La Maison Tellier – Primitifs Modernes (+interview)

Primitifs Modernes
La Maison Tellier
Verycords
2019
Fred Natuzzi

La Maison Tellier – Primitifs Modernes

Ils sont cinq. Ils sont Normands. Ils ont fait cinq albums et pour eux, cinq, c’était le numéro parfait. Ils sont frères de son et s’appellent Alexandre, Alphonse, Helmut, Léopold et Raoul. Alors, alors ? Vous avez trouvés ? Non ? Rhôôôôô… Bon, leur notoriété ne fait que grandir et avec ce nouvel opus, ils vont faire parler d’eux. Il s’agit bien sûr de La Maison Tellier ! Primitifs Modernes est donc leur sixième album. Un titre assez évocateur qui parle de nous, primitifs que nous sommes restés mais modernisés (de fait ?) par la société. La Maison Tellier est un groupe qui réfléchit le temps. Passé, présent, futur. Au niveau des paroles, on navigue souvent dans ce qui s’est passé, le présent incertain et ce qu’on attend d’un futur au contour indéterminé. Musicalement aussi et c’est notable avec ce nouvel effort qui va piocher dans des sonorités 80’s et 90’s, avec une belle mise en avant de la guitare. Un son plus incisif, plus indie rock, mais sans abandonner leur identité de cow-boys frenchies (« Chinatown »), avec par-ci par là de vifs riffs folk (qui font aussi penser à Neil Young dans « Ali ») ou un banjo rescapé des premières heures (le magnifique « Les Sentinelles »).

Le plus flagrant dans La Maison Tellier, c’est la plume d’Helmut. Sa poétique de haute volée est réaliste, analyste, sans être inabordable. Il se distingue largement des artistes pseudo penseurs en utilisant des rimes avec des mots simples (et non simplistes), en parlant ici de souvenirs, de réflexions sur la société, en prenant pour prisme l’humanité, souvent par le biais de vignettes, tout en dégageant une esquisse de futur que l’auditeur aura donc à imaginer. Brillant sur toute la ligne et également, un excellent chanteur, charismatique sur scène, et avec une voix qui s’extirpe des carcans du rock pour s’adresser au plus grand nombre. L’originalité du groupe tient également à l’apport de cuivres, notamment la trompette, assurés avec un brio et une inventivité certains par Léopold. Et sur cet album au son changeant, il y trouve encore plus sa place en creusant ses apports au sein des compos, et en n’étant jamais de trop. Parfois en suspension (« Les Sentinelles », une beauté ressemblant à celles façonnées par Dominique A), parfois en soutien des émotions (le lucide et nihiliste « Prima Notte »), accompagnant les histoires plus cinématographiques (« Tout Est Pardonné ») ou déchaîné dans les morceaux les plus rock (le sauvage « Fin De Race », le disco « Les Apaches »), la couleur apportée est inséparable du son Tellier.

La Maison Tellier Primitifs Modernes Band 1

La partie rythmique n’est pas en reste avec la basse d’Alphonse (joli travail sur « Tout Est Pardonné », par exemple) et la batterie d’Alexandre, au diapason, qui apporte une vraie cohésion de groupe, liant l’ensemble avec vigueur et force. « Primitifs Modernes » ou « Je Parle D’Un Pays », par exemple, sont le témoin de ce lien qui montre que La Maison Tellier est une vraie entité. La diversité de titres comme « Primitifs Modernes », « Les Apaches », « Chinatown » ou « La Horde » (et ses surprenantes notes electro), entre autres, demande un investissement de groupe. Chaque musicien est dans son rôle, et l’ensemble vise un objectif : créer un instant de musique vibrant. Pour cela, saluons aussi le travail du réalisateur de l’album, Pascal Mondaz, qui a su trouver la place de chacun pour constituer la partition sonore de cet effort. Parlons enfin de la guitare de Raoul. C’est elle qui colore le son, qui l’instruit, lui donne une direction. Raoul a exploré des voies très variées tout au long de l’album, faisant passer du grunge au folk avec un détour par le post rock, voire le rock de stade ! Une maîtrise de son instrument impressionnante, qui révèle un guitariste chercheur et aventureux. Tout au long de l’album, sa guitare fait des étincelles, jusque dans le fabuleux ghost track.

La Maison Tellier Primitifs Modernes Band 2

La Maison Tellier ouvre une nouvelle voie à leur musique et permet de s’affranchir de certaines limites imposées par leur univers. Déjà, avec Avalanche, le chemin commençait à se creuser. Avec Primitifs Modernes, un grand coup de pied dans la porte de la maison l’a ouverte en grand, permettant une explosion de son. On en prend plein les oreilles et c’est carrément bon. Allez donc rencontrer les tenanciers de La Maison Tellier (et plongez-vous dans l’entretien qui suit), ils vous surprendront et vous accrocheront, sans doute pour de bon. Ne soyez pas seulement primitifs, soyez primitifs modernes !

http://lamaisontellierofficiel.fr

https://soundcloud.com/lamaisontellier/tracks

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Les deux fondateurs de La Maison Tellier, le guitariste Raoul et le chanteur Helmut, se sont réunis pour notre plus grand plaisir afin de répondre à ces questions éclairant leur travail sur Primitifs Modernes. Grand merci à eux !

La Maison Tellier Primitifs Modernes Band 3

Fred Natuzzi: Que représente pour vous La Maison Tellier après six albums ? Comment a évolué le groupe à vos yeux ?

La Maison Tellier: C’est un projet de vie. Le projet d’une vie. Tout s’est toujours fait par hasard, il n’y avait pas de plan défini. Le groupe a évolué au gré des besoins et des envies, quand il s’est agi par exemple, de ne plus chanter qu’en français, ou de laisser derrière nous nos fantasmes de Far-West du début. 6 albums studio, 15 années d’existence, c’est une de nos grandes fiertés. Sachant qu’on a commencé au moment où le marché de la musique se fracassait sur les récifs d’internet, à une période où c’était bien ringard de chanter en français : tout ça montre la ténacité dont nous sommes capables de faire preuve quand nous sommes réunis.

FN : Si je ne me trompe pas, il n’y a jamais eu aucun changement de personnel. Qu’est-ce qui vous lie ?

LMT : Des aspirations communes, dont on n’a pas encore fait le tour. Même si notre devise pourrait être « Qui ne se ressemble pas s’assemble ». L’intime conviction qu’on est plus forts ensemble que séparément, l’amour du travail bien fait et sans doute le fait qu’il nous reste encore pas mal de choses à faire et à vivre ensemble. Le fait d’avoir créé une famille de faux-frères implique un engagement réel. Choisir d’être un groupe plutôt qu’un artiste solo est un acte presque politique. Sans se le dire, on a tous conscience de ces données. Rajoute à ça l’envie d’en vivre encore un peu plus, d’aller plus loin. Pour paraphraser un grand philosophe : « Tant que je gagne, je rejoue ».

FN : Primitifs, mais modernes. L’humanité est-elle toujours restée primitive pour vous ? Revient-on au Mythe de la Caverne de Platon ?

LMT : D’une certaine façon, nous sommes très proches des homos erectus d’il y a quelques dizaines de milliers d’années. On a toujours peur du noir, des araignées, des serpents, on se demande toujours ce qu’il y a après la mort, on est toujours fascinés par la danse des flammes dans un foyer. Mais on est également entourés de technologies que l’on maîtrise à peine, avec ce côté « apprentis sorciers », dont les hommes sont capables. L’idée derrière ce titre, c’est aussi de chercher à savoir si, en tant qu’espèce, on progresse ou on régresse. Quant à Platon… s’il fallait évoquer la Caverne, ce serait uniquement pour suggérer d’en sortir. Cesser de croire qu’il y a quelque chose au delà du réel. Ce qui existe existe, ce qui n’existe pas n’existe pas. C’est simple en fait !

FN : Cette modernité est-elle positive pour les primitifs que nous sommes ?

LMT : A la limite, peu importe… La seule modernité est technologique, certainement pas spirituelle ou démocratique. Nous n’avons de moderne que le fait d’être les derniers arrivés de l’espèce humaine à ce jour. La réalité dans laquelle nous vivons est la seule en magasin, donc : faisons avec sans décider si elle est positive ou non.

 

La Maison Tellier Primitifs Modernes Band 4

FN : La pochette me rappelle le film Poltergeist… Un rapport ? Que représente-t-elle ?

LMT : Un rapport certain oui ! Disons que c’est une petite référence à la culture des années 80. Mais ce n’est pas le point de départ de la pochette, en revanche. Nous sommes partis des images de mains au pochoir qu’on peut trouver dans certains sites paléolithiques, et qui représentent sans doute les premières manifestations de l’humain dans ce qu’il a de plus essentiel : « je suis un Homme, je vis ici et voici ce que je laisse à ceux qui viendront après moi. » Finalement, ça n’a pas beaucoup changé dans nos têtes, depuis. Et puis c’est un symbole universel, accessible à tous, reproductible par tous. Il y a à peine une dimension artistique dans le fait de laisser son empreinte sur une paroi, c’est vraiment un geste brut, très primitif. Les couloirs des écoles maternelles sont tapissés de petites mains trempées dans la peinture !

FN : Comment avez-vous défini le son de cet album beaucoup plus incisif ?

LMT : Nous voulions nous rapprocher de l’énergie qu’on déploie sur scène, et qui est parfois éloignée de nos albums. Souvent, nous enregistrons les chansons, puis nous partons en tournée, et ce n’est qu’après quelques concerts que nous trouvons « le ton juste », ça peut parfois transformer radicalement une chanson par rapport à la version qui est fixée sur le disque. Dans l’idéal il faudrait enregistrer un album une fois la tournée terminée ! Notre postulat de départ était donc de revenir à l’essence du jeu en groupe, ici cinq garçons qui font de la musique ensemble, dans la même pièce et qu’on enregistre live.

FN : Quel était le challenge pour le groupe d’aller dans cette direction plus « indie rock » ?

LMT : On ne parlerait pas de challenge, mais plutôt de cadre. Comme on le disait, on voulait enregistrer « à l’ancienne », en live dans le studio. Ça a conditionné l’écriture, l’arrangement et le choix des chansons. En gros, on a cherché à limiter les couches instrumentales, éviter d’enregistrer quelque chose qu’on ne pourrait pas jouer dans le même esprit sur scène, parce que la partie serait trop complexe à reproduire. Cette idée du geste brut est restée, elle est même très présente sur l’ensemble de l’album. En ce sens, il est probablement notre travail le plus « honnête » à ce jour, comme une bien-nommée quintessence. On n’y tient aucune promesse qu’on ne pourra pas tenir sur scène. C’est peut être là que réside le « challenge » dont tu parles. Rester le plus honnête possible.

FN : Il reste quand même quelques sonorités de LMT d’avant, comme le banjo sur « Les Sentinelles » ou le côté cow-boy que l’on retrouve dans « Chinatown ». Mais la mélodie vocale et la façon de faire rimer les mots sur « Chinatown » rappellent un peu Alain Souchon. Ce n’est pas contradictoire, l’aspect cow-boy et Souchon ?

LMT : Au vu de notre carrière et nos albums précédents, la réponse est non, bien au contraire. Souchon est quelqu’un qui a réussi brillamment à mêler ses aspirations pop anglo saxonnes à des textes très très français. Prends « L’Amour A La Machine », par exemple, c’est un mélange parfait de ritournelle à la française et de riff de dobro très blues. Il y a un petit côté anglais dans pas mal de ses mélodies, surtout sur ses premiers albums. Alors certes, les cowboys anglais n’existent pas, mais on sait combien l’americana, le folk-rock et la country doivent au folk irlandais, au skiffle et la pop anglaise…

La Maison Tellier Primitifs Modernes Band 5

FN : Sur « Fin De Race », The Edge n’est pas loin ! La place de la guitare semble beaucoup plus prépondérante dans La Maison Tellier. Sur ce morceau, comme sur « Les Apaches », l’ensemble du groupe semble se lâcher ! Comment ces morceaux ont-ils été enregistrés ?

LMT : Ahaha, on n’avait pas pensé à The Edge en enregistrant « Fin De Race », on était plus dans un trip post rock vaguement épique, mais pourquoi pas, en effet ! Il y a un petit côté « rock de stade » dans le riff qui introduit la chanson, tu n’as pas tort. Cette chanson, ainsi que « Les Apaches », ou « Ali », illustrent bien ce dont on parlait un peu plus haut, notre envie d’enregistrer live, de retrouver l’aspect plus cru de nos concerts et d’aller vers quelque chose de plus « rock », de plus immédiat et rentre dedans. On s’est donc efforcé de les enregistrer en direct, avec un minimum d’ajouts en rerecording, et en un minimum de prises, afin de garder de la puissance et de la fraîcheur. C’est sans doute sur ces chansons que le travail de Pascal Mondaz (qui a réalisé l’album) a été le plus déterminant. Il a parfaitement su comprendre notre objectif et nous a permis de nous en approcher au mieux.

FN : Il semble que le thème commun à beaucoup des morceaux soit la fin de quelque chose ou l’attente du début de quelque chose d’autre. Est-ce volontaire ?

LMT : C’est souvent après coup qu’on perçoit ce genre de choses dans les textes, et dans la globalité de l’album, qui finit par raconter une histoire où se dégagent des thèmes, des obsessions. C’est souvent des auditeurs ou des critiques qui mettent le doigt sur un aspect particulier, et c’est fort intéressant. Ton interprétation ne fait pas exception, elle interpelle ! En tout cas, elle rejoint la symbolique de la triple enceinte, ce logo que nous avons choisi pour illustrer ce disque. Elle représente une notion de passage, de seuil, de transition vers un état supérieur, c’est cohérent !

FN :  « La Horde » sent le vécu … Intégrer la « horde primitive » est (était)-il une nécessité ? Il y a de l’amertume plus que de la nostalgie ?

LMT : Pas d’amertume enfin. Jamais. Ni remords ni regrets. Ce qui se joue dans ce texte, c’est le besoin impérieux qu’on a, en tant qu’animal social, de faire partie d’un groupe, d’une tribu, d’une horde. Ce sentiment est particulièrement présent à l’adolescence, un âge de l’entre-deux : entre le paria à qui on jette des cailloux, et le winner qui sort avec la cheerleader. On regarde, on observe nos congénères, sans toujours réussir à comprendre leurs codes et leur fonctionnement. Des années plus tard, ça a donné cette chanson.

FN : Une phrase résonne à l’écoute de « Laisse-Les Dire » : « Pour vivre heureux, vivons. » N’est-ce pas finalement la chose la plus importante ?

LMT : De vivre ? Oui. Ça permet de faire plein de choses. De la musique, notamment.

La Maison Tellier Primitifs Modernes Band 6

FN : Comment le groupe travaille-t-il sur les compos ?

LMT : Depuis 3 albums on procède de la même façon. Nous partons à 2, (Helmut et Raoul) quelques jours dans un coin plus ou moins paumé, où l’on peut bosser sans interférence extérieure. On fait le tri dans nos réserves de musique (on compose en permanence, on a donc un stock de bouts de chansons assez conséquent), on mélange ce qui nous plaît, on réfléchit à des mélodies, en se basant sur des poèmes le plus souvent, parfois on a déjà quelques textes, ou quelques envies de textes. Puis on revient avec des bases de chansons, un cadre guitare-voix assez précis pour savoir où l’on veut aller, mais suffisamment vague pour laisser de la place au groupe entier ainsi qu’à la surprise. Ensuite on bosse tous les 5 à partir de ces bases pour arranger et fignoler les morceaux qui nous semblent les plus intéressants. L’artisanat Rock’n’roll dans tout son classicisme !

FN : Quelles sont vos influences et celles du groupe ? Finalement, l’album fait beaucoup de renvois au 80’s.

LMT : Oui, en effet ! Les influences 80’s et surtout les 90’s ont servi de décors à l’élaboration des chansons. On a un peu délaissé nos premières amours americana et les références 60’s/70’s. Nos influences sont multiples et très variées, c’est parfois problématique, il faut faire un peu le tri pour ne pas surcharger nos chansons ! Pour cet album, nos influences regroupent des trucs 90’s un peu slackers (Pavement, Cake, …), des trucs plus récents mais toujours un peu slackers (Kevin Morby, Kurt Vile, …), du post rock bruitiste de loin (Godspeed You Black Emperor, ce genre), de la pop un peu synthétique (Depeche Mode, Cure…), du rock américain plus ou moins velu, plus ou moins intello (Television, Queens of the Stone Age, un bon grand écart, n’est ce pas), de la chanson française (Souchon, donc, mais aussi Yves Simon, entre autres). Bien sûr, on n’a pas totalement oublié nos racines folk, c’est comme une seconde nature, quand même ! Il y a donc encore quelques open tunings, du banjo et des guitares en bois par ci par là…

FN : Pourquoi mettre un ghost track en 2019 à l’ère de Deezer et autre digitalisation ?

LMT : Nostalgie des 90’s et de l’objet disque !! C’est le clin d’oeil fait à ceux qui aiment encore acheter des cds. Par ailleurs, la thématique de cette chanson se prête au côté « masqué, mis de côté ». Il faut se souvenir de l’émotion ressentie en découvrant le « morceau caché » sur Nevermind ou Wake Up! des Boo Radleys …

Propos recueillis par Fred Natuzzi (Mars 2019)

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