Andrea Laszlo De Simone – Una Lunghissima Ombra

Una Lunghissima Ombra
Andrea Laszlo De Simone
Ekler’O’Shock
2025
Thierry Folcher

Andrea Laszlo De Simone – Una Lunghissima Ombra
Andrea Laszlo De Simone Una Lunghissima Ombra

Andrea Laszlo De Simone cultive le chaud et le froid, l’ombre et la lumière, l’exaltation et la torpeur, la légèreté et l’effroi, l’amour et le désespoir. Concrètement, il fait son cinéma. Et c’est vrai que les liens avec le septième art sont toujours très présents dans sa musique. Je me souviens notamment de ce clip dans lequel la jeune Bardot de Vie Privée flotte inexorablement au son d’un « Immensità » que je qualifierais de diabolique. Plus récemment, la B.O. du film Le Règne Animal (récompensée par un César en 2024) avait révélé d’incontestables qualités d’illustrateur sonore chez cet étrange artiste transalpin. Son dernier ouvrage, Una Lunghissima Ombra (Une très longue ombre), sorti en octobre de l’année dernière, n’échappe pas à la règle et même si on n’est pas à l’aise avec la langue italienne, on se rend vite compte que ce voyage dans les coulisses de la vie est très scénarisé. L’album est une collection d’images sonores qui interpelle par ses éléments mélodieux, ses moments de pesanteur et d’apesanteur et par sa volonté de susciter une multitude d’émotions chez l’auditeur/spectateur. Alors, même si la musique contribue pleinement à notre bonheur, les interrogations, constamment posées, méritent néanmoins d’être comprises. Il y aura donc un travail de traduction qui peut paraître contraignant, mais qui conduira finalement à se familiariser avec un langage très séduisant. Et puis, la voix douce et profonde d’Andrea fera ce qu’il faut pour nous faire capituler à l’écoute des dix-sept titres d’un album tout simplement merveilleux.

Una Lunghissima Ombra débute par les airs martiaux de « Il Buio » (l’obscurité), un angoissant Boléro qui donne une première indication sur la teneur et la couleur du disque. Ensuite, « Ricordo Tattile » (mémoire tactile), nous force à l’arrêt lors de l’écoute du violon de Guilia Pecora, du violoncelle de Clarissa Marino et du flugelhorn (bugle) de Stephano Colosimo. Trois musiciens classiques associés au processus intime vers lequel l’artiste semble se diriger. Sur ce second titre, il est dit que les doigts serrent la chair profondément comme pour mieux se souvenir, pour ne pas oublier. Chez Andrea, la poésie est à fleur de peau et le besoin cathartique de l’exprimer dépasse le simple cadre d’une chanson. Le balancement régulier de la musique transforme les mots en prière et force l’adhésion pour ne pas dire la compassion. Dans notre cerveau, les stimuli qui titillent la partie consacrée à la beauté seront à l’œuvre pour faire la différence entre « Neon » et « La Notte » (la nuit). À coup sûr, le premier, grinçant et froid, ne sera pas perçu de la même manière que le second, d’une douceur remarquable. Mais bizarrement, ils ont besoin l’un de l’autre pour exister. En fait, nous sommes en présence de ce fameux clair-obscur utilisé dans beaucoup de domaines artistiques. Musicalement, ces alternances sont très efficaces et permettent de désuniformiser un ensemble qu’il faut rendre le plus attrayant possible. Le titre « La Notte », bien agrémenté par la flûte de Zevi Bordovach et le saxo de Simone Garino, est plutôt enjoué alors que le suivant « Colpevole » (coupable) est volontairement inquiétant. Une inquiétude qui déborde même sur les belles envolées de cordes de « Quando ». Le style du maestro est désormais bien connu et ses chansons, reconnaissables au premier coup d’oreille, se parent à chaque fois d’arrangements judicieux. « Quando » déborde de variété et repousse la simple écriture couplet/refrain vers un alambiquage de notes et de sons qui ravit notre écoute attentive.

Andrea Laszlo De Simone Una Lunghissima Ombra Band 1

Tout cela est fabriqué avec talent et le plus souvent de manière cinématographique. Andrea chante, arrange, produit et joue d’une multitude d’instruments comme pour ne pas être en reste et s’approprier pleinement cette aventure qui explore les différents aspects de l’existence. Sur « Aspettero » (j’attendrai), il émet même des doutes sur l’utilité de vivre (« La vita è una lunga attesa » / « la vie est une longue attente »). Et le rythme ferroviaire qui emporte cette chanson (au demeurant très belle) s’identifie parfaitement au voyage qui, d’une façon ou d’une autre, doit arriver à son terme. Cela étant dit, Andrea aime jouer avec nos nerfs, car le suivant « Per Te » se situe en totale opposition. Cette déclaration d’amour pour son enfant est si touchante de sincérité qu’on ne sait plus quoi penser. Heureusement que la musique est là pour rassembler et tout pardonner. Les deux chansons que je viens d’évoquer sont splendides, mais en aucun cas elles ne font de l’ombre au reste, tant ce disque est homogène et brille par sa qualité d’ensemble. J’ajoute même que sur les soixante-sept minutes que dure Una Lunghissima Ombra, aucune faiblesse n’est à relever. Les seules comparaisons que je peux faire concernent les pics émotionnels, plus intenses sur certaines chansons. Avec « La Notte », c’est certainement « Planando Sui Raggi Del Sole » (glissant sur les rayons du soleil) qui m’a le plus bouleversé. « Guardaci voliamo come angeli planando sui reggi del sole »/« Regarde-nous, nous volons comme des anges glissant sur des rayons du soleil », rien que ces mots suffisent à transporter l’auditeur vers un autre plan émotionnel. D’autant que la musique est largement au niveau des paroles. C’est une symphonie céleste qui nous élève et nous conduit loin dans une autre dimension. Sur cette chanson, la voix d’Andrea est même mixée différemment, beaucoup plus près et plus profonde, presque en confidence. Dur de se ressaisir et de passer à autre chose. Heureusement que « Spiragli » et « Quello Che Ero Una Volta » (ce que j’étais autrefois), qui suivent juste après, resteront assez envoûtants pour ne pas saborder la fin du disque.

Afin d’être complet, je dois revenir en arrière, sur le lyrisme exalté et tourmenté de « Un Momento Migliore » (un moment meilleur), sur les jolis passages à la flûte du court « Diffrazione » et sur la nouvelle interrogation existentielle de « Pienamente » (pleinement). C’est sûr, notre ami Andrea est un vrai poète, écorché vif et insatisfait de nature. Mais alors, que tout cela est beau et si gentiment offert. Il nous reste à voir « Rifrazione », un dernier interlude quasi religieux servant de rampe de lancement à « Non È Reale » (ce n’est pas réel), une drôle d’incursion à peine voilée dans l’univers répétitif des anglais d’Archive. C’est ici que je prends conscience de l’extraordinaire éventail créatif d’Andréa. Le genre de panoplie capable de satisfaire un public très large et pas forcément venu des mêmes horizons. Les derniers mots de la chanson titre « Una Lunghissima Ombra » seront ceux de notre temps qui s’écoule et qui laisse derrière lui une ombre de plus en plus longue. C’est bien sûr à méditer, mais sans que cela ne devienne une obsession pour autant.

Andrea Laszlo De Simone Una Lunghissima Ombra Band 2

Una Lunghissima Ombra, le quatrième album d’Andrea Laszlo De Simone est une éclatante confirmation de son talent et certaines parties sont parmi les plus belles qu’il ait jamais composées. Tout compte fait, je pense que ce n’est pas un hasard si j’en suis à ma troisième chronique le concernant. Una Lunghissima Ombra aurait pu (aurait dû) figurer dans mon Top Ten 2025, tellement il rayonne de beauté et éclabousse la musique pop actuelle de toute sa classe. Il constitue également une avancée significative dans une carrière qui n’a pas encore révélé tout son potentiel. Ce jeune quadra nous surprendra encore, j’en suis persuadé. Le problème de la langue existe, mais le passé a prouvé que les qualités musicales des chanteurs italiens compensaient largement ce problème. Et la plupart du temps, avec quelques efforts de compréhension, c’est un parler merveilleux, naturellement chantant, que l’on découvre avec délectation. J’insiste, mais je trouve qu’il serait dommage de passer à côté de cet album, plus familier qu’il n’y paraît.

Coup-de-Coeur

https://andrealaszlodesimoneofficial.bandcamp.com/album/una-lunghissima-ombra

 

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