Kennebec – The Water Wheel

The Water Wheel
Kennebec
Rainwatch Records
2025
Thierry Folcher

Kennebec – The Water Wheel

Kennebec The Water Wheel

Il y a longtemps que je n’étais pas venu fourrer mon nez (ou plutôt mes oreilles) du côté de Portland dans l’Oregon. Cette fameuse cité des roses qui abrite quelques grandes figures du monde de la musique comme Alela Diane, The Dandy Warhols, K.D. Lang, Rose City Band et bien d’autres. Et puis, à côté de ces personnalités reconnues, il y a la relève, à l’image du troublant Kennebec qui nous offre aujourd’hui un étonnant The Water Wheel porteur de signes très encourageants. Sous cet étrange pseudonyme (peut-être en référence à la Kennebec River du Maine) se cache Éric Phillips, un producteur, compositeur et multi-instrumentiste de talent dont The Water Wheel est le troisième album de sa toute jeune carrière. Avant cela, Departure en 2020 puis Without Star Or Compass en 2022 avaient permis d’installer le personnage au rang des artistes à suivre et à promouvoir. En effet, ces deux premiers témoignages ont démontré un potentiel musical foisonnant d’idées et une volonté affichée de ne pas suivre les habituels diktats de la création artistique. Et c’est vrai que la musique de Kennebec part un peu dans tous les sens. Les métissages sont nombreux et peuvent dérouter par moments. Avec ses chansons, il est difficile de se dire que l’on est dans tel ou tel style de musique et surtout que l’on va y rester. Mais bizarrement, ce sont ces imprévus qui attirent et qui démarquent les albums de Kennebec du reste des productions. Éric Phillips est ce que l’on appelle un rat de studio qui prend son temps et qui se nourrit d’influences venues des quatre coins du globe. Moi, il me fait penser à Stephen James Wilkinson (aka Bibio), cet extraordinaire musicien anglais capable de mettre d’improbables couleurs à ses visions pastorales. Departure était un beau galop d’essai, tourné vers l’Extrême-Orient et entièrement instrumental. De son côté, Without Star Or Compass a considérablement changé la donne en incluant des interventions vocales aussi surprenantes que bien foutues.

Si je n’ai pas parlé précisément de chant, c’est parce que sur ce deuxième disque, les voix sont le plus souvent utilisées comme musique et un peu moins comme porteuses de messages. Éric Phillips le dit lui-même : « Je pense que si j’étais écrivain, mes mots seraient tout en décor et très peu en récit. ». Alors à présent, qu’en est-il des éléments décoratifs de ce The Water Wheel au profil plus qu’alléchant ? Il faut bien admettre que la progression n’est pas aussi spectaculaire qu’entre les deux premiers albums. On est ici dans une certaine continuité avec les mêmes intentions et des ingrédients reconduits presque à l’identique. Néanmoins, plus rien ne semble devoir arrêter notre ami Éric dans ses phantasmagories artistiques. Par exemple, l’introduction en berceuse gospel de « Hungry Soul » est une petite merveille de tendresse, mais qui étonne par son placement en tout début du disque. Voilà un titre qui aurait dû se trouver ailleurs, au milieu ou, encore mieux, à la fin. Seulement, comme je le disais, rien n’est vraiment logique chez cet artiste renversant. Les calculs ne l’intéressent pas, seules comptent les émotions et la volonté de retranscrire au mieux sa représentation des inéluctables cycles de la vie. Nous y voilà ! Cette fameuse roue à eau symbolise donc l’impermanence et l’intemporalité de nos existences. En écoutant The Water Wheel, j’ai ressenti beaucoup de compassion et de bienveillance dans cette évocation. L’album est d’une douceur remarquable, il véhicule des ondes positives, à tel point que sur cette « âme affamée », l’interprétation d’Aléa Lorén & Co se transforme en de véritables ondes de guérison. La musique comme thérapie, ce n’est pas nouveau, mais je dois reconnaître que les compositions de Kennebec font un bien fou.

Kennebec The Water Wheel Band 1

Et on n’est pas au bout de nos surprises. Le second titre intitulé « Neakahnie » est une jolie ballade instrumentale sur laquelle interviennent la trompettiste Yazz Ahmed et le violoniste Miguel Atwood-Fergusson. Deux musiciens de haut rang qui se fondent avec souplesse dans l’ambiance éthérée de ce début d’album. À ce stade de l’écoute, le voyage semble nous amener tout droit vers des landes brumeuses à peine troublées par le clapotis régulier de cette roue qui tourne inexorablement. Mais c’est mal connaître l’univers fantasque de Kennebec qui, une fois encore, va se tourner vers les musiques urbaines pour brouiller les pistes. À priori, le début de « ~Listen~ » paraît utiliser les mêmes codes que « Hungry Soul ». L’ambiance construite par Aléa Lorén & Co est à peu près la même jusqu’au coup de théâtre Messiah ! et son latin trap (hip-hop originaire de Porto Rico) en guise de trouble-fête. Mais le plus fort, c’est que cela fonctionne. Même si le phrasé change, cela reste mélodieux et parfaitement intégré au contexte général de l’histoire. Voilà qui surprend (c’était la même chose sur Without Star Or Compass) et donne encore plus de crédit à cet album vraiment pas comme les autres. Ensuite, le disque s’enrichit encore un peu plus avec la pureté des notes de la harpe de Charles Overton sur le court intermède « Transform ». Joli moment de transition qui annonce un « The First Of The Salmonflies » tout aussi délicat et parfaitement dans un esprit champêtre que décrit si bien Bibio (encore lui !) dans ses parties de pêche à la ligne. Cela dit, nous étions prévenus, car dans ses commentaires, Éric Phillips nous indiquait : « The Water Wheel est un medley dense d’expériences sonores et vécues ». Et c’est bien ce qu’il faut retenir de cette première partie absolument magnifique.

Les émotions fortes vont continuer, ne vous inquiétez pas. À commencer par le duo violon (Miguel Atwood-Fergusson), guitare acoustique (Éric Phillips) sur le morceau titre « The Water Wheel ». À mon avis, celui qui résiste à pareille beauté doit être bien malheureux. Après ces trois titres contemplatifs, « Cycles » sera le point de départ d’un retour à la cadence, certes légère, mais bienfaitrice. Un prélude virevoltant et tournoyant sur lequel la flûte se distingue et alimente une élégante symphonie de claviers et de discrètes percussions. J’en arrive maintenant à « Moonlight & Shadows », la pièce centrale du disque qui m’a complètement bouleversé. Le mariage Aléa Lorén & Co avec Messiah ! est reconduit, mais avec une intensité et un lyrisme encore plus prenants. Les échanges sont calés au millimètre sur une musique très simple et en parfaite harmonie avec les voix. À peine remis de mes émotions, voilà que la musique de « Obstacles /Opportunities » reprend le chemin d’un pastoralisme plus proche des Cotswolds anglais que de la côte ouest des États-Unis. Drôle de bonhomme que ce Kennebec qui brouille les pistes et passe habilement d’un monde à l’autre sans que cela heurte un auditeur définitivement conquis. Le bout du voyage approche et Aléa Lorén & Co reprend le micro pour tout d’abord souffler une petite brise de félicité sur « Wind In The Night » et ensuite reprendre « Hungry Soul » en version allongée (« Hungry Soul Reprise ») et cette fois, bien située en toute fin du disque.

Kennebec The Water Wheel Band 2

The Water Wheel de Kennebec ou comment un album sorti de nulle part et fabriqué par un illustre inconnu est venu tardivement (mais sûrement) s’installer sur mon podium 2025. J’ai perçu ce disque comme une offrande, comme l’avènement inespéré d’une musique qui touche l’âme. Son auteur, Éric Phillips, n’est pas du tout dans la mouvance actuelle, mais œuvre depuis des années dans l’illustration sonore de médias (films, séries, documentaires, jeux) et dans son projet Kennebec avec un talent de compositeur qui interpelle. Son public va grandissant et la diversité de ses sources d’inspiration sera certainement fédératrice autour de ses publications. The Water Wheel est déjà son troisième album et sa carte de visite commence à bien s’étoffer. Je serais vraiment étonné que tout cela reste marginal et sans lendemain. Il suffirait, par exemple, que le single « ~Listen~ » fasse parler de lui pour que les gens découvrent enfin son univers chatoyant. Juste un détail pour terminer, la musique de Kennebec ne se danse pas, elle s’écoute. Et ça, c’est un handicap majeur pour arriver à séduire la jeunesse d’aujourd’hui.

 

Coup-de-Coeur

https://www.ericphillipsmusic.com/kennnebec

https://kennebec1.bandcamp.com/album/the-water-wheel

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.