Motis – Déglingo (+ interview)

Déglingo
Motis
Musea
2018
Christophe Gigon

Motis – Déglingo

Motis Déglinguo

Mine de rien, cela fait déjà presque vingt ans qu’Emmanuel Tissot se lança à corps perdu dans son projet Motis. Sept albums en studio, cinq captations live, une compilation et un livre (Le Grimoire, sorti en 2007). C’est ce que l’on appelle une belle carrière, peu médiatisée mais autrement plus habitée que celles proposées dans la presse dite spécialisée.

À l’instar du groupe Ange (leur influence principale), l’autre groupe franc-comtois peut se targuer de naviguer toutes voiles dehors sans jamais avoir été porté par l’intelligentsia musicale. La qualité des disques et des concerts, aidée par le bouche à oreille, suffit à maintenir le rêve à flot. Ainsi, on pourrait comparer Motis à ces autres très bonnes formations progressives que sont Minimum Vital, Galaad ou Alifair.

Motis Déglinguo band 1

Même si la recette ne semble pas radicalement transformée, sachons gré au trio de continuer de vouloir faire évoluer sa musique. La prise de son, très organique, permet de bien différencier le son de chaque instrument (bouzouki, Mellotron, Hammond, clavinet, Rhodes, clavecin, contrebasse, gongs, tamis et on en passe). La grosse dizaine de titres de Déglingo ravira les amateurs de « vraie » musique exécutée par de « vraies gens » (comme dirait Kent).

Motis Déglinguo band 2

Les titres sont plutôt ramassés, il s’agit de chansons et non de longues envolées progressives « à la Mike Oldfield ». Naturellement, on pensera à l’Ange de l’âge d’or (Au delà du délire, Par les Fils de Mandrin) ; la voix de Motis rappelle étrangement celle de Christian Décamps (qui vient d’ailleurs pousser la chansonnette sur la piste « Monsieur Machine »). C’est d’ailleurs assez amusant de constater que, si la voix du Père Décamps a changé avec le temps (même si elle est toujours restée extrêmement bien posée), celle de monsieur Tissot, quant à elle, ressemble souvent à s’y méprendre à celle du Père Décamps…jeune. Entendu ? À relever le graphisme génial du duo helvète dingo Plonk & Replonk. Un petit tour de surf sur le site de ces graphistes chaux-de-fonniers gratinés vaut le coup d’œil : https://www.plonkreplonk.ch/.

www.motisonline.com

www.facebook.com/groupe.MOTIS

Interview de Manu, leader de Motis

Le Motis tout beau tout neuf est arrivé : Déglingo disque printanier !

Le nouvel album de Motis réjouira les fans de longue date qui seront tout de même (un peu) surpris par la direction empruntée sur ce Déglingo qui porte si bien son nom. Emballée dans une superbe jaquette créée par les Helvètes fous de chez Plonk & Replonk, cette galette des rois risque de faire venir le printemps plus vite tout en laissant chanter les gens plus forts. Un bijou ! Manu, leader de Motis a répondu à nos questions.

Christophe Gigon : Motis n’a jamais essayé de cacher l’influence marquante qu’a eue sur le groupe la formation belfortaine Ange. On imagine l’émotion qui a dû vous habiter en accueillant le chanteur Christian Décamps sur le titre « Monsieur Machine », neuvième piste de votre nouvel album Déglingo. Pouvez-vous nous en parler ?
Motis : Ange est mon influence première, ce groupe a bercé mon enfance, mes parents écoutaient leurs 33 tours sur la platine familiale. J’ai été très tôt impressionné par la force musicale et émotionnelle dégagée par ce groupe singulier qui mêlait rock, psychédélisme, poésie, influences médiévales et enracinement comtois. Par la suite, nous avons partagé la scène avec eux à de multiples reprises, que ce soit avec Francis Décamps et son projet actuel Gens De La Lune, ou avec Ange qui continue à tourner avec, à sa tête, le très charismatique Christian Décamps. L’an dernier, nous avons à nouveau joué avec Ange, sur la scène du Moulin de Brainans chez nous dans le Jura, et l’idée a germé de ce duo avec Christian. Ensuite nous sommes passés à la réalisation et ça a tout de suite très bien fonctionné entre nous, que ce soit lors de l’enregistrement des prises vocales en duo au Studio La Corbière de notre ami Martial Baudoin (bassiste de Motis et ingé-son à La Corbière), ou encore lors du concert de sortie de l’album Déglingo à La Sittelle, dans notre région, où Christian nous a fait le bonheur de nous rejoindre sur scène pour interpréter avec nous ce « Monsieur Machine », ainsi qu’en bonus deux titres de Ange : « Ode à Emile » et « Au-delà du délire »… De grands moments de partage, de transmission, et d’émotion intense !
C.G : Le premier titre, « La fièvre de l’or » aurait pu paraître sur l’album mythique d’Ange, Au-delà du délire, paru en 1974. La prise de son, l’ambiance, la pose de voix, les textes, tout nous ramène à cette période mythique de l’âge d’or du rock progressif chanté en français. Prenez-vous mal cette « accusation » ou, au contraire, l’acceptez-vous comme une critique positive ?
Motis : Nous sommes plutôt honorés de cette comparaison, ce rappel. Nous ne renions pas nos influences, bien au contraire ! Un artiste n’invente rien, il réinvente ! Il est très important de savoir et de reconnaître d’où on vient, comment on est arrivés là… Nous sommes le fruit d’une histoire, d’influences artistiques diverses… Ange nous a montré la voie, avec d’autres groupes d’ailleurs… Et nous leur en sommes très reconnaissants ! Pour moi, Au-Delà Du Délire est le meilleur album d’Ange, le plus abouti, le plus cohérent, le plus puissant de bout en bout.

Motis Déglingio band 3
C.G : Pour rester dans l’esprit de cette discussion, j’imagine que vous souhaiteriez que l’on puisse (enfin) parler de Motis sans évoquer Ange. En effet, comme à la grande époque de Marillion (que les journalistes comparaient sans cesse à Genesis), il semble difficile d’échapper à ces étiquettes réductrices. En avez-vous marre ou le vivez-vous plutôt bien ?
Motis : On le vit très bien car nous adorons justement ce groupe mythique. Après, bien sûr, on fait aussi notre propre musique, et même si on y reconnait des influences prog, nous tenons à créer notre propre univers et apporter, on l’espère, une singularité et une sensibilité créative bien à nous qui puissent toucher le public.
C.G : D’autres groupes français de rock progressif de la grande époque vous ont-ils également marqués ? On pensera à des formations comme Atoll ou Mona Lisa ou même Taï-Phong (qui abritait alors le tout jeune Jean-Jacques Goldman) ?
Motis : parmi les groupes cités, celui qui, personnellement, m’a marqué, c’est Atoll. Nous avons d’ailleurs invité André Balzer à venir poser sa voix sur le titre « La Cabane » dans notre précédent concept-album Josquin Messonnier (MUSEA – 2014). Dédé est un type adorable, nous sommes restés en contact depuis, et nous nous voyons régulièrement, que ce soit à l’occasion d’un concert, ou de nouveaux projets (nous avons notamment travaillé avec lui à La Corbière sur les arrangements de son prochain album solo). Encore une histoire d’amitié !
C.G : Et dans les formations plus contemporaines comme Cafeïne, Galaad, Nemo ou Naos ?
Motis : Dans le prog actuel, nos goûts sont plutôt orientés vers la scène anglaise. Ce que nous écoutons le plus actuellement et dont nous sommes très fans c’est tout le travail que fait Steven Wilson depuis plusieurs années, depuis l’album The Raven that refused to sing. Le maître actuel de la nouvelle vague progressive, admirable !
C.G : Revenons à Motis. Depuis l’an 2000, vous avez sorti une dizaine d’albums, en comptant les enregistrements en public et la compilation. Vous pouvez donc vous targuer d’une carrière solide. Votre souci de toujours proposer une musique « vraie », jouée par de « véritables » instruments et par de « vrais » musiciens peut-il être considéré comme le fil conducteur de votre travail ?
Motis : Absolument ! Nous ne supportons pas les bandes enregistrées sur scène, de plus en plus de groupes de prog actuels tournent sous cette formule : quelques musiciens sur scène, et, derrière, des bandes avec des tonnes d’arrangements supplémentaires enregistrés proprement en studio, quel intérêt ? Pour nous, jouer « en vrai » est primordial, le concert est un spectacle de musique vivante, si c’est pour offrir au public la même chose que ce qu’il y a déjà sur disque, ça n’a pas d’intérêt. Nous tenons à tout jouer live, et à faire évoluer nos titres tout long des concerts, il faut que les chansons vivent leur vie, qu’elles continuent à mûrir même après leur parution sur l’album initial.
C.G : Le fait qu’aujourd’hui le rock progressif n’est plus vu comme une maladie (prenons-en pour preuve le succès indiscutable de Steven Wilson, Neal Morse ou le retour en grâce de Marillion) rend-il votre reconnaissance médiatique plus facile ?
Motis : Oui, il y a un net regain d’intérêt pour ce courant musical et c’est tant mieux pour nous, et pour le public qui découvre aujourd’hui ou redécouvre cette musique. Nous sommes maintenant bien identifiés dans le courant prog français, cela nous a permis d’écumer les festivals prog dans l’hexagone, maintenant nous aimerions avoir l’opportunité d’aller voir ce qu’il se passe ailleurs en dehors de nos frontières… Il y a de très beaux festivals de prog en Europe et même au-delà !
C.G : Vos textes rédigés en français peuvent également captiver toute une frange du public ignorant le microcosme progressif. Que vous manquerait-il pour que le grand public (celui qui écoute Serge Gainsbourg, Alain Bashung ou Hubert-Félix Thiéfaine) s’intéresse massivement à Motis ?
Motis : Un réel relais médiatique ! Tout est affaire de talent en premier lieu évidemment, mais il y a aussi une histoire de réseau, de promo, de diffusion. On entend toujours les mêmes à la radio, les artistes indépendants ne sont pas réellement soutenus par les médias traditionnels qui investissent avant tout dans la rentabilité immédiate. Nous ne sommes absolument pas dans ce « bizness », nous n’avons ni manager, ni attaché de presse, nous sommes dans l’autoproduction totale, alors on fait avec nos modestes moyens, on va à notre rythme, et jusqu’ici ça nous va très bien comme ça. Personne ne nous dicte ce que nous avons à proposer, nous sommes totalement libres dans notre aventure créative, nous ne sommes ni « coachés » ni orientés. Nos albums sont distribués par le label de rock prog Musea qui ne nous impose aucune contrainte. Nous sommes très attachés à notre indépendance !
C.G : Des groupes nouveaux comme Feu ! Chatterton ont démontré qu’une voie médiane et plus aventureuse semble possible en France. Souhaiteriez-vous l’emprunter ou préférez-vous jouir de ce privilège qu’est celui d’être connu et reconnu par une escouade d’initiés ?
Motis : Le succès de ce groupe que j’apprécie vraiment est rassurant, cela veut dire qu’on peut proposer au public quelque chose d’exigeant qui ne rentre pas forcément dans les canons de la consommation de masse, et rencontrer quand même le succès. A nous de travailler pour atteindre encore plus de monde. Un artiste qui monte sur scène a forcément envie de partager ses créations avec un public grandissant. Mais ce n’est pas non plus notre motivation première. Notre priorité c’est de faire de la musique, la reconnaissance c’est autre chose.
C.G : Comment vous est venue l’idée de confier votre graphisme de pochette au duo helvète fou-fou Plonk & Replonk ?
Motis : En lisant Fluide Glacial, le magazine d’humour et de bande-dessinée auquel je suis abonné depuis fort, fort longtemps. J’adore leur univers graphique de doux-dingues ! Je les ai contactés pour leur proposer d’illustrer la pochette du nouvel album, ils ont été partants, et on s’est bien fait plaisir autour de cette création !
C.G : Ce choix audacieux mais risqué pourrait aliéner une frange de votre public, habituée aux illustrations « angéliques » (Josquin Messonnier, Ripaille ou A Chacun Son Graal).
Motis : Tant mieux si les gens sont surpris ! Il ne faut pas s’endormir en proposant tout le temps la même chose à son public, en tout cas c’est notre conception des choses. Avec Déglingo, nous proposons une nouvelle facette de notre créativité, la musique et les textes ont changé, il était important que le visuel accompagnant ce nouveau projet discographique marque également cette évolution conceptuelle.
C.G : Comment s’est passée la soirée-vernissage du 26 janvier ?
Motis : Merveilleusement bien ! Le public était au rendez-vous, nous avons joué à guichets fermés, une semaine avant le concert c’était déjà complet sur réservations. Et la présence de Christian Décamps à nos côtés sur scène a marqué un grand moment que le public a été ravi de partager avec nous. Les nouvelles compositions ont été très bien accueillies, c’est de bon augure pour la suite, maintenant nous allons partir sur les routes des salles et des festivals pour proposer ce nouveau spectacle. Les prochaines dates de concerts seront mises en ligne prochainement, à suivre sur la page Facebook Motis, et sur notre site www.motisonline.com.
C.G : Que souhaiter à Motis pour les dix prochaines années ?
Motis : De continuer à rester créatifs, en allant toujours à la rencontre de nouvelles personnes au gré des concerts, des projets artistiques, pour partager des moments forts autour de la musique.

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