Eric Bibb – One Mississippi
Repute Records
2026
Thierry Folcher
Eric Bibb – One Mississippi

Le blues est toujours bien vivant. Il possède en particulier la faculté de se réinventer tout en s’appuyant sur des principes fondamentaux d’une solidité inébranlable. J’en veux pour preuve l’impressionnante succession d’albums qu’Éric Bibb nous sert depuis le début des années 2000 à la cadence d’une sortie par an, si ce n’est pas plus. Et je peux vous assurer qu’aucune de ces publications ne se ressemble. Beaucoup de travail partagé, de complicités et de rencontres prestigieuses ont façonné une discographie en tout point remarquable. Si l’on ajoute à cela une bonne humeur communicative et un potentiel vocal et instrumental hors du commun, il faut s’attendre à passer du bon temps en compagnie du bluesman new-yorkais. Un homme qui n’a pas hésité à intituler son album de 2016 The Happiest Man In The World. Tout un programme, n’est-ce pas ? L’actualité 2026 se nomme One Mississippi et, pour ne pas déroger à la règle, cet éminent promoteur du blues nous met en présence de quelque chose de neuf et de terriblement marqué du sceau de la tradition. Je dirais que la musique d’Éric Bibb est un soft blues sophistiqué. Un parti pris de qualité qui fait, sans le vouloir, du pied à un public blanc sensible aux belles voix et aux arrangements raffinés. Et pourquoi pas un genre de crooner blues comme a pu l’être Nat King Cole dans les années 50. C’est mon ressenti et je l’assume pleinement. Conformément à son titre, One Mississippi a été enregistré en… Suède (où réside actuellement Éric Bibb), ce qui explique peut-être un involontaire, mais inévitable décalage culturel. Parmi les nombreux musiciens présents sur le disque, figurent quelques pointures locales, forcément impressionnées d’arpenter les rives du Mississippi en compagnie d’un si prestigieux personnage.
Car ce nouvel album d’Éric Bibb se présente comme un hommage à ses origines et à tous ceux qui ont façonné cette musique du diable apparue il y a plus d’un siècle sur le delta d’un fleuve mythique. Les intentions de One Mississippi sont claires et se vérifient à tous les niveaux. En premier lieu, une pochette explicite qui ne peut renier son caractère roots tout droit sorti des années 30. Ici, rien n’indique une quelconque appartenance au 21e siècle et il faut s’y faire. La plongée dans le temps est instantanée et tant pis pour la nouveauté. Les repères musicaux sont bien connus et dès les premières notes de la chanson titre « One Mississippi », plus rien ne compte et les considérations sur l’utilité d’un tel disque ne se posent même pas. Ensuite, le message ouvertement affiché par Éric est un appel à la paix, à la justice et à l’unité dans un monde divisé. Vaste programme, légitime, mais pas nécessairement en rapport avec la nature humaine. Peu importe, c’est l’intention qui compte et, quand on possède des dispositions d’écriture et d’interprétation aussi fortes que celles d’Éric Bibb, on adhère aussitôt tout en se laissant porter par la magie de chansons à la rare portée émotionnelle. C’est donc la musique qui finit par avoir notre peau et surtout notre adhésion. On dit souvent que la chair est faible, mais les capteurs sensoriels de nos oreilles le sont tout autant et, lorsque une voix nous arrive avec une telle capacité de séduction, la capitulation est inévitable. Éric Bibb ne le fait pas exprès, c’est sa façon de s’exprimer. De plus, lorsqu’on a Glen Scott comme partenaire d’écriture et de production, il faut s’attendre à des résultats exceptionnels.

Et c’est vrai que le célèbre producteur londonien suit Éric Bibb comme son ombre depuis pas mal de temps. La complicité entre les deux hommes n’est plus à démontrer et devient un gage de qualité qui s’entend dès les tous premiers instants de « One Mississippi ». C’est donc avec cette chanson titre, composée par Janis Ian (une amie d’enfance d’Éric), que s’ouvrent les portes d’un paradis musical peuplé de fantômes et de paysages merveilleux. Seule reprise d’un répertoire qui compte, par ailleurs, treize chansons originales écrites par Éric lui-même ou coécrites avec Glen Scott. En ce qui concerne les musiciens, il convient de noter la présence exceptionnelle de Robbie McIntosh (Paul McCartney) à la guitare ainsi qu’une ribambelle d’invités du cru très concernés par la réalisation de ce disque. Un nouvel opus qui, selon son auteur, lui a ouvert de nouvelles voies blues, soul et americana. Que ce soit au niveau des paroles ou de la musique, « One Mississippi » est un condensé d’images légendaires et de sons à l’étrange langueur communicative. Tout est dit sur ce titre et Éric Bibb s’y connaît pour transmettre l’héritage du Dixie tout entier. Sa guitare est précise et celle de Robbie McIntosh glisse doucement. Le violon d’Esbjörn Hazelius amenant, quant à lui, une jolie touche blues ne manquant pas d’authenticité. Parcourir cet album est un pur régal, d’autant plus que l’interprétation et la production sont d’une précision rare. Témoins, les vibrations et les chants de « Muddy Waters » qui nous arrachent des frissons de plaisir tandis que le tempo sautillant de « This One Don’t » déclenche, pour sa part, d’irrésistibles ondulations corporelles.
L’éternel jeune homme au chapeau s’y connaît pour nous séduire et chaque chanson apporte son lot de surprises. Les cordes, les chœurs (Shaneeka Simon, Sara Bergkvist) et le violon Hardanger de Zosha Warpeha sur « Didn’t Keep Runnin’ » sont un bel exemple de précieux moments aussi précis qu’inattendus. Quant au retour du classique blues de « Go Down Ol’ Hannah », il ne se fera pas sans nous proposer quelques fantaisies (les chœurs féminins notamment). J’aime la légèreté et l’intimité de « It’s A Good Life », le caractère loufoque et funky de « No Clothes On » et le récit poignant de « Crossroads Marilyn Monroe ». Sur cette chanson, superbement orchestrée, Éric revient sur la tragique histoire d’Emmett Till, assassiné à Money dans l’État du Mississippi, au cours des années cinquante. Comme souvent, quand je me passionne pour un album, je ne peux m’empêcher de tout détailler, mais le texte s’allonge alors qu’il reste encore pas mal de chansons à voir. Sans trop schématiser, je dirai que les six dernières chansons sont tout aussi puissantes et valent qu’on s’y intéresse. Il y a la beauté simple et pure de « New Window », le gospel vibrant de « If You’re Free », le funk organique de « Change » et surtout un magnifique « Show Your Love », révélé il y a quelques semaines et qui éveille nos sens en tous sens.

Voilà un retour presque complet sur un album qui devrait séduire bien au-delà de l’habituel public blues. One Mississippi figurera, pour sûr, en bonne place dans la discographie d’Éric Bibb qu’il faut reconnaître sans fausses notes. Ce fier troubadour se réinvente sans cesse dans un genre musical pourtant terriblement codifié. Et le plus fort, c’est que ça marche à chaque fois. Qu’on se situe comme expert ou simple curieux, il n’y a rien de critiquable ni même de tiède ou de convenu dans ses publications. 2026 a tardé (pour moi) à offrir ses premières pépites, mais ce 30 janvier est déjà à marquer d’une pierre blanche. One Mississippi figurera sans doute dans ma top liste de fin d’année et probablement dans celles de beaucoup d’amateurs de musiques authentiques.