Tangerine Dream – Electronic Meditation (déjà l’album de trop ?)

Electronic Meditation
Tangerine Dream
Piccadilly Records
1969
Jean-Michel Calvez

Tangerine Dream – Electronic Meditation

Tangerine Dream Electronic Meditation

Tangerine Dream, ce groupe fondateur de la scène expérimentale et texturale ayant eu régulièrement les honneurs de figurer dans nos colonnes, a fait très fort en terme d’album de trop, car c’est sans doute le seul groupe au monde qui peut se vanter (mais ne s’en vanta pas, tout au contraire) de l’avoir commis dès son premier album enregistré.
Une erreur « majeure » transformée ultérieurement en Force Majeure, un concept fondamental pour Edgar Froese (telle une injonction à créer, encore et toujours et qui, en plus d’un titre d’album, est aussi le titre de son autobiographie posthume, hélas restée inachevée !), par une longévité exceptionnelle, qui se poursuit encore à ce jour malgré le décès de son fondateur. Mais une erreur qui aurait pu leur coûter cher ou même briser net les espoirs d’avenir d’un obscur trio underground totalement inconnu à cette date, allemand qui plus est, donc une pure hérésie à une époque où les Anglo-Saxons monopolisaient déjà toute la scène pop/rock.

Tangerine Dream Electronic Meditation band1

Que ce soit avec l’oreille d’un fan de l’époque ou dans l’absolu, Electronic Meditation, sorti en 1969 dans des conditions bizarres, est l’album le plus foutraque et inaccessible de ce groupe, comparable aux expérimentations les plus délirantes de la musique contemporaine ou concrète, digne de cette époque « cul par-dessus tête » si l’on peut dire, où il était « interdit d’interdire ». Plus encore qu’expérimental, un terme pouvant cacher bien des choses, y compris des innovations s’avérant passionnantes à l’écoute, cet album est presque inécoutable, quel que soit le niveau de tolérance d’un auditeur aux sons extrêmes, par l’absence de direction perceptible dans cette improvisation sans filet. Il représente les premières tentatives d’un groupe naissant (ou pas encore né à cette date) de chercher sa voie et de se démarquer en 1969, en un temps où, on l’a dit, tout semblait possible et autorisé (sexe compris, mais ça n’est pas le sujet ici !) Le groupe, qui en a vu d’autres par la suite, n’était pas encore constitué de son trio séminal Froese/Franke/Baumann. Son pilier Edgar Froese était accompagné de deux autres individus qui, par la suite, auront la carrière solo que l’on sait : Klaus Schulze, batteur, à l’époque, et Konrad Schnitzler, sans doute le type le plus barré de toute la scène Krautrock, dont on sent nettement l’influence sur cet album très peu méditatif. À noter aussi que le groupe n’avait pas encore de synthétiseurs, rares et bien trop chers à cette date pour un trio sans moyens. On y entend avant tout la guitare électrique de Froese, quelques sonorités de cordes torturées de Schnitzler, des percussions de Schulze, et des sons d’orgue ou de flute plus ou moins trafiqués, tout cela dopé par divers effets et bruitages inharmonieux, dont ceux autorisés par la manipulation de bandes magnétiques (les « jeunots » ne sauront même pas de quoi je parle ici, à savoir faire des effets spéciaux avec de la colle et des ciseaux !).
Il s’agissait d’une simple démo enregistrée, mais non destinée à être diffusée, que le label Ohr (Rolf Ulrich Kaiser) a décidé de sortir en LP sans daigner en informer le groupe. Kaiser remettra le couvert quatre ans plus tard avec la formation fantôme Cosmic Jokers sur son autre label Kosmische Musik. Ce malentendu, pour ne pas dire ce faux départ, conduira Edgar Froese à éjecter Klaus Schulze du groupe, quand bien même Schulze n’était pour rien dans ce coup bas dû au seul Kaiser, dont les manigances répétées au détriment de musiciens qu’il enregistrait finiront en procès.
Froese se fichait de cet enregistrement et de ce LP, au point d’y conserver des titres en allemand sur le label Ohr d’origine, donc à limiter les ventes à l’Allemagne, ce qui équivalait à cette époque à se tirer une balle dans chaque pied et une autre dans la tête, en termes d’espoirs de ventes à l’international. Mais Froese n’était plus à ça près, après cette trahison. Electronic Meditation est bruitiste, à peine musical même si, depuis 1969, on a fait plus extrême dans le champ noise/indus (on pense à Merzbow et à nombre d’autres artistes bruitistes d’une scène underground encore qualifiée d’expérimentale de nos jours malgré ses schémas connus de longue date, une sorte de « n’importe quoi » enregistré). Le plus surprenant dans cette histoire est qu’Edgar Froese, tout en le reniant lors de sa sortie, ne s’est jamais opposé ensuite aux multiples rééditions de cet album qui est toujours au catalogue… avec une concession commerciale : les titres des cinq morceaux de l’album ont été traduits en anglais ! Cela dit, Electronic Meditation est et restera assurément, à juste titre, le moins aimé et le moins écouté des albums de Tangerine Dream par les fans. Ceci vaut même par les puristes de la première « époque » de ce groupe, dite « période Pink » (période créative allant de 1070 à 1973 qui a précédé la fameuse « période Virgin » de TD (de 1974 à 1984, de loin la plus encensée par tous les fans du groupe), la plus aventureuse et exploratrice de sons inédits, avant que séquenceurs et rythmiques ne prennent presque toute la place, bien avant la fin des seventies. Mais cet Electronic Meditation, c’est vraiment too much ! Au moins, Tangerine Dream n’en est pas mort ni ne fut éjecté de la scène rock après cette « erreur de jeunesse ». On imagine, sinon, ce que l’on aurait manqué… et ce qui aurait manqué à la Berlin School : la formule n’existerait même pas ! Comme l’a écrit Nietzsche (Prussien, donc presque Allemand lui aussi) : « Ce qui ne nous tue pas nous rend plus fort ». Serait-ce, déjà, une sorte de méditation électronique de ce grand philosophe ? On a vu ce qu’Edgar Froese a fait de cette belle maxime qui, on le sait, ne fonctionne pas forcément à tous les coups, ni pour tout le monde.

Tangerine Dream Electronic Meditation band2
Comme pour se rattraper, avec un nouveau line up… et avec ses premiers synthés, le groupe s’est remis au travail et, deux ans plus tard seulement, nous a offert Zeit, l’opus le plus magique de cette période, le plus underground aussi, bien que très spatial. Un double album sans séquenceurs ni rythmes, toujours encensé de nos jours. Et ça n’était que le prélude à une longue aventure de plus de 50 ans ! Zeit nous gratifiait, tant qu’à faire, de la plus belle pochette psychédélique, presque daliesque, de l’histoire du vinyle. Tout à l’opposé, celle d’Electronic Meditation est, objectivement, la plus moche, disons la plus glauque de cette période, même si on a fait et vu bien pire, depuis les seventies ! Avouez qu’un baigneur instrumenté / autopsié / torturé (?) sur une paillasse de faïence, ça génère bien moins d’impulsion d’achat que de frissons… et de fuite, non ? Disons que cet Electronic Meditation est une curiosité, aussi incongrue qu’un Ready Made signé Marcel Duchamp, une étrange relique couleur lavabo d’une époque révolue elle-même étrange et un peu folle, un artefact à peine musical, méritant malgré tout de s’y pencher brièvement… voire plus si affinités ? Tous les goûts (musicaux) sont dans la nature, après tout.

https://www.piccadillyrecords.com/counter/product.php?pid=13479
(Il s’agit d’un des labels parmi tant d’autres ayant réédité l’album)

https://www.discogs.com/fr/Tangerine-Dream-Electronic-Meditation/master/13809

https://www.tangerinedreammusic.com/

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