchalance typique des comédies musicales du West End ou de Broadway. Alors que ces nombreuses attitudes construisent un scénario haletant, voilà que le bouleversement entre en scène. Avec ses multiples origines (Belgique, Slovaquie, Congo et Inde), il n’est guère étonnant que notre musicienne évoque le déracinement. Et c’est alors la mélancolie du kamele ngoni, cousin de la kora et premier instrument choisi pour la quête de soi, qui accompagne l’espoir mâtiné de tendresse d’un chant rappelant la regrettée Eva Cassidy. A l’évocation des rêves d’enfants, c’est cette même émotion qui saisit notre chanteuse quand elle se munit d’une version miniature de son instrument. Autour d’elle, c’est un festival de rythmes et de foisonnement. Quand ce n’est pas un funk-rock qui déroule un tapis syncopé mais foulé par des mélodies suaves, c’est un rock/dub détendu qui prend ses aises. Et à un soul/funk langoureux, répond un funk/punk aussi contorsionné que celui de James Chance. Entre shuffle digne de Jeff Porcaro et polyrythmies entraînantes, « Happy People » est même un appel à danser et à vivre le moment… loin des écrans. « Dites donc, c’est aussi fourni qu’une forêt vierge votre affaire ! » Par ailleurs, le programme est marqué par des instants de partage. Sur la reprise bon enfant du « Farewell Jamaica » d’Harry Belafonte, c’est avec ses compagnons de route que la compositrice entre en communion. Mais c’est également vers le public que notre femme au prénom gallois se tourne. Elle descend de la scène pour danser avec lui, et termine la soirée en lui faisant reprendre des « Donna » sur un chant a cappella émouvant. Ainsi, entre sensibilité et vigueur, la prestation de Sian Pottok a ébloui le 360.
Lagon Nwar, le 2 février 2026

Lagon Nwar est un quartet présentant un mélange des genres surprenant. Avec sa voix désabusée, l’explosive Ann O’aro y peint des paysages aussi bien désolés que florissants. Ainsi, autour de nappes brumeuses, ses incantations désespérées se voient contrées par le chant allègre du talentueux percussionniste Marcel Balboné. Quand tout ne semble être que désolation, comme dans l’univers de Bohren & Der Club Of Gore, c’est la voix chaude du Burkinabé qui fertilise la terre. Le chant de ce gardien du rythme offre des notes d’espoir et de vie, là même où ses polyrythmies enivrantes font monter les flammes de la passion. Cependant, si on revient à Ann, sur le thème des marées de l’Océan Indien, la jeune femme impressionne par cette suite d’émotions qui la mène de la rage à l’espoir en passant par les pleurs. Au cours de ses appels résignés, saxophone et claviers tentent de calmer la douleur. De même, sur une marche fantaisiste célébrant l’abolition de l’esclavage, c’est à travers des cris de révolte et un refrain au ton revendicateur que la crise identitaire s’exprime. Bien que rythmes funk/punk et afrobeat y abondent, le saxophone se met dans tous ses états, faisant alors écho à l’esprit qui anime la voix. On apprécie ces changements d’humeur, pimentant le propos tout en mobilisant l’attention. Et sur cette dernière, comment ne pas évoquer les joutes virtuoses entre saxophone et batterie. L’un possédé, l’autre sortie de ses gonds, il faut y voir davantage une émulation qu’un affrontement. Au cours de l’un de ces duels, on voit Ann errer parmi la foule, désorientée et le regard hagard. Ces déambulations résument bien l’essence de Lagon Nwar : une musique où les nombreux soubresauts nous laissent abasourdis. Tout au long de parcours aux nombreux imprévus, Ann O’aro et ses compagnons de Lagon Nwar ont partagé rythme, complicité et mystère.
Aïda Nosrat, le 3 février 2026

Ayant eu l’occasion il y a trois ans de voir Aïda Nosrat avec son groupe exclusivement féminin, Atine, je savais que j’allais passer à nouveau un moment d’émotion pure. En effet, les tremblements touchants de sa voix sont mis à contribution autant pour célébrer la liberté des femmes que pour rendre hommage aux morts. Pensez-vous, même pour donner vie à une berceuse turque, c’est un chevrotement sanglotant et un déchirement douloureux qui accompagnent le chant. Mais c’est sans compter sur les notes espiègles de l’accordéon d’Antoine Girard. Et ce sont ces contrastes qui nous interpellent. Quand on part pour l’Azerbaïdjan, là encore, la voix solennelle tranche avec l’énergie des instruments. Ce feu qui anime tout l’instrumentarium donne alors du baume au cœur endolori d’Aïda. Autour des « filles de Sirus », c’est l’imploration et la fantaisie qui se retrouvent face à face. Et, de concert avec la guitare d’Olivier Kikteff, ce sont d’autres cordes, celles de son violon, qu’Aïda utilise pour porter tour à tour les pleurs et la joie. Ailleurs, quand l’accordéon se montre abattu, on apprécie que la six-cordes la console par son jeu déterminé. La danse macabre qui conclut le spectacle en reste le clou. L’émotion y ébranle tellement l’ex-membre de l’Orchestre Symphonique de Téhéran qu’on voit les larmes couler le long de son visage. Il faut dire que ce duo improvisé voix-percussions où la détresse d’Aïda Nosrat se conjugue avec l’insistance de Naghib Shanbehzadeh a de quoi hérisser le poil. Aïda Nosrat, c’est une voix bouleversante dans un écrin contrasté.
João Selva, le 5 février 2026

Le carioca João Selva offre en l’espace d’une dizaine de chansons un tour d’horizon de la bossa nova. Que ce soit les lamentations de l’intérieur des terres brésiliennes ou l’allégresse des récifs, l’émotion peut se lire dans sa voix choyante et dans sa guitare lumineuse. Et quand ce n’est pas la six-cordes qu’il empoigne, c’est la viole, cet instrument typique de la musique brésilienne. Il en profite alors pour jouer des airs peu connus mais également pour rendre hommage à un ami disparu trop tôt. Par ailleurs notre musicien n’oublie pas d’évoquer les influences extérieures qui ont façonné la bossa nova. Ainsi, là où le jardin d’hiver d’Henri Salvador nous rappelle la contribution de la France, c’est à travers les favelas de Gilberto Gil que nous est expliqué le rôle important de la diaspora africaine. Autour d’anecdotes historiques, le programme de João Selva a mis en lumière les nombreuses facettes d’un style qui a concouru à l’identité brésilienne.
Marissol Mwaba, le 5 février 2026

Pendant que le public fait briller les étoiles dans son regard, l’astrophysicienne Marissol Mwaba les tutoie. Aux côtés de la jeune femme, que ce soit sur des langages jazz-funk, rock, r’n’b ou afro-pop, l’agilité du batteur porte des rythmes entraînants là où la sensibilité du pianiste tisse une toile mélodique. Marissol déplace ensuite cette matière dans un mouvement de convection touchant et ondulant. Quand les claviers prennent des teintes atmosphériques ou oppressantes, on découvre alors une face plus sombre de la chanteuse, comme si elle rendait hommage aux galaxies dont les dimensions vertigineuses renferment un silence troublant. Par ailleurs quand les doutes s’expriment, c’est un chant déchirant mais ô combien émouvant qui tente de les dissiper. Avec sa voix émouvante de femme-enfant, Marissol Mwaba a fait rayonner l’étoile qui sommeille en elle tout en faisant briller nos pupilles.