Jon Durant-Colin Edwin-Chris Maitland – The Baldock Transmission
Alchemy Records
2025
Thierry Folcher
Jon Durant-Colin Edwin-Chris Maitland – The Baldock Transmission

La première fois que j’ai écouté The Baldock Transmission, je n’ai pas vraiment accroché. Trop de choses en tête à ce moment-là et quelques difficultés à appuyer sur le bouton pause. Car il faut savoir que pour bien apprécier ce disque, il est nécessaire de faire le vide autour de soi, de s’armer d’une belle paire d’écouteurs et de mettre son esprit à la disposition d’un trio qu’on ne présente plus. Juste rappeler les implications de Colin Edwin et de Chris Maitland chez Porcupine Tree ainsi que la participation de Jon Durant au sein de Burnt Belief, le groupe ethno-ambient qu’il partage avec Colin Edwin. Autant vous dire que ces trois larrons se connaissent bien et peuvent passer outre les aléas d’une prise de contact hasardeuse. Tous ceux qui ont parcouru les quatre albums de Burnt Belief trouveront quelques similitudes avec The Baldock Transmission et c’est bien normal. La seule chose à prendre en considération est que le trio a fermé la porte aux invitations, ne désirant que leur travail à six mains comme vecteur de transmission. Donc, pas de trompette, ni de flûte ou de violon, uniquement le classique guitare, basse, batterie pour nous inviter à rejoindre un monde différent, à l’accès délicat et à l’offrande incertaine. Je ne voudrais pas vous décourager avant l’heure et surtout vous faire prendre le même chemin que moi, car rester sur un mauvais pressentiment peut être fatal. Si je suis revenu à cet album, c’est parce qu’au fond de moi, une petite voix me disait que ce que j’avais entendu sur « Transmission Resumed » allait bien au-delà d’une impression mitigée et d’une âpreté mal perçue.
J’ai donc remis les compteurs à zéro et repris le voyage onirique en compagnie de The Baldock Transmissiondans de bien meilleures dispositions. Il est évident que sur ce disque, le trio Durant (guitare), Edwyn (basse), Maitland (batterie) a resserré son propos autour de l’essentiel en évitant de se laisser emporter par une volonté de plaire à tout prix. « Transmission Resumed » qui ouvre le disque est effectivement un bon signal de départ à cette belle heure de musique. La qualité de l’interprétation est tout bonnement magistrale. On a l’impression de flotter, de suivre chaque musicien dans sa volonté de connexion avec l’autre et de ressentir l’alchimie qui les unit. Partant de ces principes, l’écoute et l’appréciation des cinq prochains titres ne seront plus du tout les mêmes. Je ne crains pas de dire que c’est à une séance privée que l’on assiste, à un privilège que l’on nous offre avec bienveillance. Les quatorze minutes de « Transmission Resumed » passent comme un rêve et la sensation de flottaison ne nous abandonne pas, même une fois le morceau fini. J’insiste, malgré tout, sur le fait que The Baldock Transmission est un disque à part. Une œuvre qu’il faut appréhender avec des attentes inhabituelles et une certaine ouverture d’esprit. Ceux qui ont passé des heures avec Klaus Schulze ou Ólafur Arnalds connaissent le prix à payer pour mériter l’extase d’une musique exigeante. Ici, c’est la même chose avec, en plus, une exécution puissance trois. Il faut savoir que cette triplette haut de gamme est arrivée au studio les mains vides, ne possédant comme motivation qu’une complicité à toutes épreuves. Fort de cette assurance, les séquences se sont enchaînées comme par magie et les rythmes ont dicté les ambiances.

Le second titre, intitulé « Journey To Rebhu », commence avec une guitare-synthé très aérienne qui justifie à elle seule l’inutilité de claviers. Au début, le climat est ronronnant avec des percussions qui virevoltent et une basse sans frettes (comme sur tout le disque d’ailleurs) venant caresser nos oreilles en douceur. Le morceau s’anime néanmoins et devient carrément obsédant par moments. L’uniformité ne sera pas de mise et l’auditeur doit s’attendre à être pas mal bousculé, comme cela se vérifie sur « Stationary Orbit » et son parti pris funky-reggae. En effet, après quelques grésillements peu engageants, la basse et la batterie vont adopter une cadence chaloupée propre à nous animer le bas du dos et à nous dire que, décidément, les surprises ne manquent pas. À ce stade de l’écoute, c’est dur de ne pas relever un désagréable sentiment de démonstration. Ou plutôt, une forme d’exclusion. Notre trio prend un plaisir égoïste à jouer et se fout pas mal de ce qui l’entoure. L’envie de se reconnecter était très forte et les quatre murs du studio (The London Road Studios de Bath) n’ont pas l’air de gêner leurs retrouvailles. Ils se sont soudés instantanément en laissant derrière eux un témoignage que l’on s’empresse de dérober. C’est tout du moins mon ressenti et je vois mal cette musique venir sur scène affronter le public. Mais je peux me tromper… très certainement. Bien, j’arrête là mes états d’âme et reprends le cours d’un album aux effets plus dévastateurs qu’il n’y paraît. « Mechanical Tears » actionne un rythme métronomique capable d’ouvrir un champ des possibles vite mis à profit par les trois musiciens. Chacun à leur tour, ou ensemble, vont chevaucher cette offrande en essayant de donner le meilleur d’eux-mêmes. Et bien sûr, ils y parviennent. « Lower Constrictor », bien que plus complexe, suit à peu près la même démarche et ne sera d’aucune gêne pour laisser « Solar Season Signal » se muer en un étourdissant bouquet final. Onze minutes spatiales et envoûtantes qui finissent par faire taire les critiques (surtout les miennes). Nous sommes ici dans un autre monde, au milieu d’un paysage qui ressemble à la pochette et qui fait miroiter une myriade d’étoiles. Les yeux sont fermés depuis longtemps et l’esprit s’accroche à ce qu’il entend. Le voyage pouvait durer indéfiniment, personne n’aurait trouvé à redire. J’ai écrit ces lignes quasiment en direct avec des impressions à chaud qui rendent compte d’un vécu très spécial. Le réveil est compliqué, mais sujet à un fourmillement d’émotions mettant en exergue la complexité du partage. En fait, je vais vous demander de tenter l’expérience. C’est à vous que revient la décision de donner un avis favorable ou non à cet album.

The Baldock Transmission est un disque étrange. Le genre de témoignage qui ne laisse pas indifférent et qui provoque une incroyable succession de sensations aussi contradictoires les unes que les autres. Personnellement, je suis passé de la tiédeur presque froide à une avalanche de bouffées bienfaitrices rarement ressenties pour ce type de musique instrumentale. Les moments de félicité ont atteint une intensité rare avant de laisser la place à un questionnement troublant. Jon Durant, Colin Edwin et Chris Matlock ont-ils joué pour nous ou pour eux ? C’est souvent le cas avec ces prestations nombrilistes qui transforment l’auditeur en simple spectateur. En fait, je me pose trop de questions et prends vite conscience que mon aventure avec The Baldock Transmission est loin d’être terminée. Pour l’instant, je ne sais pas où classer ce disque, mais une chose est sûre, c’est qu’il va me hanter encore très longtemps.
https://jondurant.bandcamp.com/album/the-baldock-transmission